On est heureux d’avoir pu discuter avec Zaltan, le boss du label français Antinote Records. Cloturant superbement la dernière journée des Siestes Électroniques parisienne, Zaltan nous en a dit plus sur son approche d’un exercice particulier. Non pas inviter à la danse, mais davantage à l’assoupissement, son set travaillé témoigne d’influences multiples qui construisent tant le personnage que l’identité de son label. 

 

 

 

Hello Quentin ! On est heureux de t’avoir vu clôturer cette édition parisienne des Siestes Électroniques 2015. Avais-tu déjà entendu parler du festival ? 

Je connaissais le festival, mais je ne m’y étais pas rendu en tant que spectateur. Pourtant, Syracuse avait joué pour l’édition toulousaine l’année dernière.

Avais-tu pu les voir ? 

Non, je ne les avais pas vu. J’étais pris ce weekend-là. La configuration n’était pas la même.  Ils faisaient leur live, ils n’avaient aucune relation avec le Quai Branly (ndlr : ce qui fait la spécificité de l’édition parisienne).

Justement, parlons de ta performance. As-tu rencontré l’ethno-musicologue Renaud Brizzard pour préparer ce set et puiser dans le fond sonore du musée ?

Je n’ai joué que ça ! Renaud m’a d’abord aidé par mail, il y a déjà un moment. Je ne savais pas du tout où j’irai, je n’avais pas de concept, pas d’idée. J’ai beaucoup parlé avec ma femme – elle travaille chez Radio France. Elle m’a aidé dans mes recherches, notamment grâce au fond sonore de Radio France, une ressource inestimable. Seulement, j’avais un problème : Quand on te dit «  Il va falloir que tu pioches dans toutes les musique du monde « , et je déteste ce terme, tu ne sais pas quelle direction prendre; tu es complètement perdu.

Et Renaud t’a guidé ? 

Oui, mais même avec son aide, je n’étais pas avancé…

Parce que le fond sonore du Quai Branly comporte plus de 7000 disques ? Tu ne savais pas quoi choisir ?

Oui, voilà. Et puis même ! Tu ne sais pas ce qui existe, tu ne peux pas tout connaitre… La musique folklore, la musique tribale… Et ma nana m’a fait écouter plusieurs trucs. Ça m’a branché direct, notamment les Inuits ou les chants de gorge, les orgues éoliennes. Et plus j’en écoutais, plus j’en assimilais.

Ces rencontres sonores avec Renaud étaient-elles concrètes ? T’es tu déplacé sur place ? Certains artistes ont préféré échanger par mail. 

Absolument. J’ai passé plein de temps au Quai Branly ; j’ai écouté des grosses piles de CDs, des montagnes. C’était tout aussi fatiguant qu’enrichissant. Je me suis retrouvé avec beaucoup de musiques. Après avoir assimilé ces sons, il a fallu faire ma sélection, comme j’aurais fait ma sélection dans un club.

Avais-tu des préférences pour certaines «  musiques du monde », construites ou influencées par ta culture musicale ? 

Oui certainement. Pour procéder, j’ai d’abord établi un cahier des charges, tout en me rendant compte ne pas savoir ce qui me plaisait dans la musique. J’achète beaucoup de disques ; ils me plaisent mais je ne suis pas conscient de ce goût. Je ne sais pas ce qui me plaît dans la musique.  J’ai remarqué beaucoup aimer la musique de trance (ndlr : qui porte à la trance). J’aime quand c’est assez droit, comme la musique répétitive. Paradoxalement, j’adore la pop, les formats courts. C’était compliqué de pouvoir parler à Renaud de tout cela. On s’est pourtant bien dépatouillé ! Je suis tombé sur deux ou trois pièces maitresses, c’était une chance ! Elles m’ont vraiment secoué !

Lesquelles ? 

Et bien je ne sais pas ! J’ai effacé tous les noms. Tous, sans exception ! Je les ai seulement numérotés. Je voulais me différencier des autres artistes. Lorsque je suis arrivé ici pour préparer mon set, Samuel m’a expliqué que la plupart des artistes se concentrait sur une période, une ethnie, une époque  Moi ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas ethno-musicologue, je n’ai pas cette prétention là. Je suis un DJ, je sélectionne ce que je veux pour raconter ma propre histoire.

L’idée était d’écouter un maximum de choses, j’ai viré tous les noms, toutes les informations pour ne garder que la musique. Je voulais être plus libre dans mon écoute, n’avoir ni préjugés ni attentes. Ne pas savoir si telles ou telles chansons trouveraient sa source en Afrique ou en Asie, c’est une chance.

Je pense avoir fait des assemblages improbables. J’ai juxtaposé des choses étranges, tout en étant surpris de ne pas trouver plus de chansons complètes, avec une rythmique, une voix ; quelque chose qui nous rappelle notre pop occidentale. Mais dans l’ensemble, je crois que cela a bien fonctionné.

C’est toute la différence entre ton approche technique et celles de beaucoup d’autres artistes vus ici. Certains préfèrent l’enchainement, le simple passage d’un morceau à l’autre. sans jamais mélanger les ambiances. Leurs performances sont un peu plus plates, plus linéaires. Les univers se suivent. Toi tu as choisi la juxtaposition, le mix. 

Exactement !

 

11844097_10153374783695091_1204091401_n

 © Morgan

Qu’as-tu pensé de ta performance ? 

J’ai adoré faire cela ! J’ai eu cette impression étrange : que les gens s’en tapaient royalement. C’est tout l’inverse de mixer dans une discothèque. Ici, le son n’est pas fait pour la danse. Tu ne peux pas savoir si cela prend, si les gens apprécient. Aux Siestes, les gens sont assoupis sur leurs petites serviettes…

Justement, toi qui a l’habitude de jouer de longs sets, après avoir parcouru un peu tous les endroits de Paris et de France, appréhendais-tu l’idée de jouer devant un public endormi ? 

Non, au contraire ! C’était excitant ! Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu cette pression. Sans toutefois exagérer, c’est déroutant ! Déjà, je jouais une musique que je ne connaissais pas, du moins que je venais de découvrir. Je ne peux pas t’en parler, je ne sais rien de cette musique, de son histoire. Mon domaine, c’est la house, le funk, le disco, la techno… C’est mon bagage. Je peux en parler, je connais mon rayon depuis dix ou quinze ans. Mais en six mois, je ne peux pas te parler de la musique de la terre entière. 

Ce serait présomptueux ! 

Et c’est pour cela que je n’ai pas voulu me concentrer sur la seule musique d’un pays ! En six mois, je ne pouvais pas… Soit tu es une grosse tête, soit tu passes pour un guignol. Dès lors, j’ai choisi d’effacer le nom des morceaux afin de me concentrer sur la musique seule. C’est presque par modestie.

Sans remettre en question le fond du musée, peut-on avoir en sept mille disques un panorama du monde entier ? C’est une tache impossible.

Parlons un peu d’Antidote. Pour ne citer que les artistes (Lueke, Geena, Syracuse), tous très éclectiques, on s’aperçoit que ton label Antinote se construit autour d’un univers musical varié, assez édulcoré. Comment penses-tu le label, quel vision as-tu derrière celui-ci ?  Par ailleurs, on peut d’ailleurs voir un lien fort entre cet éclectisme mis à l’oeuvre tant dans les sorties du label que dans tes sélections diversifiées… 

C’est rigolo ce que tu dis… On m’a souvent posé cette question « Pourquoi sors-tu un disque techno compliqué puis un truc d’ambient, puis de la pop ? » J’y ai donc réfléchi. J’ai pour réponse que je construis mon label comme ma collection de disques.

Quand tu aimes la musique, tu essayes de tout écouter. Tu t’intéresses à un maximum de choses, tu es curieux de tout. C’est comme cela que je conçois mon label. Il se construit sur ma curiosité, sur mes rencontres. Au Quai Branly, la démarche est la même ! Je construis mes mixes, mes podcasts en jouant de tout.

Beaucoup m’ont reproché cet éclectisme, cette soi-disant incohérence, que « ça partait dans tous les sens »

C’est pourtant ce qui fait ton charme, ta richesse…

Oui c’est juste. Pour revenir au Quai Branly, j’ai aimé ne pas avoir cette invitation à la danse. C’était presque une contrainte.

Théoriquement, il est paradoxal d’inviter un DJ, dont le rôle premier est de faire danser les gens pour au contraire les endormir… 

C’est génial. C’est toute la force des Siestes ! Pour moi, j’ai apprécié être mis en danger. En six mois, j’ai été placé dans la situation inverse de ma routine hebdomadaire.

Dès lors, c’est une expérience certes plus courte (1 heure) comparée à des mixes d’une nuit ; et pourtant bien plus riche… 

Revenons à Antinote. Que peut-on espérer pour l’année à suivre ? 

Et bien, sortir des disques qui me plaisent et espérer qu’ils plairont aux gens. Là, il y a un ? en Septembre, puis un disque de Syracuse et enfin un disque de Nico Motte. Et pourquoi pas un ou deux disques en plus d’ici Décembre. J’ai un rythme d’un disque par mois depuis un an. Mon fils est abonné à Poppy, il en reçoit un tous les quinze jours. Je considère qu’un Antinote par mois ça ne peut pas faire de mal ! Je devrais peut-être songer à en faire des abonnements…

Le label rayonne aussi du fait de sa culture visuelle. Parles-nous en un. 

Il s’agit de Nico Motte et Check Morris. J’ai monté le label avec eux. Je faisais la DA musicale, eux toutes les pochettes. Ils me demandent de valider mais ce n’est pas la peine. Je dis oui à tout. Ils font des artworks merveilleux.

Aujourd’hui, il est peut-être devenu important d’avoir cette culture visuelle, cette imaginaire lié à un label, à un univers particulier… 

C’est possible. J’ai pourtant un goût particulier pour les White label, ces macarons blancs avec une ligne et peu ou pas d’informations. Mais bon, tant mieux ! Ça fait un beau packaging !

 

11830881_10153374783690091_698365052_n

 © Morgan

As-tu des artistes à nous faire découvrir, des coups de coeur récents ou anciens ? 

J’ai acheté beaucoup de disques ces derniers temps ! J’écoute de l’électro en ce moment, des labels comme Traxx, Bunker. Beaucoup d’italo-disco aussi !

Dans la voiture, j’écoute un disque très fréquemment : Hypertext, sorti sur Lobster Theremin. Hier, j’ai trouvé un bon disque de House, sur Mood Hut Records. J’en ai acheté plein hier ! J’ai quelques disques dans mon sac, je te les montre !

Concernant mes artistes du moment, je suis sur Dominque Dumont. Je l’ai sorti avec beaucoup d’appréhension. C’était mon premier disque de pop, j’ai touché un bon public. Pitchfork nous a beaucoup aidé. Les blogs du monde l’ont repris, les ventes ont bien marché. Je pensais me rétamer mais non ! Il monte un live bientôt et vient de Riga; dis-toi que je ne le connais pas encore !

Je te montre donc les disques dans mon sac. Je les jouerai au Baléapop Festival. Allez, va pour les 45t. On y trouve, pêle-mêle : Je passerai beaucoup de funk électronique française. J’ai de la bossa française électronique, Cecilia sur Sarava. Là du funk électronique, Thierry MI Love Music’ ; La BelliniSatan In Love’ … Yannick Chevalier – ‘Écoute le son du soleil’ version instrumentalPatrick Forgas ‘Sex Move’…

Où trouves-tu tous ces disques ? Chez tes disquaires préférés ? 

Pour moi, en ce moment, les deux bons disquaires sont La Source et l’International. Ils sont aussi bons l’un l’autre. Ensuite, pour le vieux, j’ai passer beaucoup de temps aux Puces, dans les brocantes. Bien que je n’ai pas pu en faire cette année. Mon gamin me prend ce temps, je m’occupe de lui. Il n’a pu la patience d’autant. Avant, je l’emmenais dans la poussette et il s’endormait. Là, il court partout ! Il s’impatiente. Du même coup, je n’ai pas trop chiné ces derniers temps bien que j’ai acheté beaucoup de nouveautés.

Dernière question, une tradition ici chez High Five. Danser, jouer toute la nuit, faire la fête ; tout cela donne une faim de loup. Quel est ton remède préféré en lendemain de soirée ? 

On s’est fait un japonais excellent rue Saint-Anne. C’est une cantine, ’Sapporo’. La soupe m’a blindé, elle était assez digeste. J’aime aussi manger du poisson cru, sashimi ou en carpaccio. Une dorade en carpaccio par exemple, c’est fameux.

Si tu veux la jouer plus bourrin, va à la Boucherie des Provinces, 20 rue d’Aligre (Paris 75012). C’est la meilleure boucherie de Paris. Il faut y prendre l’onglet ou la hampe, matûrée sur carcasse pendant quatre semaines.

Tu seras bien chanceux de trouver un onglet maturé plus de dix jours dans une boucherie. Là, les bouchers poussent la viande. Ils ont une clientèle pour cette pièce. Ils sont à la juste limite, border-line. Ça n’en est que meilleur !

Je suggérais un riz gluant, trempé avant pour englober le tout.

Merci mille fois Zaltan ! On ira avec plaisir danser ou s’assoupir à tes côtés. À bientôt, longue vie à Antinote ! 

 

Propos relevés par Thibault & Desraces

 

Plus d’informations :

Les Siestes Électroniques

Antinote Recordings

Zaltan 

 

Image de couverture : © Morgan

Related Posts