« [A] la fin des années 60, début des années 70 [,] l’architecture, le son, les arts visuels, la performance -même le design industriel- faisaient partie d’une même expérience culturelle, d’un même moment de production. […] Avec Emptyset, il y a une réelle volonté de rapprochement avec ce moment de la production artistique qui contournait beaucoup de problématiques politiques et bureaucratiques qui ont façonné l’art durant les 30-40 dernières années. »[1]

C’est ce que déclare en 2013 Paul Purgas, architecte de formation, curateur en arts sonores et moitié d’Emptyset avec James Ginzburg. Représentant par excellence du versant expérimental de la techno, le duo de Bristol axe sa pratique autour de l’exploration de sonorités primaires ; du bruit blanc et des ondes sinusoïdales qu’il assemble en chaînes de signaux complexes et imprévisibles, le tout selon les règles d’une matrice conceptuelle déterminée.

L’américain Tony Smith (né en 1912), lui aussi architecte, peintre et sculpteur, fait justement partie de ce « moment de production» des années 60-70. Ses sculptures, de grands ensembles géométriques et monochromatiques, résultent de l’articulation modulaire de formes simples : l’octaèdre, le tétraèdre et le cube.

Principalement destinées à l’espace public et élaborées à l’échelle humaine, « ni objet, ni monument »[2], les sculptures de Tony Smith témoignent d’un intérêt pour l’espace partagé par le projet Emptyset, lequel se démarque par l’utilisation d’espaces architecturaux (un manoir, un bunker, une centrale nucléaire désaffectée,…) comme processeurs de signal sonore.

Dans un cas comme dans l’autre, la confrontation d’une production en studio (en atelier, sera-t-on tenté de dire) au contexte extérieur s’associe à une réflexion sur la situation de l’individu dans la conversation qui le lie à l’objet de création.

 

CigaretteCigarette, 1961, bois (réplique fabriquée en 2013). © Courtesy Tony Smith Estate, photo © Nicolas Brasseur

 Rigueur conceptuelle, vocabulaire plastique réduit, problématique de l’espace : en regard de ces éléments, l’on serait d’emblée tenté d’associer Empyset à la process music des années 60-70, tandis que Tony Smith se retrouverait aux côtés des sculpteurs minimalistes Carl André et Robert Morris.

We lostWe lost, 1962, acier peint. © Courtesy Matthew Marks Gallery, New York

Mais là où l’approche conceptuelle qui caractérise le minimalisme (et dans une moindre mesure la process music) limite l’œuvre à sa plus stricte expression, dénuée de sentiment, réduisant l’intervention du créateur a minima, les travaux d’Emptyset et de Tony Smith intègrent l’émotion et la spontanéité du geste, rejoignant ainsi un courant artistique majeur des années 50, précisément celui par rapport auquel se positionne le minimalisme : l’expressionnisme abstrait.

Barnett Newmann, Jackson Pollock, Mark Rothko : parangons de ce mouvement, ils ont aussi été de proches amis de Tony Smith. C’est à eux qu’il faut se référer lorsque l’on cherche à expliquer les titres poétiques des sculptures de Smith et leur asymétrie quasi-organique qui tranche avec la rigueur des minimalistes.

GracehoperGracehoper, 1972, acier peint. © Courtesy American Institute for Conservation

C’est aussi dans cette continuité que l’on peut entendre les propos de James Ginzburg : « Les choses qui n’ont pas d’intérêt esthétique sont immédiatement éliminées, parce que le noyau de notre projet est une sorte d’expérience viscérale du son, qui nous l’espérons évoque un sentiment d’altérité, ou permet à l’auditeur de ressentir qu’il est entré dans une sorte d’univers […] Dans un sens, on pourrait dire que c’est l’esthétique avant tout. »[3].
Un univers qui parvient à accorder les dissonances, à trouver le point d’équilibre fragile dont procède l’évidence de la sensation, la primauté de l’œuvre sur le discours.

SmokeSmoke, 1967 (fabrication posthume en 2005), aluminium peint. © Artists Rights Society, courtesy Museum Associates/LACMA

For P.C.For P.C., 1969, acier peint. ©Courtesy Heather James Fine Art

 

New PieceNew Piece, 1966, acier peint. ©Courtesy Matthew Marks Gallery, New York

Tout l’album « Recur’ d’Emptyset  est en écoute libre sur Youtube :

Crédits photo couverture : Source, 1967, acier peint. © Courtesy Matthew Marks Gallery, New York

[1] traduction libre depuis Sustain and Decay : An interview with Emptyset pour Electronic Beats, 2013

[2] « Not an Object. Not a Monument. », du titre d’une monographie sur le travail de Tony Smith publiée en 2006 (Steidl/Matthew Marks Gallery)

[3] traduction libre depuis Unexpected artefacts : pushing the enveloppe with Bristol’s Emptyset pour FACT Magazine, 2013

Lucien

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