Alors qu’un général dissident au pouvoir central a déclaré à Bujumbura au Burundi il y a quelques heures sur une radio privée la destitution du président, retour en littérature sur la notion de coup d’État. Avec Ryszard Kapuscinski, journaliste et écrivain polonais, nous partons au Nigéria, en 1966.

Ryszard Kapuscinski est journaliste. Né en 1932 d’un père résistant, il s’oriente vers le journalisme en écrivant pour divers journaux polonais. En 1962, il rejoint l’Agence de presse polonaise comme correspondant permanent en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Il y reste jusqu’en 1981.

Le champ d’action est immense, et permettra au journaliste de couvrir la grande majorité des évènements politiques de la seconde moitié du XXème siècle. De la chute de l’empereur d’Éthiopie en 1974  à celle du shah d’Iran en 1979 , il est partout où les mouvances politiques font bouger les lignes. Toutes ces expériences, Ryszard Kapuscinski les retranscrit dans des livres, toujours à la première personne.

Pour son travail de journaliste comme d’écrivain, il est bientôt récompensé de nombreux prix internationaux. Le prix de la foire du Livre de Leipzig en 1993, le Meilleur Livre de l’année par la rédaction de Lire, le prix Tropiques du Sénat français, le prestigieux prix italien Viareggio … La liste est longue et méritée pour ce journaliste hors-pair.

Dans Ébène, Aventures africaines, Ryszard Kapuscinski retrace ses périples en Afrique subsaharienne, du Ghana au Zimbabwe en passant par l’Ouganda. Le livre est à la fois un remarquable journal de bord, passionnant pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire contemporaine des pays d’Afrique subsaharienne, mais surtout un immense rapport historique de ce furent ces sociétés à cette époque changeante. Les colonies tombent, les dictateurs fleurissent, et les situations politiques deviennent une matière à raconter que Ryszard Kapuscinski est l’un des seuls à retranscrire.

Nous plongeons au Nigéria, à Lagos, en 1966. Ce coup d’État marque la fin de la première République du Nigéria, et le début d’une période de trouble de ce qu’on appelle aujourd’hui la Guerre du Biafra.

Notes prises à Lagos en 1966 :

Samedi 15 janvier. Au Nigéra l’armée a opéré un coup d’État. À 1 heure du matin, dans toutes les unités militaires du territoire, l’alarme a été donnée. Des détachements spéciaux ont procédé à l’exécution des opérations. L’efficacité du coup d’État dépendait de sa coordination, car le putsch devait avoir lieu simultanément dans cinq villes : à Lagos, la capitale de la fédération, et dans les chefs-lieux de quatre États : à Ibadan (Nigéria de l’Ouest), à Kaduna (Nigéria du Nord), à Benin-City ( Nigéria du Centre-Ouest) et à Enugu (Nigéria de l’Est). Dans ce pays, dont la surface est trois fois celle de la Pologne et la population de 56 millions d’hommes, le coup d’État a été effectué par une armée de huit mille soldats à peine.

 

Samedi, 2 heures du matin.

Lagos : les patrouilles militaires occupent l’aéroport, la station de radio, le central téléphonique et la poste. Les soldats sont casqués, ils portent l’uniforme de campagne et sont armés de mitraillettes automatiques. Sur ordre de l’armée, la centrale a coupé l’électricité dans les quartiers africains. La ville dort, les rues sont désertes. La nuit est très sombre, brûlante, étouffante. King George V Street, quelques jeeps s’arrêtent. C’est une toute petite rue au bout de l’île de Lagos (qui a donné son nom à la ville). D’un côté se trouve le stade, de l’autre deux villas. L’une d’elles est la résidence du Premier ministre de la fédération, sir Abubakar Tafawa Balewa. Dans la seconde habite le ministre des Finances, chief Festus Okotie-Eboh. L’armée entoure les deux villas. Un groupe d’officiers pénètre dans la résidence du Premier ministre, le réveille et l’emmène. Un deuxième groupe arrête le Ministre des Finances. Les voitures démarrent. Quelques heures après, un communiqué officiel informe que le Premier ministre et son ministre des Finances ont été « emmenés dans une direction inconnue ». On ignore à ce jour le sort de Balewa. D’après certains, il aura été enfermé dans une caserne. D’autres prétendent qu’il a été tué. Selon des rumeurs insistantes, Okotie-Eboh aurait aussi été tué, non pas fusillé, mais « assassiné à mort ». Cette expression traduit moins les faits que le sentiment de la population à l’égard du ministre. C’était un individu extrêmement antipathique, brutal, vorace. Monstrueusement gros, lourd, gavé. Il a bâti sa fortune sur la base d’une corruption indescriptible. Il traitait les gens avec un dédain suprême. Balewa est son opposé : sympathique, modeste, calme. Grand, mince, un peu ascète, un musulman.

L’armée occupe le port et encercle le Parlement. Des patrouilles surveillent les rues de la ville endormie.

 

Il est 3 heures du matin.

Kaduna : dans les faubourgs du chef-lieu de l’État du Nord, entourée d’un mur, se dresse la résidence à étages du Premier ministre, Ahmadu Bello. Le chef d’État du Nigéria est Nnamdi Azikiwe, le chef du gouvernement Tafawa Balewa, mais le vrai maître du pays, c’est Ahmadu Bello. Pendant toute la journée du samedi, Bello reçoit. La dernière visite, celle d’un groupe fulani, a lieu à 19h. Six heures plus tard, dans les broussailles en face de la résidence, un groupe d’officiers poste deux mortiers. Le chef de ce groupe est le commandant Chukuma Nzeogwu. À 3 heures, un coup est tiré. Il atteint le toit de la résidence. Un incendie se déclare. C’est le signal d’attaque. Les officiers commencent par donner l’assaut à la guérite du palais. Deux d’entre eux périssent dans le combat contre la garde du Premier ministre, les autres gagnent le palais en flammes. Dans un couloir, ils tombent sur Ahmadu Bello qui est sorti en courant de sa chambre. Bello est abattu d’une balle dans la tempe.
La ville dort, les rues sont désertes.

 

 

Références.

Tous droits d’auteur réservés.

Ryszard KapuścińskiÉbène : aventures africaines [« Heban »], Paris, Pocket,‎  (1re éd. 1988)

Crédits photo de couverture : Ryszard Kapuscinski avec des soldats du Mouvement populaire pour la libération, Angola, 1975.  © Cie des phares et balises.

 

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