Le sociologue anglais Stuart Hall est décédé le 10 février dernier à l’âge de 82 ans et High Five tenait à revenir sur ce grand monsieur trop injustement méconnu en France. De nature humble et simple, loin des oripeaux dont la recherche peut parfois se vêtir, il n’a cessé de travailler sur la culture prenant en compte ses oublis passés, revenant parfois sur les erreurs qu’il aurait pu commettre pour toujours fournir une plus grande compréhension de « l’asymétrie des rapports de pouvoir et de subordination dans la culture » selon le sociologue français Eric Maigret. Son apport dépasse de loin les frontières du domaine scientifique et ses travaux sur l’identité, la race, le genre ou encore la sexualité ont marqué un tournant révolutionnaire en même temps que ses qualités en font une personnalité aussi touchante que brillante.

L’universitaire jamaïcain, né à Kingston en 1932, émigre en Angleterre dans les années 1950 pour y faire ses études et commence à travailler sur ce qui sera le cœur de sa réflexion : les rapports entre culture et pouvoir. Il s’inscrit ainsi dans une certaine critique marxiste, mais aussi dans la sociologie des médias et surtout, dans le courant des Cultural Studies qui sont définies comme un domaine de recherche pluridisciplinaire mêlant culture, sociologie, art, anthropologie ou encore ethnologie sous l’impulsion de quelques personnalités anglaises telles que Richard Hoggart. Celui-ci est l’auteur de l’ouvrage de référence The Uses of Literacy[1] publié en 1957 qui propose d’analyser pour la première fois la réception des produits médiatiques par les classes populaires. Jusqu’alors ces dernières étaient considérées par les différents courants de recherche portant sur les médias de masse comme des « sous » classes absorbant les contenus médiatiques sans ressource critique à leur appliquer voire au contraire comme une masse d’informations aliénante qu’ils recevraient exactement comme les émetteurs le prévoyaient. Or pour la première fois, Hoggart montre que ces classes populaires possèdent leurs propres valeurs, coutumes et manière d’appréhender les médias avec des ressources mais aussi une distance bien supérieure à ce que les théories établissaient auparavant. En clair, les classes populaires ne sont pas aliénées par un contenu qu’on leur injecterait mais possèdent leurs propres systèmes de valeurs en rien inférieurs à celle des classes qualifiées de « supérieures » auxquelles on associe communément une culture plus noble et classique.

A BFI ReleaseExtrait du documentaire The Stuart Hall Project

Et Stuart Hall prendra aussi part à cette déssentialisation[2] des classes populaires en montrant notamment les limites des premiers modèles de communication, n’allant que dans un sens, de l’émetteur au récepteur, sans prendre en compte les différents tissus culturels et sociaux dans lesquels l’individu est inscrit. Hall confère à ce dernier une capacité de lecture (des produits culturels et médiatiques) non plus hégémonique où les idées dominantes sont ingurgitées telles quelles mais bien plus négociée voire carrément oppositionnelle. Et concrètement qu’est-ce que cela a changé me direz-vous ? Et bien ses travaux fondateurs auront permis d’ouvrir la voie à l’étude de toute une série de produits culturels et médiatiques de la culture populaire jamais étudiés auparavant puisque jamais considérés comme étant dignes de l’être. Des fans studies qui étudient les fans et la manière dont ceux-ci créent par exemple du contenu culturel en même temps qu’ils en reçoivent aux gender studies qui travaillent sur les représentations de genres dans la société (et créent d’ailleurs en ce moment en France un brouhaha qui n’a pas lieu d’être autour d’une seule et même théorie du genre totalement factice) en passant par les popular music studiesles Cultural Studies ont depuis éclaté en une myriade de sous-courants se proposant d’étudier différents aspects de nos sociétés culturelles et médiatiques.

Stuart Hall prendra aussi part au postcolonialisme, ce mouvement passionnant visant à analyser et expliquer les traces, implications et conséquences du colonialisme et de l’impérialisme qui persistent encore dans nos sociétés actuelles. Les postcolonial studies peuvent ainsi se résumer à des études « déprises du prisme hégémonique européocentrique » comme l’explique l’intellectuel palestino américain Edward Said dans l’ouvrage fondateur du courant, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident. Hall montrera par exemple comment les politiques identitaires ont malgré elles participé d’une essentialisation forte de la figure du noir dans la société blanche et proposera son concept de nouvelles ethnicités pour « dépasser la polarisation des ethnicités et des races » défendant ainsi sa conception d’un multiculturalisme « historicisé entendu comme une acculturation réciproque entre les mondes culturels d’où sont parties les dynamiques coloniales et deux d’où leur reviennent les individus qui sont (tout comme Hall) le produit de cette transnationalisation ».

Pourquoi alors Stuart Hall n’a t-il que peu d’impact en France ? Hormis le fait que celui-ci n’est jamais rentré dans un certain schéma typique scientifique, prônant par exemple le travail collectif et la publication d’articles à celle d’œuvres individuelles, Hall lui-même tentait d’apporter une explication lors d’un entretien avec le français Mark Alizart en pointant le fait que les intellectuels français « n’ont jamais considéré que les ressources qu’offraient les autres cultures pouvaient permettre de poursuivre un travail de déconstruction », d’ouverture des questions culturelles. Eric Maigret le souligne très justement, « il doit exister quelque chose comme une distance active ou, à tout le moins, comme une incompréhension à motifs hexagonaux qui explique cette bouderie à l’égard de l’un des quelques noms des sciences humaines de ces dernières décennies, l’égal d’un Sartre, d’un Barthes ou dans sa génération, d’un Bourdieu, mais qui, différences cruciales, ne serait pas né blanc, n’aurait pas désespéré de la société du spectacle, et qui aurait conservé l’objectif de changer le monde dans une perspective anti-autoritaire ». Les raisons seraient alors à chercher dans une volonté trop forte de préserver une certaine égalité française, les hommes naissant « libres et égaux en droit » depuis 1789 quitte à se détourner de la réalité et à passer sous silence certaines discriminations tout en se complaisant dans les spécificités culturelles qui sont les nôtres sans s’apercevoir que celles-ci ont le devoir de dialoguer avec celles des autres cultures. Nous ne naissons pas tous égaux, nous ne sommes pas l’unique exception culturelle…mais nous avons été une des plus grandes puissances esclavagiste puis colonialiste de l’histoire de l’humanité et il serait temps de regarder ces problèmes avec clairvoyance pour peut-être envisager une société moins discriminante, une de celles pour laquelle s’est toujours battu Stuart Hall dont les travaux méritent un œil français profondément plus attentif.

« Cultural identities come from somewhere, but like everything which is historical, they undergo constant transformation. Far from being eternally fixed in some essentialised past, they are subject to the continuous play of history, culture and power. »

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Pour aller plus loin :

Toutes les citations sont extraites de l’ouvrage Stuart Hall paru aux Editions Amsterdam et co-écrit par Eric Maigret – si vous voulez aller plus loin nous vous en conseillons sa lecture, il explique clairement les apports de Hall puis propose un entretien très intéressant avec ce dernier – 8 euros

Nous vous conseillons aussi l’excellent documentaire The Stuart Hall Project de John Akomfrah qui s’intéresse également à l’implication politique de Stuart Hall au sein de la New Left britannique

 

 Alia.


[1] Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la literacy ou littératie français est définie comme « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités. » (La littératie à l’ère de l’information – 14 juin 2000).

[2] L’essentialisme désigne les recherches s’attachant à l’essence (la nature profonde, ce qui fait d’un être ce qu’il est) et en sociologie, la pensée selon laquelle homme et femme sont différents par essence, leur nature déterminant aussi des aptitude ou encore des gouts personnels avec une prévalence de l’innéité biologique sur les acquisitions ultérieures

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