Du surréalisme au cinéma ou comment la fiction met à mal la raison

 

Après être entré en contact, par l’intermédiaire de Jean Epstein, avec le groupe surréaliste parisien composé entre autres de Louis Aragon et d’André Breton, Luis Buñuel réalise en 1928, aidé de son compatriote Salvador Dali, Un Chien Andalou. Ce film muet en noir et blanc va dès sa sortie apparaitre comme une manifestation majeure du cinéma surréaliste ou plutôt comme un brillant manifeste du surréalisme adapté au cinéma.

 Bien que le film ne soit pas le premier du genre ; Germaine Dulac ayant déjà réalisé quelque mois plus tôt une œuvre surréaliste intitulée La Coquille et le Clergyman, Un Chien Andalou a marqué durablement l’histoire du 7ème art par sa portée esthétique, sa forme mystérieuse et la multiplicité de ses références au mouvement surréaliste.

 Selon la légende – et autour de ce film elles sont nombreuses à graviter – l’idée originale du film proviendrait de la discussion des deux auteurs confrontant leur rêve respectif de la nuit précédente. L’un avait rêvé d’un nuage passant devant la lune, le second de fourmis. De là partait l’histoire, d’ici naissait le film…

1Un nuage passe, tranche la lune… Naissance d’Un chien andalou.

A propos de l’histoire, le premier axiome à poser en vue d’une quelconque analyse du film est le suivant : quiconque cherche à analyser le scénario, voire même à comprendre l’histoire, s’éloigne déjà du message dégagé par le film ; un message bien évidement empli d’influence surréaliste et donc à ce titre quasiment voire totalement dépourvu de logique et de raison.

 Le message du film n’étant pas posé explicitement et la richesse des symboles permettant mille interprétations, il n’est pas possible d’exprimer à propos de cet œuvre autre chose qu’un jugement qui ne serait que totalement personnel et individuel, variant viscéralement d’une personne à une autre. Il serait d’ailleurs très difficile de trouver une signification à une histoire, qui n’en est pas une à proprement parler. Il paraitrait par ailleurs – ceci est une autre légende, propagée depuis les premières projections du film, que personne ne semble pouvoir affirmer ou démentir – que les deux compères aient eu recours à l’écriture automatique pour la rédaction du scénario afin de s’émanciper des cadres classiques et logiques établis par la raison. D’où les difficultés à saisir le sens du récit.

 On pourrait être tenté de voir dans ce qui ressemble fort à un cadavre exquis – fameux jeu inventé par les surréalistes – une mise en abyme visant à illustrer l’illogisme et le déraisonnable en réalisant un film allant lui-même à l’encontre de la logique et de la raison. Montaigne dans un chapitre de ses Essais intitulé De La Vanité avait rédigé un texte intitulé Quo diversus abis ? commettant une digression pour illustrer par un subtil exemple ce qu’était une digression. Par un tour de force similaire, Buñuel illustre avec brio le fonctionnement réel et sans limite de la pensée en créant une œuvre à priori absurde. Mais si cette dernière s’apparente à une aberration totale, il n’en reste pas moins que plusieurs thèmes chers à l’esthétique surréaliste dominent et se dégagent, n’en faisant pas un film dénué de tout sens, loin de là.

 Pour les exprimer, Buñuel se sert, à défaut d’une histoire intelligible – qui irait à l’encontre de son sujet –, d’une brillante mise en scène et d’un montage intelligent. Conjugués ensembles ceux-ci permettent ainsi au spectateur de se laisser guider vers certaines directions. Si chaque plan a bien sa valeur propre, l’association d’idées et d’images permise par le montage rend possible à chaque instant de leur donner une deuxième signification. Ainsi nombreuses sont les scènes à disposer d’un caractère comique, caractère pratiquement perdu, voire rendu tragique, par le montage. « C’est le montage, plus que les images séparées du contexte, qui donne au film son caractère de poème surréaliste » dira le critique et historien du cinéma Roger Boussinot.

 C’est donc en recourant aux outils techniques du cinéma que Buñuel parvient à exprimer la puissance créatrice, créative et imaginative de l’homme ainsi que sa capacité à s’affranchir des limites logiques de l’esprit. C’est de cette façon que ressortent dans le film avec subtilité les grandes questions propre à la vie humaine telles que l’amour et la passion, la religion et le clergé, la société et la bourgeoisie, le rêve et l’inconscient ou bien encore la vie et la mort, ensemble de thèmes formant le terreau surréaliste.

 

2La passion poussée à son paroxisme.

 

D’ailleurs, Buñuel qui dira de ce film qu’il est « un passionné appel au meurtre » nous met de fait sur la piste de la portée véritable de ce film : un appel au questionnement sur notre existence grâce à un voyage au cœur de l’inconscient. S’il ne s’agit pas d’y voir forcément une mise en scène des concepts freudiens, il n’en demeure pas moins que sans le rêve ce film n’existerait pas et que le songe, frôlant avec l’inconscient, se situe profondément au cœur du film.

 D’autre part, la musique – compositions signées Wagner précédant un efficace tango argentin – apporte au film une note suave et pleine d’érotisme qui finalement ne représente elle aussi que ce que chacun ne souhaite trouver dans cette œuvre, définit par une logique où rien n’est affirmé bien que tout soit exposé à l’œil et à l’oreille du spectateur.

Si le film peut déplaire à certains qui jurent plutôt par la logique et la raison, certaines images fortes marquent tout de même durablement l’esprit. La première scène – scène parmi les scènes où un homme tranche l’œil d’une femme avec un rasoir – qui fut discuté mille et une fois déjà, signifie peut-être qu’en coupant l’œil – l’œil étant le reflet de l’âme et de l’esprit –, le spectateur pénètre à l’intérieur de l’esprit de cet être humain afin de découvrir un monde effectivement surréaliste où logique et raison n’ont que peu de place. Ainsi, on ne regarde déjà plus un film mais nous nous trouvons en fait au sein de l’esprit de Buñuel et Dali, deux individus qui ont simplement cherché à dépasser la logique et qui y sont parvenu avec une incroyable habilité.

 

UntitledL’esthétique surréaliste s’illustre ici avec une scène particulièrement réaliste. 

 

La boucle est bouclée, l’explication peut satisfaire. Mais si ceci est effectivement une explication, elle n’en reste qu’une parmi d’autres, la mienne et les autres étant de toutes façons bien trop rationnelles et logiques pour être vraies, valides et valables. Cependant, l’idée développée par Jean Vigo dans son texte manifeste Vers un Cinéma Social en appelle une autre qui rejoint finalement les questionnements propres à notre condition d’homme : « Elle est soumise à dure épreuve, notre veulerie, qui nous fait accepter toutes les monstruosités commises par les hommes lâchés sur la terre, quand nous ne pouvons supporter sur l’écran la vision d’un œil de femme coupé en deux par un rasoir ». La fiction serait-elle plus amère que la réalité ? La question est posée…

Vartel Tanemit

 

En bonus, le fameux court-métrage :