1966-2016 : seulement 50 années passées, mais tant d’art produit, tant de musique composée, tant d’œuvres visuelles réalisées. Lorsqu’on se penche sur le passé, les années soixante nous auraient déposé deux grands cadeaux : le rock et la télévision.
Si la série télé ne s’est anoblie véritablement qu’à la fin des années 90, avec l’apparition de productions rivalisant avec le cinéma en termes de qualité et de profondeur intellectuelle, Patrick McGoohan avait anticipé cette puissance de la série dès les sixties avec son chef d’œuvre : Le Prisonnier (The Prisoner).

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Patrick McGoohan

Les Beatles quant à eux ont tout transformé en l’espace de 10 ans : de l’avènement des superstars mondiales à la révolution de l’enregistrement studio, les Fab Four ont posé les fondations de l’industrie musicale moderne. A partir de 1965, ils se détachent progressivement du format commercial de production artistique, et décident de rentrer dans l’Histoire, non-seulement comme groupe à succès mais avant tout comme artistes visionnaires. Avec Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band, Lennon et sa bande accèdent enfin à ce statut, de manière définitive.

D’une fiction télévisuelle à un album musical, le fossé paraît large, si l’on excepte l’Albion commune aux deux œuvres. Pourtant, Le Prisonnier et Sgt. Pepper formeraient un très beau couple, tant les thématiques, les messages et les ambitions sont similaires.

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La première connexion entre les deux œuvres s’établit dans leur préface : générique d’une longueur de trois minutes résumant l’intrigue pour la série, introduction au concept de l’album par un titre éponyme pour Sgt. Pepper : dans les deux cas, le public est initié par un prélude qui lui donne les clés pour mieux comprendre la suite.

Ce lien se poursuit dans les tableaux dressés : Le Prisonnier raconte l’histoire d’un agent démissionnant qui se fait enlever par de mystérieux ravisseurs, et se retrouve dans un village inconnu à l’architecture hétéroclite, où les habitants s’identifient à des numéros, et où le dirigeant (Le Numéro 2) cherche éperdument à savoir pourquoi le héros a démissionné. A travers les 17 épisodes qui forment l’unique saison du Prisonnier, la série dépeint un village coupé du monde, mais qui en rassemble toutes les composantes : les bâtiments sont issus de différentes cultures, les personnages parlent anglais, mais aussi français ou russe. Cette allégorie du « village global », pour reprendre l’expression de Marshall McLuhan, fait écho aux 13 chansons des Beatles qui explorent autant la musique populaire américaine (rock & roll, rock psychédélique) que les répertoires traditionnels britanniques (music-hall, chanson) et indiens (râga), ou encore la composition orchestrale.

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Le village de Portmeirion au Pays de Galles, décor réel des scènes extérieures

L’ouverture sur le monde présente dans chacune des œuvres font écho à une autre dimension parallèle entre Le Prisonnier et Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band : elles sont avant tout des portraits d’une époque, des miroirs de l’univers des sixties et de la pop culture. Dans l’album des Beatles, de Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band à A Day In The Life en passant par She’s Leaving Home ou encore la célèbre Lucy In The Sky With Diamonds, l’ensemble musical forme un tout cohérent qui dégage un goût sucré, une esthétique édulcorée… bref une explosion de saveurs et de couleurs qui nous plonge dans le Swinging London de la seconde moitié des sixties. Cette ambiance musicale se traduit visuellement à travers les décors, costumes et même les bâtiments utilisés pour le Prisonnier. La couleur est en effet omniprésente dans l’univers imaginé par Patrick McGoohan : l’influence de Piet Mondrian, de Roy Lichtenstein, d’Andy Wahrol est sur chaque plan ; partout, on retrouve des tons vifs, des couleurs primaires, des formes géométriques. L’ensemble visuel du Prisonnier, farfelu et parfois burlesque, rappelle fortement les quartiers-ouest du Londres de 1966-1967, à Chelsea ou Kensington, dans les rues de Soho, de Carnaby Street, où jeunesse, contre-culture naissante et art teintaient la capitale britannique d’un filtre bariolé.

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Episode 9 : Checkmates (Echec et mat)

La couleur, on la voit avant de l’entendre chez les Beatles. Avant de poser le vinyle sur le lecteur, de descendre le diamant dans le sillon, notre regard s’attache sur la pochette de cet album mythique : un tableau de famille ? Une affiche de carnaval ? Une photo du siècle dernier colorisée ? Le décor, constitué de portraits de célébrités taille réelle collés sur des silhouettes en cartons. On y retrouve pêle-mêle des acteurs (Marlon Brando, Tony Curtis, Marlene Dietrich), des écrivains (Edgar Allan Poe, Dylan Thomas, Lewis Caroll) et des figures historiques (Karl Marx, Albert Einstein ou Lawrence d’Arabie). Cette photo de famille en noir et blanc contraste avec les éléments de décors où la palette chromatique explose : un parterre fleuri, des costumes edwardiens dont se parent les Beatles, un palmier et un fond bleu-azur. Grâce au travail de Peter Blake – artiste fondateur du Pop Art engagé par les Fab Four pour l’occasion – la photographie réalisée mêle références culturelles, univers pop et une profusion de couleur. Lorsqu’on regarde cette photographie, on sait que l’on est ancré dans les sixties, on sent le Summer of Love arriver, on saisit le climat de l’Angleterre pop.

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Pochette d’album de Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band

Tandis que le Numéro 6 tente éperdument de s’échapper du Village dans lequel il est retenu, les Beatles brisent le carcan dans lequel ils étaient prisonniers depuis 1963 et leur explosion mondiale. Cette cassure, on la retrouve dans leur musique, moins conventionnelle, où les structures traditionnelles couplet-refrain-pont-refrain vont se transformer ; où le groupe va explorer de nouveaux horizons musicaux, par l’utilisation d’instruments indiens, d’orgues, d’harmoniums et de harpes, d’un orchestre entier. Cette cassure, on la ressent également dans les textes des chansons, aux messages plus engagés. Dans She’s Leaving Home, Paul McCartney imagine la fugue d’une jeune fille quittant le foyer parental bourgeois pour retrouver de jeunes hippies ; dans A Day In The Life, les couplets sarcastiques de John Lennon ont une portée antimilitariste et une connotation sexuelle évidente ; dans Lucy in the Sky with Diamonds, le rapprochement est effectué par les critiques entre les initiales de la chanson et la nouvelle drogue en vogue dans le monde du rock. L’ensemble de Sgt. Pepper a une portée contestataire. L’album amorce la contre-culture qui se répand en Occident, il prévoit le refus de l’ordre social hérité des générations précédentes, il incite à l’hédonisme, il dénonce les guerres – froides ou vietnamiennes – dans lesquelles les gouvernements anglo-saxons sont impliqués.

I saw a film today, oh boy
The English army had just won the war
A crowd of people turned away
But I just had to look
Having read the book
I’d love to turn you on. 

Couplet tiré de A Day in the Life

La contestation, on la ressent tout autant dans le Prisonnier. Puissance de la technologie, asservissement des hommes face à un pouvoir, perte du sens critique face à la propagande, dénonciation de la société de l’écran… Patrick McGoohan alias le Numéro 6 – numéro auquel il refuse d’être assimilé – puise ses thématiques dans Le meilleur des mondes et 1984. A travers plusieurs épisodes (Free For All, Dance of the Dead, Checkmate), Le Prisonnier propose une allégorie très pessimiste de la démocratie : simulacre d’élections, procès injustes, soumission complète à l’autorité. Si le leitmotiv qui clôture le générique de début résume bien le sentiment du Numéro 6 face au système dont il est prisonnier : « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! », le rire sournois du Numéro 2 qui lui répond reflète la vive critique de la société, exposée en toile de fond tout le long des 17 épisodes.

Enfin, le dédoublement de personnalité se trouve au cœur de Sgt. Pepper tout comme dans le Prisonnier. Côté musique, les prémices de ce thème sont à chercher dans le traumatisme vécu par les Beatles lors de leur dernière tournée mondiale lors de l’été 1966. Après cette expérience, le groupe ne veut plus tourner dans des stades, refuse de supporter encore les cris continuels des fans, de ne pas pouvoir s’entendre jouer en concert, tant le volume sonore du public est assourdissant. McCartney développe alors l’idée de composer un album injouable en live, car trop complexe à recréer sans la technique du studio. Peu à peu, le concept d’un dédoublement va se profiler, au point où l’orchestre des cœurs solitaires du Sergent Poivre se matérialise et « remplace » les natifs de Liverpool, au point où des figures de cire représentant les ‘’anciens’’ Fab Four dans des costumes noirs sont insérés sur la pochette d’album, à gauche des ‘’nouveaux’’ Beatles, déguisés sous une nouvelle identité. En changeant virtuellement de nom, le groupe se réinvente un univers, échappe à son image et ouvre les portes d’un nouvel horizon. En se dédoublant, il se libère du système dans lequel il était empêtré, il assume enfin sa mue. Les moustaches poussent, John Lennon ose les lunettes rondes d’intellectuel, la transformation est achevée.

Dans l’œuvre télévisuelle de Patrick McGoohan, le dédoublement de personnalité est un thème récurrent : par le fait que le héros ne soit pas nommé ; à travers un épisode entier (The Schizoid Man) où le Numéro 6 se fait laver le cerveau et devient le Numéro 12 ; par la recherche constante de l’identité du Numéro 1 – finalement révélée dans l’épisode final… La question de l’identité est centrale dans la série. Qui sommes nous ? Possède-t-on un bon et un mauvais côté ? Deux êtres peuvent-ils coexister dans un même corps ? La science peut-elle altérer la personnalité ? Tant de questions qui sont subtilement soulevées le long du Prisonnier, auxquelles le spectateur est confronté, et où les réponses sont à découvrir dans les messages subliminaux transmis.

Finalement, Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band et Le Prisonnier ont marqué durablement leur époque, mais ont laissé également un héritage essentiel dans leurs domaines respectifs : à partir de Sgt. Pepper, le rock a pris une nouvelle dimension : il se développe, s’ouvre, s’intellectualise. Le rock psychédélique embaumera la fin des sixties, et laissera place au rock progressif, où musique classique et rock s’entremêleront durant les années 70. Côté télévision, Patrick McGoohan laisse derrière lui un chef d’œuvre unique et pionnier : en effet, la série télé est largement perçu comme un divertissement. Les scénaristes proviennent rarement du cinéma et c’est avant tout un tremplin pour les jeunes acteurs – ou un point de chute pour les anciennes gloires déchues. 30 années plus tard, David Lynch et Twin Peaks reprennent le flambeau, s’imposant comme le descendant direct du Prisonnier, avec sa part de mythologie, de mystère, de mystique. Rentrées dans le patrimoine culturel populaire, les deux œuvres bénéficient encore aujourd’hui d’une large reconnaissance des initiés comme des profanes. Les ponts qui relient Le Prisonnier et Sgt. Pepper permettent de dépeindre une époque particulière dans l’histoire du XXème siècle, avec ses utopies, ses illusions et ses questions. Et quoi de plus évident que de mettre en avant ces arches entre les productions des Beatles et de Patrick McGoohan, quand ce dernier utilise All You Need Is Love dans le 17ème et dernier épisode de la série ? Bonjour chez vous.

Bonus : Retrouvez l’intégralité des épisodes du Prisonnier ainsi que les chansons de Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band gratuitement sur Youtube.

 Edouard

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