Très récemment encore, il m’est arrivé une chose curieuse. Un moment de grâce tout autant qu’une interrogation maladive m’ont saisit devant le tableau « Pfeil im Garten » (flèche dans le jardin) de Paul Klee, œuvre admirable, et devant être admirée au second étage de la collection contemporaine du Centre Pompidou. Ce tableau demeure un mystère, et comme bien des énigmes, je préfère ne pas les élucider pour garder en moi leur beauté intrinsèque. Voyez-vous, c’est comme un texte qu’on étudie trop… à trop fouiller ses lignes on en perd sa poésie.

Il m’arrive le même sentiment d’hébétude devant les photographies de Saul Leiter. J’éprouve cette fascination, admirant cette œuvre grandiose, et j’idolâtre ainsi un photographe américain décédé il y a un peu plus d’un an.  Il s’en serait bien moqué de mes salamalecs, le vieil homme. Il avait en horreur des courbettes exagérées… Mais cette fois, il est temps ! Il me faut un court instant céder à une envie pressante, un besoin explicatif et rompre avec mon serment. Soyez-sur qu’au fil de ces pages, années après années, vous entendrez encore parler de ce vieux ronchon de Leiter.

Bien des gens connaissent Saul Leiter comme le pionnier de la photographie en couleur. Il y a là deux tromperies. Très peu de gens, si ce n’est les initiés, les passionnés, et un fond d’ahuris auquel je m’adresse, connaissent l’œuvre de Saul Leiter. Celle-ci a été redécouverte à l’orée du second millénaire et reste encore majoritairement inconnu. Détrompons-nous tout de suite, je n’ai pas non plus  l’intention de vous montrer le reste de l’iceberg, de sortir de mes poches, ou plutôt de celles usées de Leiter, des clichés d’une beauté inégalable, ça non. Leiter passe pour un méconnu, il n’a pas le même apparat qu’un Cartier-Bresson ou la même singularité qu’un Man Ray. Soit ! Mais peu importe… Venons-en à la seconde tromperie… Leiter ne se limite pas à la simple couleur. Il est versatile, manie tant les deux naïades d’une photographie qu’il veut douce, chantante, poétique. En cela, vous le verrez, Saul Leiter n’est que poésie.

 

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Voyez cette image ci-dessus. Au premier plan, on discerne comme grossis deux visages blêmes,  presque fantomatiques. Au second plan – et voilà tout ce qui compte – on croit voir un tableau. Deux vieilles femmes en habits bourgeois contemplent passivement ce qui se passe au dehors. Tout n’est que jeu de regard, entre le spectateur, les deux êtres blêmes et fantomatiques et ces vieilles femmes qui nous toisent et semblent converser sur la marche du monde. Le temps est suspendu. L’action se fige. On s’arrête.

La plupart des photographies de Saul Leiter laisse transparaître cette impression là : le temps se fige. Cette suspension du temps, cette fuite en arrière, si je puis dire, est tout à fait représentatif des photographies de l’américain.  Elles dénotent tant dans leur style que dans leur douceur avec d’autres clichés de la street photography. Prenez les récentes découvertes, non moins fantastiques, de Vivian Maier, ou les clichés bien connus de Robert Frank : on trouve un panorama de la vie américaine des années cinquante, de son époque paradoxale entre classe, luxure et misère, ségrégation et promesses de libertés. On y découvre un monde en pleine expansion, en constante mutation, déjà décrit vingt ans plutôt dans le Voyage de Céline. Rien de tout cela chez Leiter. On ne trouve pas une bride de vie, un cliché qui capture le beau New-York ou qui nous suggère un avant et un après… rien de tout cela.

 Car le monsieur est flâneur. Oui ! Photographe plutôt, me direz-vous, n’est-ce-pas ? Peintre de vocation, sinon ? Mais flâneur, c’est un peu tout cela ! Le photographe arpente les rues de New-York, oh ça,  jamais très loin, tout au plus deux ou trois blocs autour de sa résidence dans l’East Village. Il grogne : Pas besoin d’aller dénicher le beau à des kilomètres à la ronde. Arpentons plutôt mon quartier,  pour dénicher ce qu’il a de subtil, semble t-il nous dire. Il est bougon, boudeur probablement, c’est un loup solitaire et à bien des égards ceux qui connaissent l’infâme scribouilleur de ces pages ne pourront que reconnaître un trait d’esprit fort appréciable. Mais que tire Leiter de ces flâneries ? Il en ressort des grands pans, où l’objet représenté flotte, comme incertain, captif entre deux grands pans de couleurs, comme cette homme endormi sur le siège d’un bus (voir ci-dessous) et dont la silhouette noire se superpose à plusieurs pans colorés. À l’inverse des grands pontes de la street photography, lui cherche à faire des belles images et superpose les couleurs comme autant de vers qui s’enchevêtrent pour former une belle harmonie.

 L’image flotte. Elle  est inhabituelle. Inoffensive, simple comme elle son message. Sensation immédiate, un sursaut d’éveil du spectateur ! C’est une expérience quasi-transfiguratrice à chaque coup, comme un rhume attrapé une nuit un peu trop fraiche d’été. Ces photographies là provoquent la rêverie. On s’absente, on se porte à croire que le monde a un semblant de beauté, bien heureusement ! On rêve, on s’absente, on se porte à croire que le monde a un semblant de beauté, bien heureusement.

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            Ma foi il me faut vous parler un peu de technique. Non pas que j’en sois féru, ni même spécialiste (ah cela non)… Les plus impatients d’entre vous sauteront bien un ou deux paragraphes de cet affreux torchon, s’ils le souhaitent.
Leiter fait l’usage d’un procédé fortement astucieux. Il joue sur les plans pour mieux détourner l’attention du spectateur de  l’objet principal. Il existe un jeu d’écrans, comme si Leiter avait réalisé un travail avant la chambre noire. Comme si les éléments de la rue étaient autant de cadre qu’ils juxtaposaient les uns sur les autres pour mieux éloigner le sujet de son objectif. Ainsi, dans le documentaire qui lui est consacré, In No Great Hurry, il affirme qu’ « une vitre où ruissèle des gouttes de pluies m’intéresse plus qu’un portrait de célébrité »[1]. C’est là toute l’astuce du vieux grognard. Il rejette le tout pour mettre en valeur la particularité, cherche le détail, la main, le pied, une ombrelle ou une joue fardée pour amplifier la beauté d’un être. Préférer  la petitesse à la grandeur, voilà encore un trait admirable…

 Aussi use t-il avec finesse de la bande noire, du premier plan qui vient cacher une partie de la scène représentée. L’image se retrouve démantelée. On ne saurait tisser un lien avec le cubisme, sinon avec la photographie abstraite. Ses compostions semblent parfois l’être. Là encore nait la poésie. Cette art de « suggérer les sensations, les émotions, les impressions les plus vives »[2] ou les plus douces par l’association d’images ou de sons. Lui a choisi la photographie, qu’elle soit en noir, en blanc, en beige, en ocre ou en rouge brique.

Saul Leiter se considère d’ailleurs comme un peintre.  Il est « peintre avant tout chose »[3]. Oh je vois d’ici les chantres de la Grande Peinture se lever et s’époumoner : Monsieur ! La photographie n’est que la petite sœur de ce bel art, son vilain petit canard. Qu’importent les débats, les considérations… Leiter nous répond par la négative. Ou plutôt bougonne t-il. Les deux sont conciliables (je parle là de peinture et de photographie, non de bougonneries). Quel besoin de dresser les deux médiums quand d’une façon diverse on peut montre la beauté d’une chose ? Lui-même conciliait les deux, peintures et photographies à la fin de sa vie, dans un atelier-appartement rempli de trésors. Poète et peinture sont d’une même espèce, tous deux à la recherche insatiable du beau.

 

 

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            Peintre avant tout chose ? Peut-être bien… Mais poète surtout !

Certains considèrent Leiter comme un nostalgique. Ces photographies seraient porteur d’un sens mélancolique, louable certes, mais dépassé.[4] C’est l’effet inverse, assurément ! On se sent irrémédiablement mélancolique à la vue des photographies de Leiter. On rêve d’une époque douçâtre, insouciante, d’un temps déjà porté sur la vitesse mais ô combien moins astreignant.  On se dit que la couleur était autre auparavant. Mais on a tort ! Ce n’est pas cela. Saul Leiter ne chercha jamais à représenter son époque. Il arpentait les pavés, la mirette éveillée, à la recherche du beau, il foulait la rue, et son regard se fixait sur des associations de couleur, sur silhouettes élancées, subtiles et gracieuses, sur des regards suspendues, sur des floues mystérieux… Et tout cela forme une poésie si facile. Ah cela, le titre d’un article du NY Times est particulièrement révélateur. Il capturait la palette de New York.

 Leiter refusait la gloire. « Le culte de moi-même ne m’intéresse pas » soufflait-il au New-York Times.[5] La reconnaissance… Pourquoi ? Il n’avait que faire de la gloire, des strass, des paillettes, de tout l’apparat qui plonge l’artiste dans une perdition irrémédiable. Combien de photographes ont cherché vainement la gloire ? Combien de pantins se disent aujourd’hui vouloir faire de l’art pour n’amasser qu’un peu de reconnaissance et remplir leur bourse de deux ou trois sesterces ? Lui se fichait de tout cela, il accumulait comme un vieil homme les milliers de clichés dans son appartement, satisfait au quotidien d’avoir pris une belle image. Et dieu sait ce que nous réserve son taudis aux mille merveilles, où l’on soulève à chaque pas des poussières d’images encore inconnues.

 Des Races. 


[3] Voir le livre de la rétrospective lui étant consacrée à la Fondation Cartier Bresson. Voir ici le dossier de presse. 

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