Avec près de 35 ans de digging à son actif, le chicagoan Sadar Bahar est une pointure de la house soulful et disco. Très peu de production à son actif, c’est en ressortant des limbes de la musique des chefs d’oeuvre oubliés qu’il fait connaître l’étendue de sa culture musicale. Exemple avec Soul In the Hole : A Journey Into Funk, Soul, Boogie & Disco From One Of The World’s Deepest DJs.

Sadar Bahar est né dans les années soixante à Newark, aux Etats-Unis. Adolescent, il déménage à Chicago avec sa famille. Baignant dans l’univers musical florissant la « Windy City » il s’essaye très tôt au mix avec l’achat des incontournables technics de l’époque. Comme il l’admet lui-même, la génération des pionniers de la early house a fortement influencé sa musique : « I always hung around the older « old school » crowd who played house[1] ». Dans les années quatre-vingt, la scène locale prend de l’ampleur avec le passage du disco à la house. Les pionniers de l’époque définissent et dirigent le mouvement avec des tracks qui deviendront des hymnes tels que « Move You’re Body » de Marshall Jefferson sur le label phare de la ville, Trax Records.

Tandis que plusieurs artistes de Chicago deviennent peu à peu des stars incontournables, Sadar Bahar choisit le chemin de l’ombre. Il se consacre intégralement au digging qui devient pour lui une réelle obsession : « I chose a different direction, playing rare, hard- to- find grooves[2] ». Ce travail effectué dans la poussière des bacs à vinyles, loin de la lumière des grandes scènes, lui confère un rôle plus discret sur la scène musicale internationale. Il est ainsi l’archétype du Dj des origines, discret passionné et presque un peu geek ; très loin de ce que l’on constate aujourd’hui avec l’émergence des nouvelles « rockstar » de la musique électronique.

Il se situe donc à la frontière des différentes évolutions historiques de la musique aux Etats Unis. Sadar Bahar est un disciple de la early house de Franckie Knuckles ou Larry Heard sans pour autant être perçu comme un de ses fondateurs, tout en étant trop vieux pour faire partie du renouveau musical que l’on constate un peu partout dans le monde – initié en Angleterre et en Allemagne dans les années quatre-vingt dix et deux mille, dont le style ne correspond pas du tout au sien.

En effet, même si des artistes nés à la même époque que lui – comme Theo Parrish ou Moodyman pour ne citer qu’eux – sont aujourd’hui reconnus mondialement, leur statut a tout de même été largement modifié par le regain de popularité qu’a connu la musique électronique (suite à l’entrée des scènes électroniques underground dans l’industrie musicale notamment, et au développement d’enjeux financiers dont elles avaient été protégées jusqu’à là). Sadar Bahar, lui, n’a pas profité de ces évolutions.

Mais la comparaison s’arrête là car malgré leur proximité, il existe surtout une vraie différence de style entre lui et les autres artistes de Détroit et Chicago. Sadar Bahar n’a en effet pas du tout été perméable aux sonorités techno de Detroit, et ses séléctions sont restées toujours prioritairement « soulful ».
C’est de cette volonté de rester loin des sentiers battus que découle son aptitude à écouter et à sélectionner les musiques les plus rares. Alors que les Djs se font connaitre de plus en plus aujourd’hui par leur production, à tel point que certains DJ incapables de produire mais excellent dans l’art du mix se retrouvent à faire appel à des ghostwriters ; Sadar Bahar lui ne connaît pas ce complexe, il ne cherche pas à créer ; il découvre et assemble, la preuve ci-dessous dans un podcast pour les amis de Phonographe Corp:

En 2012 sur le label spécialisé dans les compilations et réédits, Barely Breaking Even, Sadar Bahar sort Soul In the Hole. Le titre semble être une référence à l’âme oubliée de ces perles musicales que l’artiste déniche au fond des bacs à vinyles et qu’il fait revivre. Ce concept est même devenu pour lui un genre, caractérisant la musique de qualité disparue et redécouverte par lui et ses disciples, en opposition à l’évolution et au déracinement de la house music culture :

I soon realized that while I was out searching for the deepest house muzik, people had practically stopped playing muzik, and instead they were playing beat tracks only. Yet they were referring to these tracks as house songs. This was not « original » house muzik ! I then retreated even deeper into house muzik. My partners and I began developing our own unique sound, known as SOUL IN THE HOLE muzik[3].”

L’album, à la pochette psychédélique nous rappelant un Jimi Hendrix sous acides à Woodstock, est composé de deux 12inchs et d’un 7inch pour un total de 12 morceaux. La sélection est dans son ensemble très réussie. Elle garde son identité grâce à l’accent porté par Sadar Bahar sur le groove et le disco.

Le vrai coup de cœur de ce various, est le deuxième morceau de la face A : « Soul Melody (Yam Who Remix ?) » de Poetiquette. Il débute sur une intro planante couplée d’une voix samplée d’un enregistrement de radio ou de télé. Le morceau s’enhardit ensuite en passant de l’intro à un groove franchement disco. Cette structure avec une première partie du morceau lente sur laquelle on superpose un vocale de radio, puis une montée qui alterne entre disco et deep-house, rappelle certaines des productions de Moodyman. Cette analogie révèle le talent de Sadar Bahar. Il sait dénicher des sons datant de plusieurs dizaines d’années qui, hormis leur sonorité analogique, ressemblent et égalent ce qui se fait de mieux aujourd’hui.

D’autres morceaux s’illustrent dans cette sélection comme par exemple « Striving for Tomorrow » de Moses Davis. Le chœur composée de voies noires américaines répond à une vocale rappelant presque celle de Marvin Gaye ; le tout mêlée à une guitare assez funk et des synthés disco. « Trying to Get Over » de The Sparkles, quant à elle, dégage quelque chose d’assez émotionnel avec ses paroles à la signification touchante et son refrain disco. Le morceau « Mystery of Ages », est lui un peu plus soulful et mélancolique, dans sa première partie tout au moins. Les amateurs de Nina Simone retrouveront quelque chose de son charisme tout particulier dans la voix de ce morceau ; le tout enveloppé dans une mélodie pourtant plus disco.

On note cependant une exception à cette identité disco de la compilation avec le dixième morceau, « Spirit » de Frédéric Mercier, qui est plus proche de la deep-house mêlée aux sonorités des synthés et des effets des années quatre-vingt. Le morceau, bien que très différent du reste, insuffle une certaine modernité à la sélection et s’emboite parfaitement avec les morceaux suivants. Pour finir « Funkyfied » de Chuck higgins & The Wild Bunch, est l’un des sons les plus dynamiques et original de la sélection, mais qui garde les ingrédients qui font de l’album un incontournable : le groove, la vocale, le disco.

 

Vous trouverez le vinyl sur Discogs ou chez votre disquaire, espérons-le.

 

SMF

 

 

Références :

[1] « J’ai toujours trainé avec les gars de la vieille école qui jouait de la house »
http://www.bbemusic.com/artists/2762/Sadar%20Bahar#.VQm64WSG-Pg

[2] « J’ai choisi une direction différente, jouer des mélodies rares et difficiles à trouver » http://www.bbemusic.com/artists/2762/Sadar%20Bahar#.VQm64WSG-Pg

[3] « J’ai vite réalisé que pendant que je cherchais les morceaux les plus deep, les gens avaient arrêtés de jouer de la musique pour jouer des morceaux plus rythmés uniquement portés sur les basses. Pourtant ils percevaient ces morceaux comme de la house. Ceci n’était pourtant pas de la véritable « house muzik » ! je me suis donc concentré sur les parties encore plus profondes de la « house muzik ». Mes partenaires et moi avons donc développés notre propre son, appelé SOUL IN THE HOLE muzik ».
http://www.bbemusic.com/artists/2762/Sadar%20Bahar#.VQm64WSG-Pg