Réjouissez-vous, la dernière merveille de la maison Workshop est dans les bacs. Le label allemand -fondé en 2006 par Lowtec et Even Tuell, bientôt rejoints par l’énigmatique Kassem Mosse- cultive depuis ses premières sorties une esthétique musicale pointue, apôtre d’une house hypnotisante et subtile, organique, complexe.

Le catalogue du label, sur lequel se croisent des artistes aussi réputés que Kassem Mosse ou Move D (au sein des projects collaboratifs Reagenz et Magic Mountain High), atteste d’ailleurs de cette rigueur caractéristique de l’atelier Workshop.
Cette monomanie se manifeste tant dans le son lui-même, résolument brut -« raw« , souffleraient nos confrères anglophones-, maîtrisé, et mélancolique, que dans l’aspect physique des vinyls, dont l’artwork, à l’image du contenu, se veut aussi minimaliste qu’efficace. En outre, comme son nom le laisse entendre, Workshop se veut une plateforme créative « artisanale », un espace créé dans le seul but de laisser libre cours au génie expérimental de ses artistes.

Rares sont les structures indépendantes qui auraient ainsi pu se payer le luxe d’offrir une sortie vinyle à des objets musicaux aussi audacieux que le fabuleux Live at Freerotation 2012 de Magic Mountain High -véritable fresque épique, composée de deux improvisations d’une quinzaine de minutes chacune, réalisées sur scène, avec 6 mains, une guitare, et une quantité déconcertante de claviers et de boîtes à rythme.
En février de l’an passé, Workshop 19, le premier long-format de Kassem Mosse, consacrait le talent d’un artiste qui a su discrètement s’imposer comme l’un des producteurs les plus rigoureux de sa génération. L’album, délicieusement inqualifiable, se réappropriait les codes fondamentaux de la house (des sonorités distordues du Fender Rhodes aux balbutiements acid des claviers Roland) pour en tirer une musique intemporelle, toute aussi pertinente en club que dans l’intimité.
« Une certaine idée du groove« , aurait volontiers déclaré le Général de Gaulle.

Mars 2015. Le label rend disponible la compilation Workshop 21, qui consiste, selon le communiqué officiel, d’un ensemble de quatre titres de « pure class leftfield-house« . Le terme « leftfield » n’a pas de définition académique entérinée : il désigne, de manière générique, l’ensemble des productions radicalement alternatives, à contre-courant de la norme et du mainstream. Autant dire qu’on pourrait l’appliquer d’office à la majeure partie du catalogue Workshop. Et pourtant, il serait difficile d’affirmer que ce disque ne constituerait qu’une pierre de plus ajoutée à l’édifice du label : d’ailleurs, la critique qui en est faite sur ResidentAdvisor le classe parmi trois genres a priori peu conciliables : House, Pop, Downtempo.
Pop, Workshop ? L’idée semble saugrenue. Ce même label dont on vantait justement quelques lignes plus haut l’obsession éhontée pour une house et une techno toujours plus profondes et raffinées ? Nous auraient-ils donc trompé ? Pop, la famille d’adoption de David Moufang, de Even Tuell, le fleuron de l’élégance germanique en matière de compositions analogiques ?

Et pourquoi pas, après tout ? Sous ses faux-airs de comptine dub, « Somebody’s Baby », du producteur londonien Tapes, possède un charme immédiat et une apparente simplicité qui sont en somme le propre de la musique pop. Pop, alors ; mais leftfield, surtout. Les nappes délicieusement lo-fi de synthétiseur qui bercent le morceau sont irréfutablement ancrées dans l’univers underground anglais : « Somebody’s Baby » constitue en quelque sorte la fusion improbable entre la ballade pop et les expérimentations dans le domaine du dub qui ont secoué Londres et Bristol au cours de la dernière décennie. On peut songer à Mount Kimbie (période « You Took Your Time »), à Hackman (avec « Forgotten Notes »), ou encore à James Blake (par exemple dans « I Never Learnt To Share »), qui, chacun à leur manière, ont tous cherché à définir un point d’équilibre entre une bass music souvent sombre et robotique et une pop-song traditionnellement réservée à des quators de rockeurs adulescents. Le ton est léger, la mélodie naïve et entêtante : l’alchimie fonctionne à merveille. « Somebody’s Baby » est un morceau solaire, un agréable remède contre la banalité hivernale.

 

C’est encore à James Blake que l’on pense à l’écoute des premières mesures de « Villager », réédition d’un morceau de 1996 du producteur britannique The Horn. Ces synthétiseurs tournoyants qui s’entremêlent et se chevauchent ne sont en effet pas sans rappeler certaines des productions les plus atmosphériques du jeune génie british. Dans un second temps, le morceau évoque Orbital et les grandes heures de l’electronica anglaise. Est-ce là vraiment de la house ? Et puis d’ailleurs, pourquoi s’en soucier ? Les sonorités sont plaintives et aériennes, mais ces nappes de synthétiseurs qui semblent se perdre dans l’écho se voient vite rattrapées par une percussion précise et entraînante. Quand la ligne de basse apparait, autour de la 3eme minute, la dimension cosmique des arrangements laisse place à une frénésie euphorique -nul doute que la track puisse avoir un effet proprement cathartique sur un public averti. On quitte ici le leftfield et la pop pour une electronica stratosphérique et un bel hommage à la culture rave de la fin de l’ère Thatcher.

« Feel Me » et « Lost Track », qui ouvrent et ferment respectivement cette mini-compilation, baignent dans des eaux plus familières pour les puristes des tonalités Workshop : on plonge ici dans une house capricieuse, tourmentée, hypnotique à souhait. Dans « Feel Me », le coup de génie repose sur l’emploi de deux samples de voix distincts qui confèrent au morceau une richesse mélodique surprenante. Le vocal principal, qu’on imagine extrait d’une piste de r’n’b obscure, semble parfois se noyer sous une basse menaçante ; mais la track n’en est pas moins accrocheuse, grâce à un sample de choeur savamment employé qui en constitue le squelette rythmique. En outre, le travail sur les échos est remarquable ; c’est d’ailleurs également le génie de « Lost Track », qu’on doit au mancunien Herron.

Entre sirènes torturées, synthés saturés et rythmique quasi-martiale, on est plus proche ici du Berghain que des arcs-en-ciel chaleureux de « Somebody’s Baby ». Résolument sombre et étudié pour le club, ce quatrième morceau est aussi le plus ostensiblement techno à figurer sur Workshop 21. Afin de rassurer les aficiniados du label quant au supposé virage pop de la direction artistique ? C’est possible. Mais pitié, que les fondamentalistes du dogme techno modèrent leurs ardeurs : s’il est une chose que l’Histoire devait nous apprendre, c’est bien que la diversité fait la force.

Workshop 21 est surement la plus leftfield des sorties d’un label qui cultive pourtant religieusement son originalité. C’est un disque audacieux, qui s’apprivoise plus qu’il ne s’écoute. C’est un hommage à la musique électronique plurielle qui brille de surcroit par son humilité : cet atelier d’amis et d’artistes, germanique de tradition, ouvre ici ses portes à une autre culture, qui a de fait vu naître et se développer une autre facette de la musique électronique.

Angleterre-Allemagne, un match au sommet : 20/20 au compteur.

 

Benjamin.

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