Organisée par Surpr!ze et Concrete, la seconde édition du Weather Festival annonçait cette année de l’espace et de l’air, beaucoup d’air. Éléments essentiels me soufflez-vous, pour un festival qui se veut devenir la référence parisienne en la matière. Pourtant, la tache s’avérait ardue. La première édition restait tristement ancrée dans les mémoires. On se souvient avec peine du jour principal à Montreuil, de ses deux scènes où danseurs et organisateurs suffoquaient sous une chaleur terrible, dans un espace confiné, presque angoissant. Et seul le dernier jour sur le navire du quai de la Râpée avait pu sauver les apparences. Trêve de mauvais souvenirs, ces choses-là sont bel et bien passées. Et si le/la Weather festival suscite toujours quelques débats, cette seconde édition fut pourtant un bien beau succès[1].

Solidement ancrée sur ses soirées Concrete tout en surfant sur le renouveau de la nuit parisienne, le Weather festival n’a pourtant pas pâti longtemps des errances de l’année passée. À voir la programmation, on sentait une excitation à l’idée de découvrir dès le premier jour deux solides légendes réunies sur la même  scène, le Moritz Von Oswald Trio et Underground Resistance présentant Timeline. La suite du programme se résumerait à une longue (et futile) énumération de nom. Autant le dire franchement : tous ou presque étaient là, tout ce qui se fait actuellement de mieux. A quelques noms ou labels près, le tout Paris jouait ce weekend passé, accompagné d’invités de renom. Il y en avait pour tous les gouts. Impressionnés, on s’en allait danser, avec joie et impatience.

Underground Resistance© UR

Et le premier jour fut à la hauteur de nos espérances. Le lieu tout d’abord jouait pour beaucoup. Entre le long wagon de l’Orient Express, stationné là, nonchalamment, et les murailles lézardés d’arabesques de l’Institut du Monde Arabe (IMA), une scène plutôt modeste invitait les premiers courageux à venir s’asseoir. Au programme, quatre lives se jouaient ; chaque groupe jouant une heure. Une bonne matière en entrée, tout en douceur, comme un concert classique dans un festival lambda. Voilà de quoi ne pas trop brusquer ! Et fort d’un esprit déjà saoulé, on choisit de passer à la trappe Rouge Mécanique pour venir observer une heure plus tard le duo Mount Kimbie. Plutôt timide et mollasson en début de performance, le duo s’éveilla à la fin pour jouer ses classiques, repris gentiment par le public. On préfèrera toujours le remix désormais bien connu de Koze, mais ce fut plaisant. En amour, la patience a ses vertus. Et vôtre serviteur attendait depuis quelques chandelles ce moment : Moritz Von Oswald et ses deux acolytes Max Loderbaueur[2] et Tony Allen. Le Moritz Von Oswald Trio est à la dub  ce que pu être John Coltrane au Jazz, des génies innovants, repoussant les barrières musicales. MVO Trio livra une performance lente, en tout point magnifique, comme un épais poison dont on se délecte tout en sachant succomber peu à peu. Quel live magnifique … On regrettera parfois une partie du public ignare, qui réclamait que « le beat parte ». Ignorants ! La lenteur est tout aussi belle et prenante.  Et si peu remis de nos émotions, voilà que débarquait Underground Resistance  (UR) pour son projet Timeline. réunissant brillamment des DJs et des musiciens, prônant fièrement : « this is not techno, this is high-tech jazz ».

UR est un collectif dont la réputation n’est plus à faire, un label indépendant né à Detroit en 1989 et fondé par les musiciens de techno Mad Mike et Jeff Mills. Comme l’explique Mills lui-même, « UR est né de cette mentalité de combat, elle est la continuation d’une longue lutte et a choisi la technologie à sa disposition pour faire avancer cette lutte […] on ne voulait absolument rien à voir avec les majors, c’est là qu’est venu le nom d’UR, littéralement : fonder une résistance à l’overground »[3]. Et si Mills partira ensuite pour New York puis l’Europe, Mad Mike restera à Detroit pour défendre cette vision de la musique, une musique qui supporte un message et aide à l’éveil intellectuel.

Et quoi de plus beau que de cloturer cette première soirée, le poing levé et ferme à la Tommie Smith, sur des images de favelas brésiliennes projetés, que musique et politique sont une même conscience. Sans arrogance, Underground Resistance insuffla encore et toujours un petit air de révolte, une conscience devant les tristesses d’aujourd’hui. La fin fut épique, avec cette reprise magnifique du classique Jaguar[4].

La première soirée a su si bien marquer les esprits, par sa légèreté et sa parfaite entrée en la matière. Le lieu unique, d’une beauté majestueuse, donnait un air quelque peu irréel. Sans oublier serveurs et bénévoles affichant leurs sourires, dansant par moment avec les spectateurs. Du haut de son observatoire, on imaginait avec humour Jack Lang se dandiner. Ah j’en suis sur, ce bonhomme là aurait sa place parmi un crew de danseur. Le weekend commençait bien !

© Mr Greg (vidéo amateur)

© Marc Skwarski

Le lendemain, un véritable marathon débutait alors. Près de 22 heures de musique non-stop, de midi à 10 heures. Dis comme cela, avouez que ça fait un peu réclame, façon vieille pub à la télé – sur MTV à l’époque où la chaîne passait encore du son. On quittait le parvis réchauffé de l’Institut du Monde Arabe pour venir fouler le bitume du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris Le Bourget. Le lieu est aussi un aéroport privé, servant de point d’ancrage de notre flotte étatique. Obama et sa pléthore de conseillers et de journalistes étaient venus eux-aussi se poser gentiment aux abords du festival. Nul doute qu’il venait, eux-aussi, s’emplir la tête d’une musique répétitive, destinée à un public « en transe »[5]Air Force One attendait donc patiemment son heure. Quand à nous, nous voici projeté d’un coup brusque dans un immense hangar. Immense, à perte de vue ! Assez vaste pour contenir un gros avion et ses ailes sans fin. Et dès midi, pas de pitié pour les faibles. Une techno lourde et sans concession tapait, encore et encore. Très peu pour nous, l’été pointe son nez, ma belle, et il était encore temps de saisir au vol RPR Soundsystem. Les roumains d’A:rpia:r  commençait gentiment avec un set de cinq heures, dans leur style hypnotique et minimaliste. Le soleil tapait fort, et après de bons moments, on choisit de se transporter sur la scène été. Autant le dire avec force, la scène été avait tous les arguments qu’il nous fallait. Ce gros nounours de Sampling as an Art (S3A) commençait avec sa fraicheur unique, communiquant sa joie comme à son habitude. Ce bonhomme transporte les foules. On ne peut s’empêcher de l’aimer. Qui résisterait à ce sourire simple, si joyeux ? On murmure d’ailleurs qu’un de nos membres partagerait ses pas de danse chaloupés. Je ne saurais dire qui. Déjà le public s’agitait, dans une joie très communicative ! Il faut aussi le souligner, les gens ont été plutôt au rendez-vous. Malgré les yeux écarquillés et bien ronds – ou bien est-ce à cause – le public s’avéra chaleureux, bien éloigné des clichés froids et hautains réservés au peuple parisien.

Le français laissa ensuite la place à l’allemand Motor City Drum Ensemble. On avait déjà pu apercevoir tout le talent du timide bonhomme originaire d’une petite ville près de Stuttgart (d’où le Motor City) dans un long set de quatre heures à la Fabric, il y a quelques mois. Cet homme là réunit le talent rare et unique de mêler disco et funk à une house acide, distordue, terriblement sèche. Son set fut un des meilleurs du weekend, et ce malgré quelques soucis techniques,  récurrents sur la scène été. Bien malgré moi, un court passage à la tente des  secouristes me fit rater Soundstream, mais l’amitié n’attend pas. L’autre génie d’outre manche, Samuel T Shepherd aka Floating Points commençait ensuite. Il enchaina les perles disco, funk, soul et autres merveilles. L’été semblait décidément bien installé, devant une teille profusion de merveille. Et l’anglais de rappeler qu’il n’y a pas que la musique électronique, que celle-ci se mêle si bien avec d’autres genres, qu’elle se marrie à la perfection même. Ah le génie éclatant ! Mon amour n’avait pas de limite, et dans un élan un peu idiot, j’embrassais mes prochains. Voilà enfin un commandement d’effectué ! Floating Point accompagna merveilleusement bien le soleil, qui dans un dernier éclat, nous saluait bien. Bonsoir à toi, et à demain matin.

Il fallu bien se balader, un peu, découvrir le monde. À côté de la réplique taille nature d’Ariane 5, on trouvait les hangars où la techno tapait fort, fort, fort.… La décoration aurait toutefois pu être un peu plus poussée. Moodymann jouait mais on choisit de ne pas l’écouter entièrement. À peine minuit et nous voilà projeté aux antipodes. Après la chaleur et l’amour, voilà les enfers et la rudesse. Adam Beyer finissait son set dans un style parfaitement épuré. La scène hiver faisait étalage de la plus parfaite écurie de bourrin réunie sur terre. Mettre Manu Le Malin à 20 heures, pour le souper … Il fallait l’oser, avouez-le. La scène ne sut nous convaincre, de par son acoustique quelque peu rebondissant (les deux salles se faisant parfois écho) ou son atmosphère un peu trop suffocante. Avec ce beau temps là, on préférait toujours danser dehors. On avait pourtant bien aimé voir Len Faki nous remuer l’année dernière. Les gouts changent avec les saisons. En cette journée là, la techno n’avait que peu de place dans notre âme.  Celle-ci peut fatiguer ou bien transcender. Cette fois-ci, ça ne prit pas[6].

Et ce fut bien le problème. La scène hiver et la scène automne offrait un choix quelque peu restreint. Len Faki, Chris Liebing, Manu le Malin, Adam Beyer d’un côté, Marcel Dettman, Rhodad, Donnato Dozzy, Trade ou encore Luke Slater de l’autre. Même DJ Deep ne jouait plus deep du tout[7]. Les saisons se ressemblaient en tout point. Les scènes étaient aussi un peu proches, et les beats se faisaient parfois écho. Pourtant, un bon nombre de gens trouvaient satisfaction dans cette techno aspirante. Pas nous, mais sans rancune.


© Pierre & Lulu

 

Nous voilà alors devant cet étrange camion. Une fine toile sépare les danseurs qui s’agglutinent devant  les faiseurs de miracle. Roman Play (coucou Forecast), un autre magicien, et même une ligne du RER (blague un peu nulle, certes) s’étaient retrouvés là, pour échanger les plaques. Quel cirque incroyable ! Pirates et autres déguisements étaient les bienvenus. Certains ont pu affirmé que le Camion Bazar était de loin la meilleur scène du Weather. Libre à vous de décider, mais il en reste que ce camion détonnait. La scène en retrait se découpait du reste et donnait une chouette allure, assez intimiste. Sous le soleil, puis sous une pluie battante, en fin de soirée, le Camion réunissait avec force un petit groupe de fidèle ! Et je dois l’avouer, il était assez beau de se voir danser, malgré la pluie revêche et l’orage, parmi d’autres fous. Plus tard, le Camion fut très justement nommé « Camion de l’amour. » Ah oui, le surnom est bien trouvé ma dame ! Malgré quelques petites coupures d’électricité, on y dansa jusqu’au petit matin. Air Force One y alla même de son petit hommage, décollant sur les coups de neuf heures. On imagine Obama se souvenir, l’œil collé au hublot, des soirées étudiantes dans le suburb de Chicago. Timide, celui-ci n’osait pas trop parler aux autres, mais la musique le libérait. Comme souvent.

L’orage éclatait au petit matin. Au loin, un couple s’embrassait sous des trombes d’eau. La belle bravoure, jeunesse insouciante. Il serait injuste de ne pas nommer ZIP puis Margaret Dygas sur la scène été. À mesure que la nuit tombait, les deux donnèrent aux désespérés en notre genre l’espoir d’un peu de douceur, d’un peu de candeur. Merci à eux deux. Comment ? J’oubliais, merci à ce jeune alpiniste, qui dans l’espoir d’apercevoir sa belle, monta haut, très haut, pour mieux se percher.

Le Weather Off au Rex dimanche soir était une expérience délicieuse (le rex dominical est de toute façon une expérience magique). Après avoir vu un des plus beaux sets techno dans le ciel de Paris avec des éclairs à couper le souffle, on arriva vers 1h dans une ambiance déjà très festive. La piste était bien pleine et Sebo K avait l’air de très bonne humeur. L’homme est un touche à tout, capable de vous passer un son aux influences tribales puis une petite house groovy et fraiche, autant vous dire que le warm up était de haute volée. La soirée se déroula dans une atmosphère joviale et bon enfant, les gens ayant le sourire. Il faisait beau, la période estivale étant presque là, bref une ambiance du Rex d’antan, qu’il faisait chaud au cœur de retrouver. Lorsque Patrice Scott prit les platines, les gens l’accueillirent chaleureusement et le monsieur se lança alors dans un set à la frontière entre la house et la techno. Originaire de Detroit, Patrice s’inspirait de ses prédécesseurs pour délivrer une musique bien à lui faite de morceaux aussi punchy que mélodieux, aussi planant qu’entrainant pour un résultat techno soul particulièrement réussi. Cette petite soirée off dans le temple de la techno parisienne était définitivement un des moments les plus agréables et les plus chills du festival,  une douce trêve entre deux évènements plus imposants.

 

10383730_677541678983421_6786265490881454575_o© Olivier Bizard / Forecast Label. 

 

Lundi de Pentecôte oblige, les organisateurs s’étaient promis de commémorer à leur manière la venue du Saint-Esprit. Ils avaient donc invités la fine crème de la religion électronique, si-je-puis-dire. La Mecque, le Vatican, et je ne sais quel autre temple. Three Chairs en personne, groupe réunissant quatre pointures bien connus : Theo Parrish, Kenneth Dixon Jr aka Moodymann, Rick Whilite et Marcellus Pittman. Dans une interview donnée à The Guardian au Festival Dimensions en Croatie, ce dernier avait expliqué le groupe une fois ensemble devenait fou à lier (« mad as hell »). On s’en rendit compte pendant près six heures durant. Rick Whilite, portant un t-shirt large sur lequel était inscrit the « godson » façon typographie du Parrain, promenait son corps large d’un bout à l’autre de la scène, dégageant une réelle sérénité. Il haranguait les danseurs, jetait des œillades à Juste Debout[8]. Le set venait tout juste de commencer et l’on avait déjà le droit à des perles discos, funk, house. Venaient alors jouer tour à tour Theo Parrish, un peu possédé, habité par un esprit joueur et pervers, puis Moodymann et ses craquantes moodygirls, sorte de James Bond Girl quelque peu inutiles mais qui rajoutaient au folklore.  Marcelus Pittman et sa face timide complétaient le tout. Tour à tour, les quatre habitants de Détroit enchainaient les plaques créant une ambiance unique, inimaginable. On dit parfois que les mots sont insuffisants pour raconter une émotion. Rousseau le savait trop bien, un bonheur n’est qu’éphémère et tous les mots ne suffisent à pouvoir le faire revivre. Three Chairs était certainement le plus beau voyage de ces trois jours de fête.

Les quatre DJs prenaient alors le micro, rappelant leur origine, leur ancrage indéboulonnable à cette grande inconnue qu’est Détroit. Rick Whilite citait les quartiers de chacun, puis, dans un ultime soubresaut, raccordait les beats trempés des morceaux house à ceux chaleureux de la funk et de la soul motown. Et de conclure avec un morceau des Jackson Five. Le groupe prit alors le micro, et montrant les pochettes de leur vinyls : « This things will always last. Don’t think they will die. They never ! »

On aurait aimé que cela ne finisse plus, et railleur, le public charriait son lot d’injure. Ah, on n’est pas parisien sans raison. C’était beau joueur, amusant même que de voir les organisateurs se faire ardemment sifflés, comme un beau matini à la halle au poisson. Et Three Chairs de s’y mettre aussi, à glisser ses galettes dans le dos des organisateurs, à rallumer le son, à refaire les branchements. Theo Parrish alla jusqu’à offrir à Brice – l’un des organisateurs – une de ses pochettes comme haut de forme. Voilà un seigneur rondement bien affublé.

Le soleil se couchait enfin. Et pendant un temps, le Saint-Esprit avait habité les hautes fougères de l’île Seguin. On y crut presque, à ce bel enchantement, cette merveille musicale, c’est qu’on avait bien voyagé, c’est peu dire.
D’autres, fous à lier, criaient «  afteeeeeeer ».

© Olivier Bizard Forecast Label 3© Olivier Bizard / Forecast Label
Des Races & AMP
Plus de liens :

[1] LE ou LA Weather ? Débat éternel. On parle d’UN festival, et Weather en anglais est un nom indéfini. Pourtant le public tend à préférer LA Weather. Passons.

[2] On connaît notamment Max Loderbaueur pour ses associations très fantasques avec Ricardo Villalobos.

[3] Electrochocs, op.cit., p144

[4] DJ Rolando, créateur de ce morceau était lui aussi membre d’Underground Resistance avant de prendre ses distances.

[6] Toutefois, le lendemain, Blawan sut nous convaincre. Dans un set parfaitement violent, on se trémoussait avec joie, sans réfléchir, presque automatiquement.

[7] On le sait, celui-ci est capable de jouer tous les styles. C’est tout à son honneur.

[8] Crew de danseur parisien.

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