De prime abord, la photographie de Valérie Jouve n’a pas grand-chose à voir avec la littérature de Georges Perec. L’une investit les territoires, capture en série des anonymes, l’autre découpe la façade d’un immeuble pour explorer méticuleusement ses vies et objets. Pourtant, tous deux s’imposent des contraintes, isolent et extraient les sujets d’une société et placent, avant tout, les personnages au cœur de leurs œuvres.


Les correspondances entre l’œuvre de la photographe française Valérie Jouve (1964 – ) et l’écrivain oulipien Georges Perec (1936 – 1982), en particulier son œuvre La vie mode d’emploi peuvent paraître abstraites voire absurdes. Elles relèvent de l’analyse plus que des sens et des émotions. Elles sont davantage cérébrales qu’intuitives. C’est une synesthésie trop pensée, peut-être même abusée ou évidente pour le seul auteur. Toutefois, l’œuvre de l’un éclaire de son idée l’essence de l’autre, et inversement.

La photographie de Valérie Jouve amorce une conception de l’habitat : elle dit vouloir créer « des images ouvertes, réfléchir sur la conception de l’espace »[1]. Son cadrage resserré fait disparaître le sol, le grand format est privilégié afin de recentrer le regard sur l’individu (cf série « Sans Titre, Les personnages avec André Keen »). Jouve privilégie le présent, la seconde fractionnéee (sans toutefois verser dans l’instant-décisif). Sont photographiés des grands immeubles, leurs occupants au milieu des escaliers, autant que les passants des grands ensembles économiques de la Défense. Au delà de l’habitat, on sent que l’humain prime. La vie mode d’emploi de Perec fonctionne sur le même principe. L’auteur se donne pour contrainte de raconter méticuleusement la vie d’un immeuble, comme si l’on eut séparé la façade de son ensemble. Les salles à manger, chambres à coucher, salles de bain, escaliers, ascenseurs, loges, tout cela est mis à nu, de sorte que l’auteur investit chaque vie présente et passée des propriétaires et locataires.

Il s’esquisse une réflexion commune sur l’espace. Jouve photographie en série les conducteurs coincés dans des embouteillages comme Perec décrit minutieusement les habitations une à une. La contrainte des habitats, qu’ils soient immeubles ou voitures, révèle une combinaison de vies toutes différentes, figées dans leurs trains-trains. Dans les deux cas, ce n’est le prétexte qu’à la narration. Le réel s’enfuit, s’évapore pour verser dans l’imagination. Les deux artistes donnent l’illusion de saisir le présent dans son entièreté, ce n’est toutefois qu’une excuse pour mieux révéler le passé des différents personnages. En témoigne cette photographie d’un immeuble du quinzième arrondissement, immuable dans son béton et sa lourdeur. On y décèle autant de fenêtres que de scénettes possibles. Plus tard, comme si le regardeur avait pénétré dans l’immeuble, on découvre le portrait d’une vieille dame. Celui-ci pourrait se calquer avec le portrait Mme Moreau écrit par Perec :

Pendant les dix années où sa santé fut suffisante pour lui permettre de continuer à recevoir, Madame Moreau donna environ un dîner par mois. Le premier fut un repas jaune : gougères à la bourguignonne, quenelles de brochet hollandaise, salmis de caille au safran, salade de maïs, sorbets de citron et de goyave accompagnés de xérès, de Château-Chalon, de Châteaux-Carbonneux et de punch glacé au Sauternes. Le dernier, en 1970, fut un repas noir servi dans des assiettes d’ardoise polie ; il comportait évidemment du caviar, mais aussi des calmars à la tarragonaise, une selle de marcassin Cumberland, une salade de truffes et une charlotte aux myrtilles ; les boissons de cet ultime repas furent difficiles à choisir : le caviar fut servi avec de la vodka versée dans des gobelets de basalte et le calmar avec un vin raisiné d’un rouge effectivement très sombre, mais pour la selle de marcassin, le maître d’hôtel fit passer deux bouteilles de Château-Ducru-Beaucaillou 1955 transvasées pour la circonstance dans des décanteurs en cristal de Bohême ayant toute la noirceur requise.

[…] Elle fit préparer un repas rose : aspic de jambon aux Vertus, koulibiak de saumon sauce aurore, canard sauvage aux pêches de vigne, champagne rosé, etc

Sans titre (Les Façades) 2003 Valérie Jouve C-print, 100 x 126 x 4 cm. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Sans titre (Les Façades) 2003 Valérie Jouve C-print, 100 x 126 x 4 cm. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

 Sans titre (Les Figures avec Aurélia Negrea) 2006 Valérie Jouve C-print, 170 x 135 cm. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris


Sans titre (Les Figures avec Aurélia Negrea) 2006 Valérie Jouve C-print, 170 x 135 cm. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

 

Pourtant, Jouve et Perec n’ont pas toujours habité les mêmes villes. L’écrivain s’est davantage penché sur la capitale, décortiquant la vie parisienne. À l’inverse, on sent chez la photographe une influence méditerranéenne, forte de ses années passées à arpenter les rues sèches et poussiéreuses de Marseille. Deux sociétés distinctes donc, et pourtant un regard similaire sur les hommes. En deux lignes négligemment jetées, Perec capture d’une synecdoque la vie entière d’un personnage. Autant qu’une demi-seconde nécessaire à l’ouverture de l’objectif, pour inscrire cette partie pour le tout. L‘instant, voilà le maître-mot. Jouve et Perec, c’est l’art de la scénette, la promiscuité du regardeur, l’intimité presque perverse du lecteur. Regardeur comme lecteur sont conviés puis enfermés dans le privé. Peu importe les villes, ce qui compte, c’est « mettre en scène dans la réalité des situations assez incongrues ». Les embouteillages de Jouve ouvrent ainsi le champ à une infinie de narrations. Femmes et hommes s’y ennuient différemment. Chez Perec, plusieurs générations ont respiré le même air, les murs portent la trace d’histoires toutes plus originales les unes que les autres. Un même lieu, mille fois regardé, raconte toujours une histoire différente.

«  C’est le vingt-trois juin mille neuf cent soixante-quinze et il n’est pas loin de huit heures du soir. Madame Berger revenue de son dispensaire prépare le repas et le chat Poker Dice somnole sur un couvre-lit de peluche bleu ciel ; Madame Altamont se maquille devant son mari qui vient d’arriver de Genève ; les Réol viennent juste de finir de dîner et Olivia Norvell s’apprête à partir pour son cinquante-sixième tour du monde ; Kléber fait une réussite, et Hélène recoud la manche droite de la veste de Smautf, et Véronique Altamont regarde une ancienne photographie de sa mère, et Madame Prévins montre à Madame Moreau une carte postale qui vient de leur village natal.

Sans titre (Les Situations) 1997-1999 Valérie Jouve C-print, polyptyque 6 panneaux, 80 x 107 cm chaque. Collection Centre National des Arts Plastiques, Paris. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015

Sans titre (Les Situations) 1997-1999 Valérie Jouve C-print, polyptyque 6 panneaux, 80 x 107 cm chaque. Collection Centre National des Arts Plastiques, Paris. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015

Sans titre (Les Situations) 1997-1999 Valérie Jouve C-print, polyptyque 6 panneaux, 80 x 107 cm chaque. Collection Centre National des Arts Plastiques, Paris. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015

Sans titre (Les Situations) 1997-1999 Valérie Jouve C-print, polyptyque 6 panneaux, 80 x 107 cm chaque. Collection Centre National des Arts Plastiques, Paris. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015

 

Perec et Jouve questionnent tous deux la capacité du corps à résister face aux contraintes sociales, environnementales voire architecturales. La vie mode d’emploi traduit l’impossibilité de vivre tranquillement sans l’ombre poisseuse de son voisin. Le livre présente avec distance les petites manies et facéties des voisins (outre des histoires rocambolesques à la croisée des genres). Il estompe les querelles des différents clans, la convoitise comme la jalousie sur le pas des portes. Tout cela est produit par l’architecture d’un lieu où se joue différentes réalités sociales. S’opposent « les gens du bas », riches, grands appartements, vie fastueuse, aux « gens du haut » coincés dans leurs chambres de bonne. En photographie, cela se traduit, comme un hommage ou presque, par des portraits muraux, lézardés, explosés ou burinés. On peut y lire les traces de la vie, les marques de l’homme, les différences chères à Perec. Pour un peu, les murs pourraient se mouvoir comme des corps et l’on verrait fourmiller les personnages de Perec, jamais avare d’une tragédie ironique ou d’une épopée absurde. De même, Jouve s’intéresse aux folies architecturales, à ces ensembles laids, délibérément posés au milieu de la nature, lui faisant face, la violant presque. « La fascination du vivant tient devant tout, dépasse tout », affirme Jouve. On croirait entendre Perec, entre les lignes. Les personnages prévalent. Ils se battent maladroitement contre un grand comique, contre leur propre ironie.

Qui en face d’un immeuble parisien n’a jamais pensé qu’il était indestructible ? Une bombe, un incendie, un tremblement de terre peuvent l’abattre, mais sinon ? Au regard d’un individu, d’une famille, ou même d’une dynastie, une ville, une rue, une maison, semblent inaltérables, inaccessibles au temps, aux accidents de la vie humaine, à tel point que l’on croit voir confronter et opposer la fragilité de notre condition à l’invulnérabilité de la pierre […]

Sans titre 2014-2015 Valérie Jouve C-print, 100x130 cm. Production - Jeu de Paume, Paris. © Valérie Jouve : ADAGP, 2015. Courtesy de la galerie Xippas, Paris

Sans titre 2014-2015 Valérie Jouve C-print, 100×130 cm. Production – Jeu de Paume, Paris. © Valérie Jouve : ADAGP, 2015. Courtesy de la galerie Xippas, Paris

 

Peu de temps après leur installation Rue Simon-Crubellier, les Réol s’entichèrent d’une chambre à coucher moderne qu’ils virent dans le grand magasin où Louise Réol était facturière. Le lit à lui seul coutait 3 234 francs. Avec le couvre-lit, les chevets, la coiffeuse, le pouf assorti et l’armoire à glace, l’ensemble dépassait onze mille francs. La direction du magasin accorda à son employée un crédit préférentiel de vingt-quatre mois sans apport initial : l’intérêt du prêt fixé à 13,65 %, mais compte tenu des frais de constitution du dossier, des primes d’assurance-vie et des calculs d’amortissement, les Réol se retrouvèrent avec des versements mensuels de neuf cent quarante et un francs trente-deux centimes, qui furent automatiquement déduits du salaire de Louise Réol. Cela représentait près du tiers de leur revenu et il apparut bientôt qu’ils ne parviendraient pas à survivre décemment dans de telles conditions. Maurice Réol, qui était aide-rédacteur à la CATMA (Compagnie des Assurances des Transpors Maritimes) résolut donc de demander une augmentation à son chef de service.

[…]

Les Sorties de bureaux Détail, 1998-2002 Valérie Jouve C-print, polyptyque de 24 panneaux, 50 x 883,5 cm. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Les Sorties de bureaux Détail, 1998-2002 Valérie Jouve C-print, polyptyque de 24 panneaux, 50 x 883,5 cm. © Valérie Jouve : ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Des Races

Plus d’informations : 

Valérie Jouve au Jeu de Paume, jusqu’au 27 Septembre 2015

Georges Perec – La vie, mode d’emploi

L’Oulipo 

Valérie Jouve, représentée par la galerie Xippas

Notes :

[1] propos retranscris lors vernissage de l’exposition Valérie Jouve au  Jeu de Paume, présentée par l’artiste elle-même.