Le 10 février dernier, le monde de la musique était traversé d’un sentiment de commémoration d’une ampleur impressionnante. De Pete Rock à Common en passant par le simple anonyme derrière son écran, tout le monde y est allé de son souvenir ou de son morceau préféré pour nous rappeler à tous que J Dilla nous a quitté un 10 février 2006, il y a de cela déjà dix ans. Pour l’occasion, le collectif & label parisien Beat X Changers a réuni plusieurs artistes sur X Years Tribute (D. inspires Dope), rassemblés autour du même amour pour le producteur de Détroit.

Petit retour sur l’artiste avant de vous parler plus en détails de cette compilation. J Dilla alias Jay Dee, James Dewitt Yancey de son vrai nom, grandit à Détroit entouré d’une mère férue de musique classique et d’un père ancien bassiste de jazz professionnel. La famille vit dans le quartier de Conant Gardens, une des plus aisés mais aussi un de ceux où les Noirs Américains de la ville sont les plus cultivés. J Dilla reçoit d’ailleurs une formation riche en musique, sachant très vite lire les notes, et jouer du piano et du violon. La légende veut même qu’il savait mixer des vinyles dès son plus jeune âge.

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C’est en intégrant le lycée Pershing où d’autres artistes de la communauté noire ont fait leurs classes – de la Motown à Parliament Funkadelic – qu’il se lie d’amitié avec les membres de son futur groupe Slum Village. Jay Dee a déjà appris les rudiments de l’enregistrement avec le génial claviériste et producteur de Détroit, Amp Fiddler qui lui laisse enregistrer certains de ses sessions. Mais c’est quand ce dernier le présente au producteur de hip-hop Q-Tip et accessoirement leader d’une des meilleurs groupes de hip-hop, A Tribe Called Quest, que Dilla commence à réellement apprendre les rouages du monde de la musique. Aidé par Q-Tip, Jay Dee va alors commencer à produire pléthore d’artistes, des Pharcyde à De La Soul en passant par Busta Rhymes ou Janet Jackson pour ne citer qu’eux.

C’est en rencontrant un de ses admirateurs en la personne du chanteur de néo-soul, producteur et compositeur D’Angelo que Jay Dee accède à une autre dimension de son œuvre. D’Angelo lui présente Questlove, membre du groupe The Roots, avec qui il commence à approfondir son rôle de producteur. Niveau production justement, il sort son premier album Welcome to Detroit en 2001 qui sera acclamé par la critique. Se faisant, il prendra un peu ses distances avec Slum Village, et tiendra notamment la tête d’affiche du super groupe, les Soulquarians, qui réunit d’incroyables personnalités, d’Erykah Badu à Mos Def en passant par Raphael Saadiq et bien d’autres. Dès 2003, Jay Dee commence à être impacté par la maladie lui qui se battra du mieux qu’il peut, partant même en tournée en Europe en 2005. Il meurt le 10 février 2006, trois jours après la sortie de son second album, certainement le plus mythique, Donuts, classé par plusieurs médias comme un des meilleurs disques de l’histoire du hip-hop.

C’est cette virtuosité, cet éclectisme et cette nature de touche à tout qu’ont voulu mettre à l’honneur Beat X Changers et les artistes ayant participé à la compilation en hommage à Dilla. Hommage parce que ces artistes ont toujours été influencés par l’univers de Dilla, hommage aussi parce que les tracks s’inspirent de son style reconnaissable entre mille. Ce sont les artistes du collectif ou les artistes appréciés par le collectif qui ont répondu présent d’Elaquent à Melodiesinfonie, en passant par Mad rey, 1977 (aka Dj Matsa), Neue grafik, Monomite, Lb aka Labat, Braque, Tell…. Quand je demande à Rafiki, membre fondateur de Beat X Changers ses souvenirs de Dilla, il me livre une bien belle histoire :

« En repassant en revue les track préférées de chacun des albums que j’achetais, je me suis rendu compte qu’ils étaient tous produit par un mec qui s’appelait Jay Dee. Je ne savais rien du gars à l’époque, il n’y avait pas internet, on parle des années 1993/2000, on avait juste des magazines. J’étais abonné à Radikal et je scrutais chaque rubrique sur Jay Dee ou n’importe quelle info sur lui. Puis un jour Belynda et Alexandra, deux sœurs avec qui j’étais très pote à l’époque, nous offrent à mon pote Sekou et moi même une place de concert pour aller voir D’Angelo au Grand Rex en 2000. Il y avait des distributions de mix tape et un groupe qui jouait en première partie du concert. Quand je regarde la mix tape je vois que c’est Slum Village et que c’est ce même groupe qui fait la première partie. J’étais archi fan de J88 sur Groove Attack, je savais que c’était le groupe de Jay Dee, mais je n’avais pas tilté que c’était un Alias de Slum Village. Quand je les ai vu débarqué sur scène j’ai compris, et je suis devenu fou (rires) ».

Et la tape dans tout ça ? Elle consiste en un enchainement de morceaux on ne peut plus dilla-esque. Vingt-quatre morceaux travaillés comme une démonstration magistrale de l’influence de Dilla dans la musique de ces artistes. Rafiki évoque une composition en l’honneur de Dilla, et quel plus bel hommage que celui de créer de la musique pour quelqu’un dont la musique nous a accompagné une grande partie de notre existence. Comme il le dit justement, les artistes réunis n’ont pas forcément la même notoriété ou maturité dans leurs compositions mais l’importance n’est pas là, elle est plutôt dans l’admiration et la tendresse qu’ont voulu témoigner les artistes à l’un des meilleurs beatmakers de l’histoire.

Jay Dee aura définitivement marqué le hip-hop et de la musique. Son électisme l’aura amené à toujours de réinventer, à l’image d’un Miles Davis, faiseur de jazz. Mais J Dilla c’était aussi simplement quelqu’un de bien, de modeste et d’adorable, un de ceux dont la mort restera toujours marquée comme une profonde injustice. Les nombreuses initiatives ayant vu le jour depuis ce sombre 10 février 2006 – du Dilla Day porté par la fondation J Dilla, aux nombreux artistes qui lui rendent hommage – ont permis d’inscrire J Dilla au Panthéon de ces artistes inoubliables. Inoubliable par sa musique, mais inoubliable aussi par l’influence inconditionnelle qu’il continue d’exercer aujourd’hui, la compil de Beat X Changers en étant l’incarnation parfaite.

Les 24 morceaux de la tape X Years Tribute (D. inspires Dope), en téléchargement libre ou en format cassette (limitée à 100 exemplaires), sont disponibles ici.

Pour en savoir plus sur J Dilla, c’est par ici.

Alia.

Crédit portrait j-dilla.com