Le Petit lexique des mots incompris de Milan Kundera comprenait déjà La force, La Musique et La lumière et l’obscurité. L’écrivain permet aujourd’hui un nouveau regard sur les photographies de Berenice Abbott, photographe américaine déjà abordée en Février dernier dans la rubrique Un mot une image. Les mots qu’il a pour cerner la beauté de New-York sont ceux que les clichés de l’américaine inspirent.
La beauté de New-York
Ils marchaient des heures entières dans New York : le spectacle changeait à chaque pas comme s’ils avaient suivi un sentier sinueux dans un fascinant paysage de montagnes : un jeune homme priait à genoux au milieu du trottoir ; à quelques pas de lui, appuyée contre un arbre, une belle Négresse somnolait ; un homme en costume noir traversait la rue en gesticulant pour diriger un orchestre invisible ; l’eau ruisselait dans les vasques d’une fontaine ; des ouvriers du bâtiment étaient assis à côté et déjeunaient. Des échelles métalliques escaladaient les façades de vilaines maisons en briques rouges et ces maisons étaient si laides qu’elles en devenaient belles ; tout près se dressait un gigantesque gratte-ciel de verre et derrière un autre gratte-ciel au toit surmonté d’un petit palais arabe avec des tours, des galeries et des colonnes dorées.

Elle pensait à ses toiles : on y voyait aussi se côtoyer des choses qui n’avaient aucun rapport entre elles : des hauts fourneaux en construction et, dans le fond, une lampe à pétrole ; ou encore, une autre lampe dont l’abat-jour désuet en verre peint explosait en menus fragments qui s’élevaient au-dessus d’un paysage désolé de marécages.


Franz dit : « En Europe, la beauté a toujours été préméditée. Il y avait toujours une intention esthétique et un plan de longue haleine ; il fallait des siècles pour édifier d’après ce plan une cathédrale gothique ou une ville Renaissance. La beauté de New York a une tout autre origine. C’est une beauté involontaire. Elle est née sans intention de la part de l’homme, un peu comme une grotte de stalactites. Des formes, hideuses en elles-mêmes, se retrouvent par hasard, sans plan aucun, dans d’improbables voisinages où elles brillent tout à coup d’une poésie magique. »

Sabina dit : « La beauté involontaire. Bien sûr. On pourrait dire aussi : la beauté par erreur. Avant de disparaître totalement du monde, la beauté existera encore quelques instants, mais par erreur. La beauté par erreur, c’est le dernier stade de l’histoire de la beauté. »
Elle pensait à son premier tableau vraiment réussi ; de la peinture avait coulé dessus par erreur. Oui, ses tableaux étaient construits sur la beauté de l’erreur et New York était la patrie secrète et vraie de sa peinture.



Franz dit : « Peut-être que la beauté involontaire de New York est beaucoup plus riche et beaucoup plus variée que la beauté trop austère et trop élaborée née d’un projet humain. Mais ce n’est plus la beauté européenne. C’est un monde étranger. »
Comment ? Il reste quand même quelque chose sur quoi ils sont d’accord tous les deux ?
Non. Ici aussi, il y a une différence. L’étrangeté de la beauté new-yorkaise attire follement Sabina. Elle fascine Franz, mais elle l’effraie en même temps ; elle lui donne le mal de l’Europe. 

 

Bonny

 

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