Rencontre avec Jude Cadeau alias Dj Prophet et son compère Theo Rafiki, tous deux membres du collectif Point Carré et du label Beat X Changers. Ils font partie de ces gens qui font bouger notre scène parisienne en lui apportant de nouveaux concepts, mais aussi en continuant à faire ce qu’ils ont toujours fait : promouvoir la danse et la musique qu’ils aiment.

Une petite présentation de vous deux et de vos collectifs ?
Theo Rafiki : Theo, connu sous le nom de Rafiki. On a fondé Beat X Changers en 2011, on l’a rendu officiel en 2013 avec une première sortie. Je suis DJ, digger, danseur hip-hop et house et je fais partie du groupe Point Carré avec my man Prophet à côté de moi, Jude de son prénom, ainsi que Dj R-Zo et Ratha Lao, pas présents aujourd’hui. Je fais aussi de la prod depuis un an et demi maintenant, j’ai commencé à taper des machines, plusieurs EPs vont sortir.

Jude Cadeau (Dj Prophet) : Jude, DJ Prophet, DJ depuis 2002, co-animateur de l’émission Electrophonics à Cergy. Je m’occupe aussi de la co-direction artistique de la web radio SquareSound depuis septembre 2015. Membre aussi du collectif Point Carré, du label Beat X Changers, DJ avant tout ! Pour la production on tâtonne encore mais on est dedans, en construction ! Danseur club, kiffeur de vibe en soirée avec les codes de steps qu’on a en house et en hip-hop et qui rendend parfois une danse assez reconnaissable. La danse est présente depuis longtemps, depuis tout petit dans les structures d’accueil jeunes, cours de danse, de hip-hop, de DJing. Ensuite tu te mets à danser avec les potes, en soirée, des cercles et des battles se créent – moi j’en ai pas fait mais j’ai toujours suivi mes gars là dedans, pour certains je suis danseur, pour d’autres je suis avec mes potes, et j’ai pris justement la partie mix quand mes potes ont développés la danse.

Comment définiriez vous la place de la danse dans les musiques électroniques ?
TR : Centrale ! La danse est au cœur des musiques électroniques, elle y tient une place essentielle.

JC : Je vois ça comme si la danse était un peu comme l’ombre de la musique électronique. La musique est liée au mouvement, elle créée une émotion, l’émotion dans laquelle nous on s’exprime par le mouvement. Que ça nous fasse vibrer au plus profond de nous-mêmes jusqu’à arriver à un état où la musique est synchronisée sur tes battements de cœur, ça représente pour moi l’essentiel, ça crée vraiment un sentiment particulier. Le plus représentatif pour moi c’est le mouvement, et du mouvement nait la danse, et de la danse l’expression, et ça s’applique pour moi, pour Point Carré et pour nous « danseurs » grand public.

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Point Carré

Et justement dans la culture américaine, surtout à Détroit les frontières sont beaucoup plus poreuses entre la house et le hip-hop, les DJs peuvent te passer des gros tracks hip-hop, les gens vont faire des figures en danse beaucoup plus, etc. Comment vous expliquez que c’est plus restreint en France, notamment à Paris où les scènes sont plus « délimitées » ?
JC : La réponse est à trouver entre un contexte social, commercial, d’histoire et de culture. Cette culture est née et a grandi outre-Atlantique, ils ont leur propre histoire et leur propre vision du monde…

TR : Leurs propres codes aussi !

JC : Leurs propres codes, oui ! Et une fois que ça a traversé l’Atlantique ça a fait du chemin, c’est passé en Angleterre, en Allemagne puis c’est arrivé en France dans différentes époques, dans différents contextes sociaux et chacun a eu sa manière d’aborder le sujet. Le hip-hop est arrivé d’une certaine manière en France, et la musique électronique est arrivée d’une certaine manière aussi. Après, la culture de danse hip-hop en France est assez vieille aujourd’hui, et se retrouve vraiment inscrite dans le paysage culturel français et tu peux aller suivre des évènements de danse où tu vas avoir tous ces genres de musiques, tu vas avoir de la house, du footwork [style de musique électronique ainsi que street dance originaire de Chicago], du hip-hop et c’est justement dans ces évènements que les frontières tu ne les sentiras pas. Un événement comme Juste Debout, la catégorie house est représentée et pour les after parties, un DJ va jouer du funk, un DJ de la soul, un de la house etc. Après c’est vrai que c’est un peu plus niché les évènements de danse, qui sont d’ailleurs souvent faits par des danseurs pour des danseurs.
Mais pour répondre à ta question concernant les clivages à Paris, je répondrais juste de ça dépend d’où tu vas, certains clubs sont en effet assez clivés et d’autres sont plus ouverts !
Beaucoup gens de la culture électronique ont un passé hip-hop, ils en ont soit mixé, soit écouté, y’a toujours eu un pote qui a fait du hip-hop ou autre. Beaucoup de gens qui font de la musique électronique font du graff aussi par exemple, élément majeur de la culture hip-hop. Quelque part le hip-hop et les musiques électroniques ont vécu les mêmes choses, les gens font le clivage de manière musicale mais pas culturelle, parce que les deux histoires sont liées, le développement, les rave, les entrepôts, les premières soirées. C’est comme une expression qu’utilise Theo, ‘on n’est pas dans le même tuyau’, les gens ne sont pas dans le même tuyau mais vont dans la même direction. Donc certains acceptent ou pas, comme le hip-hop a eu du mal avec la culture gay à laquelle la musique électronique est intimement liée mais en même temps, on finit par accepter, à différents moments, différentes époques.

Pourquoi ramenez la danse au sein des musiques électroniques avec votre soirée Dancing Heroes, qu’est-ce qui vous a poussé à démarrer ce projet ? Quelle est la réaction du public aussi ? Il doit apprécier le nouvel agencement avec le DJ booth en plein milieu du dancefloor !
TR : Je ne sais pas si on peut dire « pousser » en réalité, parce qu’on a toujours fait ça ! On a été influencés par nos grands frères, nos mentors qui ont toujours fait ça je pense notamment à Tijo Aimé qui fait les soirées Atmosphère depuis 2004. Danser en club sur tous styles de musiques, on l’a toujours fait et je ne dirais même pas qu’il y a un effort derrière de brandir un quelconque étendard, c’est juste ce qu’on fait naturellement. Le truc dommage, c’est qu’on fréquente les mêmes lieux, on écoute les mêmes DJs, les mêmes sons mais on n’est jamais au même endroit au même moment avec les clubbers réguliers ou les personnes qui viennent juste boire un verre. Dans le fond on contribue tous à cette même culture à cet instant T, parce qu’on est là pour écouter les mêmes musiques donc c’est important de souligner le plaisir que c’est de se retrouver à des évènements, on est quand même un groupe, c’est cool de sentir ce sentiment de mouvement surtout dans Paris où c’est l’explosion en ce moment, il y a à boire et à manger, du bien et du moins bien. En terme d’identité on a une super belle identité en France mais on arrive plus trop à savoir qui on est, tu mélanges à ça tous les impératifs financiers, ça peut desfois shifter un peu le game.

JC : Le danseur n’est pas plus perturbé que d’habitude, que le DJ soit devant, derrière ou en face de lui, lui sa première phase c’est ‘Y’a de la musique ? Je danse’ !

TR : ‘Y’a de la place’ !

JC : Oui tant qu’il y a de la place, c’est bon ! Après pour le public en soi, ses repères doivent être modifiés, il y a une plus grande proximité.

TR : Oui y’a une vague de proximité, tu sens une chaleur !

JC : Du coup ça change la perception des gens sur la soirée, parce qu’en général le DJ est perché quelque part, le scénario n’est pas le même, on rentre dans un club comme dans un concert quelque part. Là on essaie de changer le concept. Et pour le DJ aussi il prend une vibe ! C’est un peu un défi pour un DJ habitué à être sur une scène sans voir forcément les gens en face d’eux parce qu’ils sont dans le noir, là ils se disent ‘y’a des gens devant, derrière, est-ce qu’ils peuvent me toucher, toucher les platines ?’, et du coup même voir des gens bouger autour de toi, c’est un sentiment différent. Pour nous ça change pas grand chose, pour les guests, parfois ça les a chatouillé un petit peu ! Surtout que tu vois les gens s’exprimer, quand tu mets un track, tu as la réaction des gens immédiatement !

TR : L’autre avantage aussi c’est que le DJ au milieu du dancefloor permet de libérer la scène et cet espace on l’a évidemment dédié à la danse. Par dédié j’explique, tout le monde y a accès sauf que le prérequis c’est que tu ne montes pas avec une boisson, tu ne montes pas si t’es trop fonzdé, trop en diagonale, dans ces cas là le videur va te demander de descendre. C’est vraiment dédié aux personnes qui veulent danser, se sentir chez elles, les gens savent que dans cet espace, ils pouvaient se lâcher ! Au début on avait peur que seuls les danseurs viennent là mais finalement on se rend compte que tout le monde veut investir cet espace parce que finalement la danse, c’est un droit que tout le monde a et pas mal de gens ne se rendent même pas compte qu’on a ce droit là. Et je pense qu’on a supprimé ce droit aux gens par des façons un peu indirectes et on aimerait que les gens se réapproprient ce droit, le droit à la danse, à s’exprimer tout simplement.

Un mot sur votre soirée Beat X Changers au Rex, savoir comment ça c’était passé, est-ce que c’était la première ?
TR : On est encore sur notre petit nuage (rires) !

JC : Très grosse vibe, musicalement c’était fort !

TR : Je vais resituer et Jude va parler d’ambiance. En gros Point Carré a déjà fait deux Rex, et moi un Rex tout seul aussi (avec Molly). Jeudi dernier c’était le label entier qui a été invité !

JC : Première Point Carré en 2015 avec Theo Parrish et Kosme, la deuxième c’était Levon Vicent et Tama Sumo, les plateaux sont assez sympas (rires). Dernière en date label Frits Wentik, live de X_1 et Dither & G.ir, fondateurs de Beat X Changers aussi, et nous Point Carré ! C’était la folie !
Pour être régulièrement au Rex, quand tu passes en cabine, c’est un sentiment difficilement descriptible, la cabine ça devient un peu ta chambre (rires) !

TR : Quand tu es acteur de la soirée, tu vois la réaction des gens, tu as une certaine pression c’est sur. Tu as tout mis en forme pour que marche bien et un moment donné, il y a toute une dimension que tu ne contrôles pas. Le soir arrive, on dine tous ensemble dans un resto turc, et pendant la soirée on voit que ça commence à se remplir vite, il y a du monde, et tu sens la vibe. Le feu a pris super rapidement ! Rien qu’en y repensant, gros sourire (rires) ! Le guest, Frits était super content, très bons souvenirs !

JC : Retour public ils ont kiffé, retour du Rex dont l’avis nous tient beaucoup, ravis aussi !

Vous allez en faire une autre du coup !
Tous les deux : On espère !

Quel regard vous portez sur l’évolution de la scène hip-hop aux Etats-Unis ?
TR : Je peux dire un truc, il est où le 16 ? (Rires)

JC : (rires) Une petite blague entre nous ! Alors l’évolution du hip-hop aux Etats-Unis dépend de par rapport quoi on parle !

TR : Et d’où tu vas chercher ton son ! Il y a toujours des trucs bons !

JC : Après il y a deux axes à séparer, c’est-à-dire le l’évolution du rap et l’évolution de la culture hip-hop, en Europe les gens ont tendance à penser que c’est la même chose, mais ce n’est pas le cas ! La culture hip-hop est large et vaste, elle a toujours eu des déboires, du bon et du moins bon et en Europe on a fait notre filtre. Certains ont fait des allers-retours, ont ramené des infos avec leurs propres filtres. Ensuite en terme de rap, le rap suit son évolution comme la musique suit son évolution, avec la technologie notamment, avec les nouvelles tendances, les réseaux sociaux. Depuis une dizaine d’années et internet notamment, on a juste un accès illimité à tout ce qu’il se passe dans le monde. Avant on était limités par des majors, par l’intérêt de tel ou tel mec qui nous faisait ensuite découvrir le truc, maintenant on est au courant de tout !
Aujourd’hui les médias font leur choix, les majors aussi qui décident de miser sur tel ou tel artiste, du coup ça devient la tendance du moment, mais la tendance du moment n’est pas la culture du moment. Personnellement je kiffe ma musique, je cherche mon hip-hop, c’est ma vision de la culture, après les gens peuvent ne pas être d’accord mais c’est ma vision !

TR : En gros il y a tellement d’accès à tout type de médias et de sons aujourd’hui, on se rend compte qu’il y a énormément d’acteurs, de producteurs, de rappeurs qui fait que finalement la vision mainstream du hip-hop Trap…

JC : Sachant pour ma part que le trap n’est pas du hip-hop !

TR : Mais tu peux aussi trouver des bons trucs dedans ! On s’amuse à dire avec Jude, ‘il est où le 16 ?’ parce qu’on voit qu’il n’y a plus de rap dedans. Mais c’est un faux débat dans le fond, ça nous dérange pas dans l’absolu parce que si tu cherches bien, tu es à 3 clics de trouver un album de hip-hop génial d’un mec indé que tu vas payer 5 dollars. Il faut arrêter de dire que le hip-hop est mort, il y a des trucs qui sont cheums effectivement, il y a des mecs on ne sait même plus ce qu’ils font (rires), c’est beaucoup diffusé mais on est jamais loin de trouver un bon album.
En fait ce que j’entends dans ‘c’était mieux avant’ c’est ‘je suis nostalgique d’une époque’ où les sont qu’on kiffe effectivement, avaient de la légitimité dans le mainstream, ils ne l’ont plus aujourd’hui parce que le mainstream s’est construit dans un rapport de force avec l’argent, et on sur une recette rapide pour engranger des profits rapides, un business ! On les laisse faire, ça ne nous concerne pas, j’écoute, j’ai un œil dessus, mais je pense que c’est plus être nostalgique. Etre nostalgique c’est bien, je suis un cap verdien je le sais, les cap verdiens sont nostalgique de ouf ! Mais de toute façon tu peux tout trouver aujourd’hui !

JC : Moi j’ai un avis un peu plus tranché sur cette question du ‘c’était mieux avant’, je pense que c’est juste un problème de flemmardise ! On n’a jamais eu autant d’accès aussi simples à la musique et en même temps un déclin aussi important de la culture en soi, c’est juste que les gens ont la flemme ! Avant la culture était tellement précieuse aux yeux des gens, parce que faire un événement ça coutait de l’argent, c’était rare et compliqué du coup les gens se battaient presque pour y assister, et dans ce contexte l’indé avait un vrai sens, ça voulait dire ‘on supporte le gars, on fait import des States etc’. Maintenant on a tellement un accès énorme dématérialisé que les gens ils ont limite la flemme en checkant les premières recherches Youtube, mais ils ne prennent même plus le temps d’apprécier la musique à sa juste valeur. Je dis ça en tant que DJ mais je suis aussi un gros mélomane, je digge du son depuis 15 ans, quand les gens me disent ‘oui mais tu n’as pas écouté le dernier truc’, je ne connais pas et ça ne m’intéresse pas. On t’appelle pour être booké en te demandant ‘mais c’est quoi la musique que tu passes ? Je ne l’ai pas sur mon téléphone’ et bien oui en effet, je cherche la musique que tu n’écoutes pas, c’est un peu mon job mais les gens ne font pas autant confiance. Le rapport de force a changé, surtout pour les concerts, les majors et autre, tu mesures le degré de ‘à qui je fais confiance, pourquoi, est-ce la musique me plait réellement’ donc si c’est délire par exemple comme le trap, qui est un délire égo trip à mort, c’est bien sauf que ce qui était une part du délire devient la totalité du délire !

TR : Le trap étant un style qui vient du sud des Etats-Unis et qui aujourd’hui s’est imposé comme le style de référence de la culture hip-hop !

JC : En terme musical c’est la vibe du sud, avec une évolution entre la vibe sud des States (Atlanta, LA) avec la musique électronique qui se fait à l’heure actuelle, c’est un gros mélange ! C’est comme un Rubixkube dont je trouve pas la solution parce qu’où est la vibe là dedans, les gens disent que c’est un délire, mais c’est le même depuis deux ans en fait, et ça n’a pas changé ! Et oui certains évidemment ont un vrai délire dessus parce qu’ils ont gardé leur flow d’avant, tu comprends, tu apprécies. J’ai un avis assez tranché sur les styles musicaux en général, c’est mon côté un peu thug (rires).

Justement quelques artistes de hip-hop favoris à nous donner ?
JC : Alors hip-hop et new soul mélangés, Soia qui est autrichienne, Dela qui est français, Enz, Teddy, Kev Brown gros producteur que je je kiffe, RXX/R 33 pareil, Dajla, Lisa Spada, Yasmine Kyd toutes les trois chanteuses new soul, Vicelow, Tismé, Daz Ini, Otelo etc… énormément de beat maker… Après Oddisee, First Division, K-OS rappeur canadien, ce genre de kiff quoi !

TR : Moi artiste hip-hop, J Dilla point. Fut un temps à Paris, j’étais le dealeur de tracks de Jay Dee (rires). Quand je dis Dilla, c’est tout ce qui va avant, tout ce qui va après et tout ce que ça représente !

On a un petit cadeau avec Beat X d’ailleurs à ce sujet, on en reparlera plus tard …

Et les producteurs house?
JC : Kerri Chandler, Master At Work, Levon Vincent, Dj Pierre, Future, Ron Trent, Jovonn, Hugo Lascoux, Flyance Records… J’ai acheté quoi dernièrement… Ryo Murakami, RV 800, Monotix… HOM, John Jastszebski…

Et les deux invités du 29, pourquoi ce choix ?
JC : Alors bizarrement, ca fait partie des gens dont tu achètes les disques en étant sur que tout le monde va les jouer, et personne ne les joue en fin de compte !

C’est bien vrai, surtout pour Fit Siegel !
JC : Le mec il a un label depuis mille ans, il a mille prod, il a sorti des choses un peu partout. C’est des mecs tu pourrais parler de sa discographie pendant une heure… C’est le genre de mec tu pourrais faire défiler sa discographie pendant une heure ça t’étonnerait, il y a tellement de mecs sous-marin. La tendance actuelle pour moi, c’est que tout le monde aime les gros invités, mais personne ne veut payer pour aller les voir. Tendance très parisienne en fin de compte.

Le public ne veut pas payer pour aller les voir tu veux dire ?
JC : Non c’est plutôt que le public ne veut pas payer pour sortir, ce qui n’est pas exactement la même chose. Voir des gens, ils kiffent toujours, après payer, c’est un concept très parisien.
Moi j’ai un tas de producteurs que j’aimerais faire venir en France car ils ne sont quasiement jamais venus voire presque un peu sous-marin parce qu’ils ont sorti très peu de skeufs ou de release, mais on va dire que ça ne ramène pas assez de gens, mais au final je leur demande si c’est un problème en soi pas assez de gens. Par exemple on a invité Numer en 2015, c’était sous marin pour les gens. Il a sorti deux releases en 2014, sauf que je les ai rencontré un peu avant, donc on était devenus potes, et j’avais dit que j’essaierai de les faire venir. Au final ils sont venus, ils ont kiffé leur première date parisienne, et pourtant ils sont Français ! C’est ça la suprise, il faut être passé à l’étranger pour revenir en France. Résultat, en six mois ils ont fait une Boiler Room, une soirée Secret Sundays à Londres, une soirée chez Phonica avec Deep, Moritz Von Oswald, et au final ils signent sur TSA… Et on nous dit que les gars ne sont pas assez connus… Nous, en temps que gros mélomanes, on a envie de diffuser notre culture aux gens, et c’est un gros combat à Paris.

Et niveau influences musicales familiales ?
TR : Il y en a tellement ! Je dirais la musique du côté du daron, qui est du Cap Vert. Donc beaucoup d’influences de ce coté là, car la famille de mon père vit au Sénégal aussi. Quand j’allais voir ma famille, j’allais plus souvent au Sénégal qu’au Cap Vert donc c’était musique malienne, sabar, mandingue, funana, kuduro, pleins de choses de ce coin. Au niveau des rythmiques, des cadences, je m’en rends compte dont les façons que je produis mes morceaux, que je refais des trucs que j’écoutais quand j’étais petit. Et bien évidemment influence des potes qui ont des darons de plusieurs bleds différents, je vais chez Mohamed pour casser le ramadan, sa daronne va jouer un truc, ce qui influence aussi indirectement, soirées zouk à l’ancienne tout ça ! (rires)

JC: Et moi, familial : les parents sont haïtiens, donc écouter du kompa à la maison, c’était normal. Mais bizzarement ce ne sont pas mes parents qui m’ont donné la fibre musicale. Je ne sais pas bien d’où c’est venu mais j’ai toujours écouté beaucoup de musiques, il a y eu l’afro-antillais, la pop, de la dance, du disco, des sons du bled qui trainaient chez moi, des sons de cérémonies vaudous… C’est toujours passé dans mes oreilles, du Jackson, mon frère était déjà dans le rap donc il y avait du ODB, Wu thang, ma sœur écoutait du R’N’B, mon frère allait en soirée ragga du j’écoutais du Sean Paul à l’ancienne, du Beenie Man… Et du coup moi, il y avait un peu de tout ! Et comme le pote du grand-frère mixait, on écoutait ce qu’il passait aussi. Et du coup on commence à mixer avec eux, du Premier, du Pete Rock, des remix ragga, du Mya, du Barrington Levy… Et finalement tu passes à du Armand Van Helden. Et surtout, tu te rends compte des années après que le type a aussi un label hip hop. Et tu te retrouves avec du Kenny Dope : “il a fait ça aussi ?”, il a fait de l’acide, il a fait de l’acide, il a fait de la house. Et tu te retrouves à kiffer des gens qui ont un double tableau. Donc la culture house et la culture hip-hop, souvent ça peut être la même personne.
Tu te rends compte avec des années en plus que tu écoutes ce type parce que tu as écouté ça avant…

Bon, et chez Point Carré ont a cette influence là aussi. On a écouté du hip-hop, et on se rendait compte qu’il y avait beaucoup de doubles casquettes.
Donc en termes d’influence, beaucoup, beaucoup de chose. Mais s’il faut centrer, beaucoup de black music finalement.

Et vous avez eu l’occasion d’aller voir cette black music, black culture aux Etats Unis?
TR : Oui j’ai vécu deux ans à New York personnellement. Et j’ai surtout vécu en soirée en fait. Les soirées aux Etats-Unis, c’était un autre dièse. En fait, le club est rempli de personnes entre quarante et cinquante, qui ont grandi entre la disco et la house. Donc c’est une vibe de ouf. Ca glisse, ca fait des steps, il y a du talc partout par terre… C’est comme si tu allais en boite, et tu retrouvais tous les darons de tes potes qui dansent…
Et ils savent religieusement quand untel est où. Il y a des clubs vraiment cools oui !

Et Chicago & Detroit ?
TR : Oui Détroit, j’y ai été plusieurs fois. En fait, je me suis pris le choc des grands boulevards énormes, où il n’y a rien. On est venus en voiture, et j’ai vite compris que c’était une ville où il n’y avait rien. Mais quand je dis ‘rien’ c’est rien de notre monde en fait. Parce que finalement c’est archi riche Détroit, de toutes autres choses dont tu ne te rends même pas compte. Ils ont cet état d’esprit de débrouillardise que je n’ai jamais vu ailleurs ! Ce sont des gens qui vont t’inculquer une confiance en toi de ouf, ce sont des mecs qui galèrent et qui ont du développer un système D, et qui sont des as de la débrouillardise, et au niveau artistique c’est la même chose ! J’ai rencontré beaucoup de danseurs, je suis parti mixer là bas pour un évènement de danse, j’ai plusieurs fois le Movement et c’était cool ! Il y a pleins de danseurs qui se retrouvent de tout pays. Des mecs du Japon, de New York, du Canada… Un gros vivier, c’est palpable, tu le sens ! Après il ne faut pas attendre à un truc fancy, branché, parce que si tu vas là bas pour ça, tu vas être déçu !

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Detroit City

Et toi Jude, sur les States ?
JC : Moi la claque elle était surtout musicale ! Dernièrement je suis allé à New York, la ville est och ! Il ne se passe que des choses improbables, et même si plein de gens te disent d’aller là ou là, il te suffit juste d’y aller les yeux fermés et tu sais que tu vas kiffer ! Il y a des disquaires impressionnants aussi. Après je ne veux pas renier ceux de Paris, ils me nourrissent (rires). Ils nourrissent ma bibliothèque, et moi je nourris…

TR : Leur porte monnaie ! (rires)

JC : Il y a tellement de choses qui ne viennent plus chez nous, qui restent dans les disquaires là-bas. On parlait de la trap, il y a des tellement de choses qu’on ne trouve pas ici. C’est impressionnant. Tu peux croiser un type à New York qui te dit ‘je suis untel’, et je lui dis ‘Eh mais toi ca fait cinq ans que je te cherche, et tu n’as plus rien sorti’ et le type va te répondre “Bah j’ai sorti ça, ça, ça et ça”. C’est impressionnant. Et c’est là pour moi que c’est la magie des réseaux sociaux, tu peux parler avec des gens que tu aimes depuis dix ans. C’est ce genre d’expériences, et je t’avoue ça m’est arrivé oui !
En fait il t’arrive tellement de trucs à la minute, c’est impressionnant. Des potes qui sont là, d’autres que tu rencontres, et au moment où tu pars y’a tes potes DJs qui te disent ‘mais tu veux pas venir, je mixe ce soir’, ‘ah non je dois rentrer’ et puis au final tu as Joey Anderson, Anthony Parasole et Qu qui te disent ‘ah on s’est manqué’. Tu viens pour voir des gens et au final il se passe tellement de choses, que tu les manques. On m’a dit aussi, vas-y avec une bonne paire de chaussures, et j’ai bien fait. Tu marches beaucoup. C’est comme si je te dis, on est boulevard Diderot, et il y a un truc dans chaque bar. Tu ne pourrais pas tout faire, ce n’est pas possible.

TR : Ce que j’aime bien aussi avec l’expérience des Etats-Unis, c’est la « désacralisation » des artistes. En France, j’ai été éduqué avec le concept sacralisation de l’artiste, il est loin sur scène etc. Et quand je suis allé là-bas, je me suis rendu compte que bizarrement, il y a eu un énorme travail de sacralisation qui n’est pas aussi présent là-bas finalement. Tu te rends compte que les mecs sont beaucoup plus productifs, sous des alias, dans des bars. Et tu vas aller les voir, et enlever ce filtre d’adoration, et finalement tu vas encore plus apprécier sa musique parce que tu as un accès total à son art. Et tu n’es pas flippé avec tous les délires de ‘oh wow c’est James’, tout ça. Et du coup quand tu reviens ici, tu vois qu’en fait il n’y a pas de piédestal ce qui malheureusement aussi d’un côté, tu t’enlèves de la sensibilité par rapport à ce que fait l’artiste.

Retrouvez Theo, Jude et le reste du crew Point Carré ce soir à La Machine pour leur soirée Dancing Heroes avec Jay Daniel et FIT Siegel, deux artistes de Détroit – l’event Facebook par ici

La page Facebook de Point Carré ici ; celle de Beat X Changers ici.  

Alia.

Crédit photo de couverture – Pierre Berthot
Crédit photo Détroit – NYT