Le cinéma est l’un des rares formats artistiques qui cristallise autant de talents que d’horizons. L’écrivain imprègne seul sa patte sur ses ouvrages, les musiciens arborent différentes sensibilités mais comprennent tous la même grammaire et le peintre est seul maître de ses mains. «Un singe en hiver» est un carrefour de personnages, au milieu de thèmes existentiels.

Autour d’un film, le réalisateur organise et dirige, les acteurs jouent et interprètent, le dialoguiste sert et le romancier parfois inspire. Le tout peut permettre de dresser le tableau sociologique d’une époque, réunissant divers personnages, alors même que là n’est pas sa première vocation.

«Un singe en hiver» est tiré d’un roman éponyme d’Antoine Blondin, récompensé du Prix Interallié en 1959. Blondin naît en 1927 à Paris, est licencié en lettres à la Sorbonne et a connu le STO en Allemagne. Il réunit dans son roman deux hommes dans la fictive Tigreville – une station balnéaire normande – autour de leurs maux et de l’exutoire mental que leur procure l’alcool. Fouquet, jeune divorcé, échoue à l’hôtel Stella tenu par M. Quentin – ex-ivrogne du corps expéditionnaire de Chine. Quentin voit là son alter-ego, et un moyen de fouetter quelque peu sa fougue disparue.

Le réalisateur Henri Verneuil naît en 1920, dans l’ancien Empire Ottoman, au bord de la mer de Marmara. Il est arménien et débarque dans sa petite enfance à Marseille, rescapé du génocide. Il sort diplômé des Arts et Métiers d’Aix-en-Provence en 1943 et rencontre Fernandel quelques années plus tard, qui lui offrira un premier succès. La MGM signe Verneuil et un duo de choc pour trois films – «Un singe en hiver» est le deuxième de cette série.

Michel Audiard et l’acteur Jean Gabin forment le duo. Le dialoguiste le plus célèbre de France naît à Paris en 1920, dans le 14e arrondissement. Il admire Céline, détient un CAP de soudeur à l’autogène mais infiltre le milieu journalistique et cinématographique à coup d’astuces dignes d’un titi parisien. Sa rencontre avec Gabin le propulse et lance une collaboration féconde et fidèle.

Tenu contractuellement, Jean Gabin est ainsi de la partie : il tiendra le rôle du père, du taulier de l’histoire. Né en 1904 à Paris, il incarne le jeune premier au regard ravageur du cinéma des années 30. Son retour de la guerre le transforme physiquement en gaillard bourru au regard perçant. En 1962 – année de sortie d’«Un singe en hiver» il est certainement l’acteur français le plus populaire dans son rôle de patriarche aux saillies goulues. Ce trio scénaristique BlondinVerneuilAudiard, et la compagnie comme acteur principal de Gabin, mêlent les destins a priori divergents d’une même génération, aux influences culturelles différentes. On les retrouvera désormais maintes et maintes fois ensemble.

En pleine Nouvelle Vague, entre théories fumantes et réussites intemporelles, ce cinéma bon enfant est fortement critiqué. Un zeste de modernité s’instille alors dans le casting avec Jean-Paul Belmondo. Pourtant plus connu aujourd’hui pour ses blockbusters nerveux des années 70, l’acteur a servi les premiers succès de ladite Nouvelle Vague – avec notamment «A bout de souffle» de Godard. En 1962, il ne représente absolument pas le cinéma populaire. Né à Neuilly-sur-Seine en 1933, il est alors jeune acteur de théâtre, et reconverti dans les films d’essai. Le hasard s’exprime au plus haut lorsqu’on apprend que Blondin avait écrit son roman en pensant spécialement à Gabin pour le personnage de M. Quentin.

Affiche Gabin-Belmondo

Une fois décrit le décor de production, la réussite du film ne fait plus de doute. Entre désillusions sur le monde qui les entoure, diarrhées misanthropes et fatalité, Belmondo et Gabin jouent Fouquet et Quentin à la perfection. La paire fonctionne à merveille à l’écran, servie par des dialogues d’anthologie. La caméra filme sans fioritures une bonne adaptation du roman. Ce creuset de destinées et ces rencontres forgent un monument du cinéma populaire français, qui traite pourtant de questions intemporelles et nobles. Cet objet hybride sera aussi la cause d’un demi-échec commercial, l’intelligentsia l’arrose de négatives critiques tout comme les ligues anti-alcool qui fleurissent à l’époque. Le temps rattrapera cette injustice.

A une époque où le cinéma tangue entre deux mondes, il reste possible de faire rire et penser. Les maximes méprisantes de M. Quentin à l’égard des habitants de Tigreville donnent à rire et à réfléchir. De l’art de boire, entre les « princes de la cuite » et buveurs sans âme : le tableau est cocasse.

Ces scènes drôles et enjouées, où la bonne gouaille française du siècle passé régale, alternent avec des instants plus graves. Le désespoir de M. Quentin , qui s’est laissé aller à une vie rangée, refait surface à la rencontre du jeune Fouquet. Son âme de guerrier et ses cheveux blancs n’ont pas eu leur ration d’aléas. Mais est-ce vraiment l’alcool qui manque tant ?

On ne saurait mieux décrire avec amour la lassitude d’un homme envers sa femme. Une auberge, un demi-siècle, une guerre et une abstinence ont passé. On traite ici du manque de courage de certains à vivre leurs rêves, mais également du plaisir que pourrait apporter cette vie déçue et accompagnée d’un regard triste sur le monde. Car oui, lorsque Quentin trouve son égal en Fouquet, il aime à détester avec lui les gens et leurs misères. Seul il déprime, ivres ils se délectent.

Un singe en hiver est un superbe film, à consommer sans modération, dont ces brèves scènes ne donnent qu’un petit aperçu. Son visionnage est un petit bonbon à déguster avec malice. Fable tendre et conte mélancolique, il s’achève sur une magnifique chute – presque bouleversante. La somme des forces en présence en fait un objet cinématographique incontournable.

Source : L’encyclopédie Audiard, Stéphane Germain, 2012

Matthieu

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