Que penser à la vue des dates de Zweig ?  1881 – 1942. Tout être saura comprendre la prodigieuse période que fut celle-ci, par son instabilité et une violence bouleversante. Et aussi il saura voir à quel point elle fut désastreuse, se distinguant tristement par un insidieux gâchis de la vie humaine.

Être européen en ce temps avait quelque chose de tragique, au summum de sa puissance industrielle et coloniale, le vieux continent ne savait que faire de ses gros muscles ventripotents. Et c’est alors qu’il est devenu schizophrène, se mutilant lentement, pour ne jamais plus être comme avant. Voici l’épisode douloureux conté et vécu par Stefan Zweig.

N’importe quelle sensibilité humaine à cette époque a été touché par ces événements, mais difficile de mieux se trouver dans l’œil du cyclone que lui, comme il le rappelle dans sa préface. Voyez plutôt :

« Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble, a été bouleversé au plus intime de son existence par les ébranlements volcaniques presque ininterrompus de notre terre européenne ; et moi, dans la multitude, je ne saurais m’accorder d’autres privilèges que celui-ci : en ma qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé à l’endroit exact où ces secousses sismiques exerçaient leurs effets avec le plus de violence »

Le simple achèvement d’une vie d’écrivain reconnu dans les plus hautes sphères et allié à un succès populaire, au milieu de ce torrent d’idéaux nationalistes emmêlées de politiques diplomatiques confuses, paraît alors comme une œuvre à part entière.

Zweig entreprend ici dans son refuge de la banlieue de Rio, à Petropolis, de tracer un regard lucide sur les profondes mutations, entre ombre et lumière, que vit l’Occident. Dépouillé de ses propres ouvrages, de ses correspondances, de la plupart de ses biens – dont sa fameuse collection d’autographes et rares manuscrits de Beethoven, Goethe et autres grands personnages  – il n’a pour outil que sa mémoire.

Souhaitant l’isolement à l’autre bout du monde, et pourtant effrayé de savoir à quel point en 1941 il est aisé de savoir ce qu’il se passe en Autriche grâce aux nouveaux moyens de communication, Zweig tente un effort de sincérité très singulier dans la littérature. Dévasté par son statut d’apatride, l’auteur analyse son sort intimement lié au reste du monde pour mieux expliquer le destin de milliers de personnes.

C’est ici que transperce son génie humaniste. Originellement dramaturge, l’Autrichien cherche à mettre en perspective sa vie de simple être humain avec l’Histoire et son mouvement continu infernal, inexplicable. Emplie de catharsis, à des allures de testament et en même temps laissant poindre des motifs d’espoir, cette autobiographie respire un désir vivace de transmettre aux futures générations ce basculement renversant et vertigineux des peuples européens dans la barbarie la plus complète et la plus sauvage.

Le livre débute dans le très établi « Monde de la sécurité » de l’Empire d’Autriche-Hongrie de la fin du XIXe siècle. Les mœurs et valeurs sont bourgeoises et prudes, l’Empereur François-Joseph est immortel, assurant prospérité et sécurité à son peuple composé de nationalités hétérogènes. Zweig y découvre ses sens les plus intimes et y accomplit sa vie étudiante, son décollage intellectuel – bref sa jeunesse – avant de vivre la vraie Europe telle qu’il l’imagine à travers l’idée d’Erasme, celle qui baigne dans la paix entre les peuples.

Il découvre d’abord l’Allemagne, puis Paris – qu’il désigne comme « ville de l’éternelle jeunesse » dans un chapitre consacré. En fin d’ouvrage, Zweig insistera sur cette époque bénite, absente de passeports ou visas, où il transite d’un train à l’autre, passant les frontières à son gré. Il découvrira aussi l’Inde et les Etats-Unis, au-delà de l’Europe et y aiguise son regard, croisant quelques indices malheureux – comme la rencontre d’un dénommé Karl Haushofer qui développe ses premières pensées sur un « espace vital » des peuples, sombrement repris plus tard par Hitler.

« Il publia une revue de « géopolitique » et, comme si souvent, je ne compris pas, à ses débuts, le sens profond de ce nouveau mouvement. Je pensai sincèrement qu’il ne s’agissait que d’observer le jeu des forces dans le concert des nations, et même le terme « d’espace vital » des peuples – qu’il fut, je crois, le premier à consacrer -, je ne le comprenais, dans le sens de Spengler, que comme l’énergie relative et mouvante avec les époques que chaque nation en vient à dégager dans le cycle des temps. »

Et dans un lent et lourd decrescendo le Viennois dessine le chaos s’abattant sur l’Europe, avec une 1ère Guerre Mondiale passionnée et inexplicable par sa bêtise. Personne n’imagine la guerre, et dans le même temps tout le monde y semble préparé. Elle avance. Inéluctable.

« Mais, je l’ai déjà dit, de tels instants d’inquiétude s’envolaient comme des toiles d’araignée au vent. Certes, nous pensions quelque fois à la guerre – comme à une chose possible, mais vraisemblablement bien éloignée. Et Paris était trop beau en ces journées de printemps (…) »

Et pourtant, on lit quelques pages plus tard :

« Alors, le 28 Juin 1914, retentit à Sarajevo ce coup de feu qui, en une seconde, fit voler en mille éclats, comme un vase de terre creux, ce monde de la sécurité et de la raison créatrice dans lequel nous avions été élevés, dans lequel nous avions grandi, et où nous nous sentions chez nous »

Tout semble fini. Mais c’est alors un dernier bol d’air, d’abord putréfié et congestionné dans la crise économique sans précédent fouettant l’Europe de l’Est, qui lui est offert. La faible nouvelle République d’Autriche se démène tant bien que mal, aux côtés d’une République de Weimar en perdition. Voilà le creuset parfait pour le national-socialisme et la perte de l’Europe, avec une Autriche sans influence et son Allemagne voisine pleine de rancœur, prêt à régurgiter sa puissance déjà trop longtemps contenue.

L’entre-deux-guerres est émaillé de moments de grâce et d’un certain retour à l’insouciance, mais de bien trop courte durée. Les derniers chapitres décrivent à merveille cette descente aux enfers, et l’impuissance crasse des intellectuels de l’époque pour parer à toute éventualité, dont Zweig semble se blâmer lui-même de temps à autre. Une civilisation se perd quelque peu, et bientôt la folie s’empare des peuples.

Par petites touches, entre des anecdotes de sa vie, Zweig distille les détails de cette transformation du monde occidental se dirigeant tout droit vers « L’agonie de la paix ». Cher à un Tolstoï qu’il admire, ne voulant ressasser ce qui est déjà Histoire – pour lui récente et actuelle, pour nous lointaine mais connue – l’écrivain témoigne de son expérience, de ses erreurs d’appréciation et de ses anticipations, et explique les grands mouvements grâce aux petites choses de la vie, aux discussions, aux attitudes.

Et quelle vie ! Cet ouvrage est aussi une illustration du bouillonnement intellectuel européen de l’époque entre sculpture, poésie, essais, musique et peinture. Ce livre truffé de références est une invitation à la culture et à repenser son propre siècle.

En effet, voguant à travers les frontières, en allant voir des DJ de toutes sortes, avec des gens de tous horizons dans des night-clubs disséminés aux quatre coins de l’Europe, comment ne pas penser à un homme qui, si désespéré de la destruction de ce continent, s’en donnera la mort ? « Le Monde d’hier » n’est effectivement plus, et tant mieux pour nombre de ses aspects. Mais prenons conscience de notre chance fragile et souvenons-nous du rêve brisé de toute une génération pétrie de talent.

Stefan Zweig aurait sûrement préféré Richard Strauss à Chris Liebing, et l’Opéra Garnier au Rex, qu’à cela ne tienne, il bénirait finalement ce que notre jeunesse vit jour après jour !

Zweig et LotteStefan Zweig et sa femme Lotte Altmann se donnent la mort le 22 Février 1942 à Petropolis (Brésil). La veille, Zweig postait le manuscrit du « Monde d’hier » à son éditeur.

Matthieu Rabaud

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