Aventurier moderne et voyageur assagi, Sylvain Tesson a lié sa vie à la découverte et à la réflexion sur soi-même. Comme un pied de nez à une société qui le dérange, il a parcouru le monde en étant constamment à la recherche d’un idéal de vie, loin de la banalité et des dérives d’aujourd’hui. Son essai auto-biographique Dans les forêts de Sibérie raconte un semestre vécu dans une cabane en bois, à l’abri des regards.

Il dit ne pas avoir de téléphone portable et vivre comme un véritable nomade, n’ayant ni foyer fixe ni réel point d’ancrage.
Accidenté l’année dernière après une chute de plus 10 mètres suite à une tentative d’escalade d’un chalet à Chamonix, Sylvain Tesson aura toujours vécu chaque instant pleinement parfois de manière dangereuse.
Féru de littérature et véritable érudit, il se servit de sa plume et de ses expériences pour écrire de nombreux ouvrages qui illustrent ses désirs d’homme jamais rassasié et dont la volonté de découvrir de nouveaux horizons fascine.
Dans les forêts de Sibérie débute avec la liste des grandes oeuvres de la littérature et de la philosophie qu’il citera à plusieurs reprises pour illustrer ses propos, notamment pour décrire le paysage qui l’entoure et sa pensée à l’instant T.

L’extrait qui suit marque une réflexion sur la condition d’ermite, une condition qui le touche directement depuis maintenant deux mois, isolé du monde sur les bords du lac Baïkal.

Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. Le vagabond chaparde. Le rebelle appointé s’exprime à la télévision.
L’anarchiste rêve de détruire la société dans laquelle il se fond. Le hacker aujourd’hui fomente l’écroulement de citadelles virtuelles depuis sa chambre. Le premier bricole ses bombes dans les tavernes, le second arme des programmes depuis son ordinateur. Tous deux ont besoin de la société honnie. Elle constitue leur cible et la destruction de la cible est leur raison d’être.
L’ermite se tient à l’écart, dans un refus poli, il ressemble au convive qui, d’un geste doux refuse le plat. Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. Il est physiquement inoffensif et on le tolère comme s’il appartenait à un ordre intermédiaire, une caste médiane entre  le barbare et le civilisé.
Yvain, le chevalier fou d’amour, erre tout nu dans la forêt. Il rencontre un ermite qui le recueille, le soigne, le ramène à la raison et le reconduit à la ville. L’ermite passeur des mondes.
À 4 heures, je ferme Chrétien de Troyes et pars pêcher au trou de pêche n° 2, à une heure de marche au nord. Le trou de pêche n° 1 est creusé en face de la cabane. La rive défile, sévère. Il y a une joie dans ces bois mais pas une once d’humour.
Voilà peut-être ce qui rend le visage des ermites si graves et les écrits de Thoreau si sérieux.
Je prends trois ombles de vingt centimètres. Ils finissent sur la poêle, fourrés aux airelles avec un filet d’huile.
La chair est savoureuse. Fraîche, elle se marie bien avec la vodka. Tout se marie bien avec la vodka. Sauf les baisers d’une fille. Je ne risque rien. 

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Références : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson. Folio p.162-163

Crédit photo :  © Thomas Goisque

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