Début Juin, Arthur Harari sortait son premier long-métrage : Diamant Noir. Un film noir haut en couleurs mettant aux prises un héros revanchard avec sa famille de diamantaires installée à Anvers. Quelque mois plus tard, nous l’avons retrouvé à Paris pour échanger au sujet du film mais aussi de cinema en général. Nous l’accueillons avec une bière blanche et une petite question piège.

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Alors pour commencer … quel est ton cinéaste préféré ? 

Wow

(Rires) Ouai donne une liste hein

Ouai je peux pas donner un seul nom c’est pas possible… Même si en général j’ai tendance à dire que Renoir est un des cinéastes que j’admire le plus. Mais enfin il y en a tellement d’autres. Chez les français : Renoir, Eustache, Pialat, Rohmer, et puis cette famille là qui est un peu une espèce de lignée et qui pour moi aujourd’hui va jusqu’à Guiraudie, par exemple, et qui m’intéresse beaucoup. Après j’aime tellement de cinéaste américains « classiques » : Ford, Walsh, MinnelliCassavetes aussi énormément, comme un espèce de moment, un jalon comme ça, où j’ai  redéfini un peu ce que pouvait être le cinéama. A un autre moment, quand j’avais 15-16 ans, Kiarostami était mon cinéaste préféré ; il reste un cinéaste que j’adore. Voilà après ça devient tellement .. « exponentiel ». Parce qu’il y aussi des cinéastes plus confidentiels que j’ai découvert plus récemment ; un cinéaste philippin par exemple, qui est très peu connu en France et qui s’appelle Lino Brocka. Son film ressorti cet été, Insiang, qui est surement le plus connu et qui est d’après moi assez magnifique. Voilà toute cette espèce de cinéma à la fois très populaire et aussi pure « film d’auteur ». Comme il y a dans certains pays asiatique. Un mélange de film de genre, de mélodrame populaire, de film de vengeance, en général avec une préoccupation sociale très forte, mais sans être du tout dans la chronique sociologique pure, comme ç’est souvent le cas en France .. 

A ce sujet justement, tu cites donc pas mal de réalisateurs français, tout en ayant l’air assez critique sur le genre aujourd’hui. J’avais même lu une interview que t’avais donné ou le thème était : «  ne surtout pas faire de cinéma français »

Ouai je crois voir de quel article il s’agit. 

C’était Liberation je crois.

Nan Le monde ? Bref le Monde ou Libé, l’un ou l’autre (ndlr, c’était Libé). Ils avaient titré la dessus en effet, et puis et ça revenait comme ça un peu comme un leitmotiv dans mon discours .. Bon quand on fait la promo d’un film il y a souvent des trucs comme ça qui deviennent des chevaux de bataille alors que bon … 

Après, effectivement en ce moment et depuis quelques années je trouve pas énormément mon compte dans beaucoup de films français. Et je trouve qu’il y a une tendance assez massive à une forme de chronique un peu sociologique, dont les éléments peuvent être passionnants, mais qui fait un peu la part égale entre l’intime et une petite touche sociale .. Ou alors sans jamais vraiment sortir de son petit pré carré ; c’est à dire soit c’est le cinéma sur les pauvres, soit sur les bourgeois .. 

Trop d’acteurs non professionnels aussi ?

Non pas forcément. Je parlais de ce cinéaste philippin, même Renoir, qui ont souvent fait joué des acteurs non professionnels. Et je l’ai fait aussi dans mes moyen-métrages ou même dans Diamant Noir. Donc je pourrai renverser certains de ces arguments là. C’est plutôt un manque de .. comment dire ; d’émotions, liées à des choix forts, que ce soit esthétiquement ou narrativement… de manière générale. Et pourtant il y a plein de choses très intéressantes. Il y a des gens qui ont un vrai talent formel. Il y a des gens qui creusent des choses qui me plaisent. Mais je suis pas emporté régulièrement par des films français aujourd’hui.

Est ce que ce serait pas une une sorte « politisation » de ce cinéma mais un peu dans le mauvais sens du terme ;  c’est à dire sans rien de vraiment courageux, souvent en lien trop direct et trop transparent avec l’actualité. Comme une bonne partie du palmarès de Cannes de cette année par exemple. Chez toi c’est quelque chose qui est plutôt en arrière plan. Même si c’est présent dans Diamant Noir avec la rencontre des deux univers ; les gangsters et les diamantaires. Mais c’est pas politique. Il n’y a pas d’engagement à proprement parler. En tout cas pas frontalement. C’est quelque chose vers lequel tu voudrais aller ? 

Oui bien sur toute la dimension politique dans un film m’intéresse énormément. Et comme tu l’as dis c’est pas absent dans Diamant Noir. Il y a un sous-texte sur l’imaginaire du personnage, qui pense être du côté des pauvres et qui va récupérer des choses chez les riches, qui est issu d’une famille juive et qui ramène avec lui un gars qui est arabe. Tout ça ce sont des choses qui sont pas neutres, qui sont traversées par des questions qui, quand on les regarde en face, ont des dimensions politiques. Mais c’est pas « en avant » je suis d’accord. 

Après dans le projets auxquels j’ai pensé ces derniers temps, il y a des choses qui sont pour le coup très frontalement politiques ..

L’histoire de ce Japonais .. ? (ndlr : envoyé en mission pendant WW2 sur une île des Philippines et capitulant 30 ans après la fin des hostilités)

Oui ça c’est le projet que je suis en train d’écrire, dans lequel il y a clairement une dimension de fable politique. Mais même en France, à un moment -et ça m’intéresse toujours- je cherchais une manière de parler frontalement du Front National par exemple. Comment trouver des formes fictionelles très fortes pour évoquer au cinéma ces réalités là. 

Par exemple j’ai revu récemment Le Dictateur de Chaplin, que je trouve complètement dingue, et j’ai lu avec un bouquin de Jean Narboni, qui s’appelle Pourquoi les coiffeurs ?, sur la nécessité justement de créer des récits où la puissance fictionelle essaie de s’affranchir de la ressemblance sociologique avec la réalité. Et pourtant il y a pas plus actuel que Le Dictateur quand il l’a fait. Il y a pas plus en prise directe avec l’actualité la plus brûlante et la plus compliqué. Mais c’est surtout le projet d’opposer une proposition.. ouai, ultra-fictionelle, presque contre la réalité, pour faire acte politique. C’est ça que je trouve vraiment puissant et pertinent. D’une certaine manière c’est ce que Bonello essaie de faire dans son dernier film, qui me convainc pas totalement non plus, mais au moins il y a ce choix courageux là.

Je pense à Jacques Tati pareil. Qui est même pas politique mais carrément visionnaire.. 

Il y a quelque chose du côté des visionnaires oui.. 

Avec Playtime (1967) il a cinquante ans d’avance c’est incroyable. Et là c’est un vrai film politique..

Et en même temps une proposition totalement poétique ..

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Arthur Harari – Photos de tournage – Diamant Noir

Au sujet de ton film plus directement, est ce que tu considères que Diamant Noir est à proprement parler un film noir ?

Ouai c’est un film noir je pense. Après film noir il faut s’entendre sur ce qu’on entend par là. C’est devenu aujourd’hui un genre dont on qualifie beaucoup de films qui viennent du monde entier. Au départ c’est entre 1941 et 1958 aux états-unis. C’est lié aux conditions sociales américaines, à la guerre, à l’après-guerre, au traumatisme, à l’ambiguité sociale et politique, à la corruption généralisée.. Enfin c’est très spécifique. Ensuite, il y a eu des renouveaux .. 

Il y eu Melville entre autres. Et justement j’ai pas mal pensé au Cercle Rouge ; film noir, gangsters, avec casse dans une bijouterie d’ailleurs..

Oui c’est clairement une des inspirations, Melville, même formellement .. 

Mais .. c’est pas le film noir américain. Enfin j’ai pas retrouvé les codes du film noir américain

En tout cas moi je suis un énorme fan de film noir américain. Après l’inspiration, formellement, on a été la chercher dans des endroits très différents. Même peut être plus du côté du mélodrame américain classique.. 

Flamboyant ?

Ouai exactement. Sirk, Minnelli, Kazan.. 

Et du coup quand tu dis « on » c’est avec ton frère, qui est aussi ton chef-opérateur ?

Ouai on fait vraiment tout en équipe. Même la mise en scène, tout l’aspect formel, on l’élabore vraiment ensemble. Je pourrai même pas te dire qui est l’origine de telle ou telle idée.

Et ce depuis tes premiers films ?

Ouai depuis le tout début, les courts-métrages qu’on a co-réalisé..

Avec ton autre frère en tant qu’acteur !?

Ouai souvent. 

C’est super atypique quand même, de travailler en famille comme ça..

Ouai c’est pas si fréquent. Mais ça arrive. Récemment il y a Thomas Cailley (ndlr, Les combattants, 2014) dont le frère est chef-op sur le film également. 

Et toujours dans le genre atypique, j’ai lu que ton frère était autodidacte ? 

Tom ouai il a pas fait d’école de cinéma. Il a pas eu de formation pour devenir chef-op.  Ce qui pour le coup est beaucoup plus rare. Il y en a très peu.

Et donc..  comment on s’improvise chef-opérateur ?

Ecoute il avait une grande sensibilité à la photo ; il faisait de la photo depuis qu’il était ado. On s’est mis à faire des films en Super 8 parce que c’était assez simple. T’as même pas besoin de cellule parce que la cellule est intégrée donc on te dit si il y a assez de lumière. Ensuite il a commencé à savoir comment éclairer pour que ça aie de la gueule. Il a mis des lumières un peu ici et là. Et sur le premier court-métrage que j’ai écris et que j’ai décidé de réaliser seul, il a fait l’image, et on s’est dit « Ok, on le fait en 16mm ». Ce qui était un gros pari parce que pour le coup il avait jamais fait de 16m et là c’est un peu plus compliqué. Déjà ça coûte très chère… On a loué les caméras. Il y avait quasiment pas de lumière artificielle. Il y avait une scène où on a éclairé un peu, sinon c’était que la lumière du jour. Il était donc extrêmement stressé. Mais au final l’image du film est vraiment belle.
Et voilà il a fait ses armes étapes par étapes et à chaque fois ça avait de la gueule. Avec souvent, en tout cas au début, une dimension assez brute, assez épurée, et de plus en plus il a été capable d’élaborer, notamment de travailler la lumière un peu plus finement. Et maintenant il fait des choses vraiment impressionnantes. Notamment sur le dernier film de Katell Quillévéré, Réparez les vivants. Je l’ai pas vu mais c’est lui qui a fait les images et j’ai entendu que c’était assez .. bluffant. Et moi je trouve que ce qu’il a fait sur Diamant Noir c’est super fort aussi, c’est très osé..

Justement, au sujet d’un parti pris à ce niveau là.  Quelque chose qui m’a vraiment marqué : c’est la courte focale. C’est vrai que.. on a pas l’habitude déjà 

Non.. En France notamment 

Et je me demandais ; j’ai vu ton dernier court-métrage Peine Perdue (2013), où c’est quasiment que de la courte focale aussi ?

Il y a pas mal de courte focale. Il y a les deux parce que si tu te souviens bien il y a aussi des mouvements de zoom qui finissent en long focale. Il y a pas mal de choses avec les regards et les jumelles aussi. Donc on alterne un peu plus.

Parce que du coup je m’étais dit : Peine Perdue, économie de réalisation parce qu’économie de sentiment. Et là Diamant Noir, en y allant sans connaître le pitch, je me disais : ça va être noir et puis un peu magique aussi. Et puis là tout de suite : courte focale. Ca met un aplat quand même.

Oui, oui

Et je me suis demandé pourquoi ?

Déjà moi je trouve que l’effet de la courte focale c’est pas l’aplat. C’est la complexité de l’image. C’est à dire que t’as un espace, t’as un rapport entre les corps et les décors qui est plus grand qu’en long focale. Pour moi la long focale aplatit, parce que elle fait du flou et elle isole le personnage. Et c’est aussi une manière pour moi de moins mettre en scène l’espace. Parce que la définition de la mise en scène c’est ça ; des personnages dans un espace. Comment rendre saisissant ou émouvant, intéressant, quelqu’un quelque part. Et plus tu travailles avec la courte focale plus t’es obligé de bosser cette mise en scène là. Il y a plus de possibilités de profondeur de champ aussi. L’image est plus complexe, et aussi plus artificielle : tu assumes que tu construits une image. Alors que la long focale donne la sensation que les choses sont volées. Il est pas nécessaire de beaucoup travailler pour que ce soit jolie ; un beau visage en gros plan etc. Et il y a beaucoup de très beaux films comme ça , et dans mes films il y a aussi beaucoup de gros plans. Mais je trouve que travailler en courte focale, en plan large, oblige à penser les choses de façon plus intéressante. Voir même à donner une sensation un peu .. mentale. Dans Diamant Noir on est entièrement dans la subjectivité du personnage ; à un moment à travers son oeil ou même dans le fond de son cerveau. Et du coup là dessus c’était super intéressant, pour créer parfois une sorte de vertige ..

Ca me fait penser ; André Bazin disait que pour avoir de la véracité au cinéma il fallait : un plan fixe, de la courte focale et de la profondeur de champ.. Et l’exemple un peu typique c’est La règle du jeu de Renoir : un plan fixe, des couloirs à n’en plus finir, et puis premier plan, deuxième, et ça va jusqu’au huitième..

Oui et il disait même que plus il avançait plus il avait envie de mettre en scène dans la profondeur, que plusieurs choses se passent… Moi j’en suis très loin hein. De manière générale il se passe une chose dans l’image, avec du hors champ un peu .. Mais c’est un horizon qui me passionne vraiment.

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Arthur Harari – Photos de tournage – Diamant Noir

Et pour revenir sur Sirk, c’était un peu .. Tout ce que le ciel permet (1995). Rouge et bleu à fond quoi 

Ouai.. Nous on avait très envie qu’il y ait du rouge dans le film. C’était très volontaire. Le bleu s’est imposé plus tard un peu sans qu’on le voit venir. Et aujourd’hui ç’est une couleur qui resort énormément du film. Le rouge s’oppose même au bleu. Parce que plus on a avancé dans le découpage et l’aspect formel, en travaillant avec la décoratrice aussi, plus on a assumé rechercher ces couleurs là, très fortes. Et ça aussi c’est des choses que je vois rarement dans le film policier français… 

C’est vrai qu’il est terne..

Ouai voilà. Le film policier français il faut que la caméra bouge comme ça, c’est gris, c’est rugueux, il faut que ce soit réaliste, il faut surtout pas qu’il y ait une recherche formelle.. Alors parfois c’est aussi très beau hein. Par exemple Audiard est quand même pas le dernier des nuls pour faire une belle image..

A propos de belle image parle nous du diamant. Parce c’est quand même un objet particulier pour un film. C’est l’idée qui est venu en première ou c’était le film de vengeance, tu parlais d’Hamlet.. 

Au final c’est tout ca en même temps. Mais au départ c’est quand même assez clairement l’histoire de la vengeance que je veux raconter. D’ailleurs le milieu du diamant était pas là au début. C’était un jeune type qui avait un peu la haine contre sa famille riche, et du coup par extension qui est en guerre contre le monde. Et qui à la mort de son père se met à porter un masque  qui va finir par lui coller à la peau etc. C’est le fond qui est venu d’abord. Ensuite quand j’ai trouvé le milieu du diamant j’ai été là bà (ndlr, en Inde). Il y avait déjà une dimension documentaire qui me semblait passionnante. Parce que j’adore l’artisanat au cinéma : je trouve ça génial de pouvoir filmer des gestes comme ça, précis, des gens en train de faire des choses, et les faire bien. Et en l’occurence c’était un artisanat que je n’avais jamais vu. J’avais même jamais foutu les pieds en Inde avant le tournage. Donc il y avait un peu un côté : on a été au bout du monde filmer un truc, et on se retrouve dans le même situation que le personnage. Les acteurs découvraient aussi l’atelier, les mecs assis par-terre etc. Donc c’était génial. Il y avait quelque chose de très rare. Et le cinéma est quand même un truc qui va partout. Il y a peu de sujet, peu de milieux, qui ont pas été traité. Sauf le milieu du diamant, qui fascine le monde entier, et qui était un truc qui avait été très peu filmé. Notamment à Anvers et en Inde. 

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Arthur Harari – Photos de tournage – Diamant Noir

Toujours sur la lumière ; est ce que tu vois le film L’enfer de Cluzot ?

Ouai

Dedans il fait des essais de lumière totalement diffractée .. T’as pas voulu tenter ça, une lumière un peu folle ?

J’y ai pas vraiment pensé mais je trouve pas ça absurde. Lui s’est vraiment perdu dans ces recherches là et le film a jamais vu le jour à cause de ça. Il est devenu fou. Et de même que son film racontait l’histoire d’un type qui devient fou de jalousie et qui a des visions à cause de sa jalousie et de son désir malade, lui même est devenu taré en faisant ce truc là. Donc moi j’ai pas du tout été jusque là mais j’aime bien l’idée du pari formel comme ça, un peu fou…Ou du moins une construction vraiment expérimentale..

En lien avec la peinture peut être ? Parce que tu cites Renoir, Pialat.. Un ami me disait que t’étais ami avec Thomas Levy Lasne aussi ?

Ouai il est dans Diamant Noir d’ailleurs ; dans la scène de la morgue. Moi je joue le flic qui vient annoncer à Nils (ndlr, Nils Schneider) la mort de son père et l’employé de la morgue c’est Thomas. Il y a des tableaux à lui dans le film aussi. Il y en a un dans la chambre d’Auguste (ndlr, Auguste Diehl), qu’on voit bien dans la scène d’épilepsie.. On le voit quand Pier va dans la chambre aussi. C’est une aquarelle agrandie. 

Sinon moi j’ai dessiné toute mon enfance. Donc le dessin, la bande dessinée, et la peinture sont très importants pour moi, comme goût voir comme influence…

Comme Carax..

Ouai Carax c’est une de ses recherches. Après moi je vais moins en moins voir d’expos de peinture. Je dessine aussi moins. Donc c’est en moi, c’est mon premier rapport, mon premier médium artistique, mais j’ai plus de distance par rapport à ca aujourd’hui. 

Par contre dans Diamant Noir il y a une influence consciente à un moment. Quelque chose dont on avait parlé avec mon frère avant même de se lancer dans l’aspect formel : c’est Rubens. Parce que Rubens a peint beaucoup de choses qui sont à Anvers. Notamment une série sur les descentes de croix du Christ..

Il adore le rouge justement ..

Exactement. T’as tapé dans le mille. Le rouge est un truc totalement obsessionnel chez Rubens, et notamment sur les descentes de croix. Rouge, noir, un peu de blanc ; pas tant de couleurs que ca. C’est très intense. Ca m’avait marqué. D’ailleurs la scène qui se passe dans une petite église avec les malfrats était écrite pour la grande cathédrale d’Anvers, dans laquelle il y a un énorme tableau de Rubens. Finalement on a pas pu tourner la bà donc on s’est rabattu sur une petite église. Mais c’était pour le coup une influence très consciente.

Et plus largement dans le mélodrame flamboyant dont on parlait, il y a des influences picturales énormes : de l’expressionnisme allemand en peinture, des fauves.. Enfin le technicolor était vraiment une manière pour les chef-opérateurs de peindre sur la pellicule. Il y a des trucs qui sont des tableaux en mouvement d’une beauté incroyable. Je pense à La fièvre dans le sang de Kazan par exemple, Ecrit sur du vent de Sirk… Et tout ça c’est des influences très conscientes du Diamant Noir. Donc que ce soit directement ou indirectement, la peinture oui, forcément..

Photo de tournage - Diamant Noir

Photo de tournage – Diamant Noir

C’est aussi le premier film que tu ne tournes pas en pellicule ?

Ouai tout à fait.

C’était budgétaire comme raison ?

Ouai on va dire. En gros si ou voulait de la peloche fallait renoncer à des jours de tournage et ça je voulais pas. Donc on a décidé de tourner en numérique. Et on l’a vraiment assumé, en se rendant compte que du coup il fallait aller encore plus loin que ce qu’on aurait fait en pellicule. Parce que la pellicule c’est tellement beau que .. t’as pas besoin de faire grand chose, et c’est beau. Tu filmes un visage ou même un plan large plutôt bien éclairé et il y un truc qui va faire que ça va gagner tout de suite une dimension picturale, par rapport au numérique. Donc quand t’es en numérique, c’est un peu caricatural mais soit tu vas chercher les visages, parce que tu sais que ce sera très expressif, c’est ce que fais Kechiche par exemple, et tu te préoccupes pas tellement de l’image, soit, si tu tiens à la mise en scène et que tu fais des plans plutôt composés ou large, t’es obligé de vraiment travailler la lumière… Parce que c’est compliqué que ce soit beau le numérique. C’est vraiment pas si facile que ca. Et il y aura toujours un peu moins d’aura, de « charisme » , de force poétique.. 

Il y a pas le grain..

Il y a pas le grain, il y a pas cette espèce de magie étrange qui recrée déjà le monde. Il faut que toi tu recrées le monde en numérique, sinon ça donnera l’impression d’être un making-off quoi. C’est très violent le numérique. 

Ca nous a donc forcé à aller plus loin. Et je suis vachement content de ca. Parce que j’étais plutôt, au départ, dans une zone d’inconfort avec le numérique, et on a essayé de transformer ça en.. émulation, en terrain de jeu. 

Et puis tu tournes pas de la même façon aussi 

Nan ça c’est sur.

Il faut avoir une confiance intégrale en son chef-op, en tout cas au cadreur

Ouai c’est vrai. Ca vient aussi du combo. T’es derrière le combo tout le temps. Et ça même en 35mm ça fait longtemps que tout le monde est derrière un combo. Ca a des avantages aussi parce que ça te permet de voir ton image et de pas être uniquement sur le réalisme, le jeu etc

Photo de tournage – Diamant Noir

Pour finir j’étais curieux de savoir ce que tu lis comme presse cinéma

Pas grand chose en presse. Surtout les critiques de chronicart en ligne que je trouve vraiment très bonnes. C’est incisif, ils ont une très belle plume. Les cahiers du cinéma je les lis parfois, je trouve ça très inégal. Il y a parfois des textes vachement beau, et d’autres fois c’est des trucs très idéologiques. Ils décident que ce genre de cinéma ils peuvent pas, et donc ils condamnent … Après ça a toujours été une revue idéologique, et ils tiennent cette ligne là. 

Ils sont moins visionnaires qu’avant quand même

Ah ouai vraiment. Ils se racontent qu’ils ont un héritage à tenir et ça les empêche souvent de voir les films pour ce qu’ils sont. Alors qu’avant les types essayaient d’appliquer une espèce de morale critique pour les films, et parfois c’était délirant mais au moins c’était cohérent et personnel. Là c’est un peu l’ayatollah quand même. 

Sinon je pense aussi, et c’est pareil en littérature, que quand la critique, à un moment, n’est pas bonne, c’est qu’il y a un problème dans les films même. C’est complètement lié. C’est comme quand on a pas de bons acteurs, c’est qu’il y a un problème de mise en scène. Je pense que tout ça est lié. Si il y avait de très bons films, il y aurait surement une critique plus excitante. Mais je pense que la critique est très importante. Il suffit de voir avec La nouvelle vague comment ces mouvements là se sont interpénétrés, et ça a régénéré le cinéma français . Ca a même ébloui dans d’autres pays. Les vrais bonnes critiques sont toujours à mi-chemin du compte rendu de l’expérience du film et de la proposition d’autre chose qui peut devenir une oeuvre. Il y a des textes de Bazin qui sont des oeuvres d’art. Et toute l’histoire de l’art est faites de ça. 

De temps en temps je m’amuse à les acheter ..

Les vieux numéros ? 

Ouai. Et 60 ans après, ils se sont quand même trompé sur rien..

C’est pas si vrai ça. Notamment un film comme La nuit de chasseur. Ils l’ont descendu à sa sortie. Truffaut a descendu La nuit du chasseur ! Alors qu’aujourd’hui c’est quand même un très grand film. Donc ils se sont globalement pas trop trompé, mais ils ont quand même fait quelques petites erreurs. Ou passé à côté. 

Ils étaient quand même les premiers à défendre Hitchcock, le cinéma japonais..

Bergman .. Ouai c’est monstrueux ce qu’ils ont fait. En fait ils se sont trompé sur tellement peu de films que quand ils se trompent ça resort. Et puis alors c’était très violent, c’était leur jeu. 

Alors que maintenant il suffit de voir n’importe quelle critique pour lire que c’est le « nouveau chef d’oeuvre ». Maintenant on a des chefs d’oeuvre toutes les semaines .. !

Ouai c’est insupportable. D’ailleurs je viens d’aller voir les deux chefs d’oeuvre du moment, qui sont Aquarius et Toni Erdmann. Qui sont des très bons films. Il y a une qualité évidente. Mais c’est pas des chefs d’oeuvre. Ni l’un ni l’autre. Il y a des vrais défauts, des vrais limites. Et qui sont donc interrogeables et même intéressant à interroger, de manière critique.. Ce qui marche et ce qui marche pas.. 

Moi j’ai vu le dernier chef d’oeuvre de Xavier Dolan .. 

(rires)

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La fiche du film : http://bit.ly/2efE9VA

On remercie chaleureusement Arthur pour son ouverture et son franc-parler. Et on lui souhaite le meilleur pour ses aventures japonaises !

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Bonny & Jacques Rochelein

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