Il y a cinq ans déjà, nous avions pu discuter avec Jacques Bon, personnage aux multiples facettes et responsable en grande partie de la bonne santé du disquaire parisien « Smallville Records », petite soeur éponyme du magasin et label hambourgeois. Déjà donnée au Point Éphémère, la célébration des cinq ans du disquaire fut une fête mémorable. Les années s’écoulent vite. Le label-disquaire a changé de statut. Samedi prochain, on le fêtera une nouvelle fois. Et Dieu merci, Smallville se porte comme un charme !

Dit ainsi, cinq années ça paraît long. Assurément pourtant, les années filèrent vite. Pour certains, la fête se révéla être l’une des toutes premières joies de la désormais trépidante vie nocturne parisienne. Ils se souviendront de cette chaleur accablante, de la moiteur des corps, et d’un public averti venu célébrer dans une longue procession son pape Lawrence et ses fidèles cardinaux. En nombre, le Saint-Siège allemand avait déplacé ses quartiers pour donner sa messe dans l’ombre de la ville-lumière. Le Point Éphémère fut la cathédrale parfaite.
Le chant d’entrée fut sussurée par le mystique Pantha du Prince. Les cloches retentirent, on exhortait les démons à sortir danser. Un homme d’une étrangeté singulière tirait les cordes derrière un clavecin maléfique. Il fallut se tordre le cou pour apercevoir l’imprécateur. Son visage caché sous une épaisse capuche lui donnait l’air mystérieux d’un moine grégorien. Un tintamarre funèbre annonçait l’oraison joyeuse. On invoquait l’Esprit. Celui d’une maison qui préfére la douceur et l’élégance aux tonitruations violentes. L’esprit-saint, donc. Les cloches sacrés envahissaient maintenant la petite nef du Point Éphémère. Elles résonnaient. Derrière moi, un fou suppliait l’absolution. On lui répondit à lui, comme à nous tous, humbles fidèles : « Ouvrez vos chakras, marmonnez vos mantras… Confessez-vous, suppliez les anges, tournez où bon vous semble, voilà l’heure de votre conversion ».

On attendait patiemment le grand prédicateur, le maître à penser du label allemand. Jonché sur un trône discret, quelque peu éméché par un vin qu’on devine bu consciencieusement litre par litre, le pape Lawrence donna joyeusement ses enseignements. Une véritable liturgie, relevant d’une pratique harmonieuse enchaînant hostie sur hostie – ou, comme l’on dit de nos jours, galette sur galette. Deux heures durant, il entremêla des morceaux énergiques tirés de sa compilation Timeless avec des pépites de la maison-mère. Il jouait habilement son récital. Dieu ! Que l’homme était en forme. Tant et si bien qu’il ne voulut plus jamais lacher les platines. Il rendit les rennes de la procession à ses fidèles cardinaux, Smallpeople, en maugréant gentiment. Ceux-là codirigent la maison d’une main habile, sans jamais trop se mettre en avant. On sait pourtant qui tient le pouvoir au Vatican. Ce n’est jamais que de la fumée blanche. Les hommes de l’ombre méritent tous les égards. Eux du moins ne complotent pas mais s’appliquent à partager leur vision étrange. Ils sont le symbole esthétique du son Smallville. La noblesse sans sa prétention, le brillant sans le clinquant.
Marquons un temps. Depuis la création de ces timides pages, notre équipe de pauvres pêcheurs voue un culte sans nom aux deux allemands. On les adore comme deux idoles, bêtement et fidèlement. Et jamais nos guides ne nous déçurent.

Reprenons. La fête en leur compagnie me rappelle le titre d’un chapitre d’Antoine Blondin : « un soleil qui nous quitte deux fois ».  En effet, il y a chez eux une dimension double qui imprègne leur musique à part égale,  et que l’on qualifierait par l’oximoron joyeuse mélancolie. On devient contemplatif, innondé d’un soleil orangé à l’éclat tendre. Il sombre dans la nuit sans jamais défaillir, il sombre dans la nuit des désirs innassouvis.
Smallpeople, c’est le romantisme appliqué à la musique électronique. Une vieille joie qu’on ravive encore et encore et qui ne nous lasse pas. Un bonheur qui perdure. Un soleil qui nous quitte deux fois, qui nous plonge dans une rêverie perpétuelle. On peine à s’en défaire, on y revient toujours, éternelle crépuscule qui surprend, vieil amour encore chaud.

 

 

Smallville Records, c’est aussi un village dessiné et imaginé par Stefan Marx. Des maisons aux murs raplaplas, un bitume mou, on y rebondit d’un pas lunaire. Ici et là, des cygnes conversent gaiement avec un ours, balourd et posé sur son épais fessard. Ils glissent comme des étoiles sur un lac d’une glace noire. Au bord de l’étang, un indescriptible animal, cousin proche de l’hippopotame se prélasse. Il paraît sortir d’une télévision suédoise. Il susurre une histoire à ton sujet. « Il y a vingt-quatre façons de le faire, peut-être même trente-cinq ». Tu te demandes quoi, mais voilà que survient une attaque de soucoupe volante. Elle crache sur la ville un funk de bon matin. Quelle journée salée !

« Quitte le monde physique », chantent les habitants de cette bourgade délurée. Notre vie est celle d’un instant déconnecté. Un moment flottant, suspendu. Une vie aquatique, dans un endroit nommé rêverie. On y chasse le soleil, au pied des étranges Alpes. Peut-être est-ce ainsi la vie ? Comme à Capri ? Un monde au bord de la mer, où l’on ne travaillerait jamais. Un hiver vert, d’une chaleur tiède. Le soleil s’excuserait presque de ne pas pouvoir briller plus.

Le rêve des rêveurs. Pour y pénétrer, il te faut une prière. Prendre de la distance. Convoque ton imagination : une maison nichée dans un arbre ou sous une chute d’eau. Les parfums d’une femme. Jasmine. Avec toi, elle ferait l’amour doucement, un samedi soir. Succombe à ses folies. Des visions de bleu et ce corps sur un lit d’iris. Cette fille collectionne les secrets, tu t’y perds avec délectation. Tu es sur la bonne voie, sur le chemin vers des étoiles.
Au dessus du ciel brille celle du Midi. Les anges de la nuit ont couru des lieux. Ils parsément les nuages d’étranges couleurs vives. Le rêve prend forme. Le jour s’éteint, silencieux. Voilà ce monde. Des images douces, des morceaux évocateur, un lyrisme certain. Des histoires, beaucoup d’histoires et combien de rêveries?

Des Races. 

 

 

P.S: Certains petits malins remarquerons que Smallville Records Paris avait fêté ses cinq ans il y a deux ans, en 2013. Rappellons que Smallville Reccords avait ouvert comme disquaire début 2005 à Hambourg, avant que Jacques Bon n’ouvre l’antenne parisienne courant 2006 – 2007.

P.P.S : Je me suis longtemps demandé ce qu’était devenu Abdeslam Hammouda, l’un des tout premiers acteurs du label, au côté de Julius Steinhoff et Dionne. Il est mentionné plusieurs fois dans les crédits des premiers EPs du label. Mystère.

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