Voyage au bout de la nuit (La banlieue)

Céline

Les lectures sur scène exigent un mélange artistique subtil et détonnant. L’expérience est profonde et nécessite d’une intelligence – d’un génie ? – sa mise au service d’une autre pour la sublimer encore plus.

Or n’est-ce pas le cas lorsque Fabrice Luchini lit Louis-Ferdinand Céline ?

Ignare ou expert, vague connaisseur ou novice, peu importe la relation que chaque spectateur entretient avec l’oeuvre de Céline, Luchini saura donner une relecture savoureuse pour certains ou une envie insatiable de découverte pour d’autres. La sélection de textes est assez ciblée, précise : le milieu du Voyage au bout de la nuit avec un nouveau docteur installé à La Garenne-Rancy, les locataires, leurs déboires, leurs marottes mais surtout leurs vices.

A travers ses quelques digressions au sein du spectacle, on comprend ce que Luchini admire au-delà de toute autre chose chez Céline. C’est l’être humain en tant que chose nue, parfois dégoutante, sans le ravalement de façade bourgeois. Ou de l’art de magnifier le scabreux en l’exprimant simplement, sans détours mais avec style. Céline affiche d’ailleurs un certain dédain pour l’écrivain sans style, dans une interview donnée à Louis Pauwels.

C’est là que Luchini insiste sur ces fragments composant le génie célinien, il se délecte sans hésiter, la répétant deux ou trois fois, d’une phrase tout en changeant le rythme et l’intensité de sa diction. Il dissèque la phrase comme le docteur Destouches disséquait les désirs, les calculs et les pulsions de ses patients.

« Dans la petite salle à manger d’à côté, nous apercevions le père qui allait de long en large. Lui ne devait pas avoir son attitude prête encore pour la circonstance. Peut-être attendait-il que les événements se précisassent avant de se choisir un maintien. Il demeure dans des sortes de limbes. Les êtres vont d’une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien. Vaches sans train.

Mais la mère, elle, le tenait le rôle capital, entre la fille et moi. Le théâtre pouvait crouler, elle s’en foutait elle, s’y trouvait bien et bonne et belle.

Je ne pouvais compter que sur moi-même pour rompre ce merdeux charme.

Je hasardai un conseil de transport immédiat dans un hôpital pour qu’on l’opère en vitesse.

Ah ! malheur de moi ! Du coup, je lui ai fourni sa plus belle réplique, celle qu’elle attendait « Quelle honte ! L’hôpital ! Quelle honte, Docteur ! A nous ! Il ne nous manquait plus que cela ! C’est un comble ! » « 

Et Luchini divague sur ce paragraphe fantastique, ou le lendemain soir sur un autre. Ce ne fut pas notre sort, mais il se trouva émerveillé – pour la première fois nous dit-il – par les préoccupations concrètes de la concierge de l’immeuble. Et c’est un alors un festival de digressions, tantôt drôles, tantôt graves, dont l’acteur a le secret. Sachant réveiller sa foule, rendre Céline plus accessible, le comédien peut alors prendre le pas sur le lecteur. Luchini jongle entre les costumes.

« L’été aussi tout sentait fort. Il n’y avait plus d’air dans la cour, rien que des odeurs. C’est celle du chou-fleur qui l’emporte et facilement sur toutes les autres. Un chou-fleur vaut dix cabinets, même s’ils débordent. C’est entendu. Ceux du deuxième débordaient souvent. La concierge du 8, la mère Cézanne, arrivait alors avec son jonc trifouilleur. (…) 

La mère Cézanne avait un grand mépris d’aristocrate, qui lui venait je ne sais d’où, pour tous les gens qui travaillent … » Jamais contents les locataires, on dirait des prisonniers, faut qu’ils fassent de la misère à tout le monde ! … C’est leurs cabinets qui se bouchent … Un autre jour c’est le gaz qui fuit … C’est leurs lettres qu’on leur ouvre ! … Toujours à la chicane … Toujours emmerdants quoi ! Y en a même un qui m’a craché dans son enveloppe du terme … Vous voyez ça ? … »

Même à déboucher les cabinets, elle devait souvent renoncer la mère Cézanne tellement c’était difficile. « Je ne sais pas ce qu’ils mettent dedans, mais faudrait pas d’abord qu’elle sèche ! … Je connais ça … Ils vous préviennent toujours trop tard ! … Ils font exprès d’abord ! … Où j’étais avant il a même fallu faire fondre un tuyau tellement que c’était dur ! … Je ne sais pas ce qu’ils peuvent bouffer moi … C’est de la double ! … »

Et de ces passages au style purement oral et jonchés de dialogues fumeux et fameux, on passera à d’autres morceaux poétiques. Cette alchimie douce entre les différentes facettes de Céline, que sont un talent d’écrivain hors pair et le cynisme exacerbé d’un anthropologue misanthrope, est facilement révélée par le facteur Luchini qui devient un porte-voix fabuleux. Imaginez ces mots dits par le vocable traînant de l’argot parisien, qu’il maîtrise à merveille.

C’est ainsi qu’on s’était arrêté plus tôt à la phrase suivante « Ils demeuraient là ces locataires, juste à la hauteur de la cour où l’ombre commence à pâlir », lui la répétant sans cesse, les yeux brillants d’émotion et doué d’un sourire béat. Et d’illustrer encore plus la beauté de ce trait, Luchini mime un agent immobilier tentant de vendre son bien en le décrivant de la sorte – ridiculement impossible.

Il reste difficile d’aborder toutes les émotions traversées en si peu de temps. Luchini domine 800 personnes de sa seule présence, dans le petit théâtre Antoine, sa voix inonde ces murs centenaires en déclamant un génie de la littérature, et du XXe siècle de façon plus générale. Céline le prédisait lui-même dans sa lettre présentant le manuscrit de Voyage au bout de la nuit à Gaston Gallimard, oeuvre qu’il appelait « mon machin« , annonçant ici « C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette oeuvre sans pareille, ce moment capital de la nature humaine.« 

Il ratera le prix Goncourt à une voix nous dit-on. Il reste quelques représentations au théâtre Antoine jusqu’au 31 Mars. Si vous souhaitez voir aussi Luchini jouer son propre personnage interviewant Céline, c’est l’occasion rêvée.

En guise de friandise, le début de Mort à crédit qui clôt le spectacle – (sans compter les nombreux rappels !).

(Notez que la lecture est parfois ici pressée, la TV n’offre pas le confort des planches d’un théâtre !)

Matthieu

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