Toujours, dans le cadre du cycle Rossellini c’est aujourd’hui sur Europe 51 (1952) que se porte notre analyse. Nous terminerons ce cycle sur le réalisateur italien la semaine prochaine avec Voyage en Italie (1953), certainement son film le plus connu. A voir absolument (la VO est en anglais et non en italien) !

Avec Europa 51, Roberto Rossellini réalise un de ses films les plus engagés.

Dans cette œuvre néoréaliste – mais pourtant très différente d’un point de vue esthétique de toutes les autres – Irène, jouée par Ingrid Bergman, est une mère de famille de la haute bourgeoisie qui mène une vie d’une grande mondanité jusqu’à ce que son fils Michel – qui lui reproche de ne pas s’occuper de lui – vienne à mourir des suites d’une tentative de suicide. Cet accident tragique amène la mère à se remettre totalement en question réalisant à quel point elle fit preuve d’égoïsme, en particulier à l’égard de son propre enfant.

Au moment où sort le film Ingrid Bergman et Roberto Rossellini ont déjà un fils alors qu’elle est enceinte de deux jumelles. Aussi, le réalisateur a lui-même perdu, quelques années auparavant, un fils âgé de 9 ans. Encore une fois, fiction et réalité ne sont jamais loin et l’on peut même parler ici d’un film catharsis. D’où le développement d’une réflexion sur le sentiment de l’amour, menant Irène au bout d’un cheminement intellectuel à la fois totalement transcendant et tout à fait logique.

Après l'accident...

Après l’accident…

 

Après le drame, Irène se rapproche d’un de ses amis, Andréa, un journaliste communiste, qui lui fait découvrir une réalité qu’elle n’avait jamais envisagé : la condition ouvrière. Venant en aide à des familles de prolétaires elle accède à ce sentiment qui lui avait jusqu’alors fait défaut : partager par la solidarité une chaleur humaine authentique, joyeuse et attachante.

Pris dans des réflexions qu’elle n’avait jusqu’alors jamais développées – ni même soupçonnées –, elle s’insurge progressivement contre une société injuste qui permet, non seulement la mort d’un enfant mais aussi la misère ouvrière. Il lui faut donc à la fois refuser la fatalité et dépasser l’injustice.

Dans une séquence de discussion entre Andréa et à Irène (vers la 50ème minute), on distingue deux moments.
Un premier moment où Roberto Rossellini, via Andréa, s’adresse à Ingrid Bergman, d’abord dans un plan large, puis dans deux plans serrés, plus intimes. Lui confiant ses sentiments, il cherche insidieusement à la convertir au catholicisme.

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Premier moment de la discussion entre Rossellini et Bergman qui sont mariés à l’époque.

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Second moment, où Rossellini parle en tant que catholique.

 

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Troisième moment de vérité dans la discussion.

 

Puis dans un nouveau plan d’ensemble c’est Andréa cette fois qui s’adresse à Irène affirmant croire en « un jour où l’humanité sera composé d’hommes qui croient en un perpétuel progrès, un progrès continu qui les fait maîtres de leur vie, maître des lois de l’univers. Ce sera alors le paradis. Le paradis de l’homme voulu par l’homme. Le véritable paradis ».

Quatrième moment, André, communiste, s’adresse à Irène.

Quatrième moment, André, communiste, s’adresse à Irène.

 

Le matérialisme d’Andréa l’emporte finalement sur l’idéalisme de Rossellini. Pour le moment…

Irène part ensuite travailler à l’usine pour remplacer une de ses amies. A ce moment, on retrouve la méthode documentaire typique du cinéma rossellinien, en découvrant en même temps qu’Irène (et Ingrid Bergman) la réalité du labeur ouvrier à l’usine, sa dureté et sa monotonie.

Quelques-uns des plans que l’on trouve lors de la présentation de l’usine.

Quelques-uns des plans que l’on trouve lors de la présentation de l’usine.

 

Chose rarissime dans le cinéma du réalisateur, celui-ci choisit de clore cette séquence avec un montage rapide, très visible et ayant un sens propre, type de montage que l’on ne trouve rarement chez lui, si ce n’est jamais.

Car, dans ce qui constitue une nouvelle évolution dans le récit, Irène réalise l’aliénation engendrée par le travail à la chaîne et commence donc naturellement à rejeter les thèses d’Andréa voyant lui dans le travail un « Dieu anoblissant l’homme ». De plus, pris dans son époque Rossellini annonce clairement que le communisme est un parti pris dangereux, des communistes ayant été arrêtés aux Etats-Unis. Il est évident qu’il fait ici référence au maccarthysme, couperet terrible en particulier dans le cinéma. Le catholicisme s’impose donc comme la dernière et l’unique option possible.

C’est donc tout un développement intellectuel qui débute avec la mort de Michel, se poursuivant avec la découverte d’un monde insoupçonnés et l’apprentissage de thèses socialistes qui mène Irène vers la recherche d’une transcendance ; d’une « foi inébranlable ». Touchée par la grâce divine juste après l’heure de film, elle comprend que le paradis ne peut pas être pas de ce monde, puisque Michel en serait exclu malgré son mérite d’y résider. Le paradis existe donc, c’est certain, mais ailleurs que sur Terre.

La lumière de Dieu se pose sur le visage d’Irène.

La lumière de Dieu se pose sur le visage d’Irène.

 

Alors, son mari qui ne la reconnait plus l’envoie dans un hôpital psychiatrique car elle devient une indésirable. C’est un procédé bien connu, fréquent notamment dans l’URSS stalinienne mais dont ont d’ailleurs été victime des auteurs comme le poète américain Ezra Pound ou bien l’écrivain norvégien Knut Hansum ; deux personnalités dérangeante pour l’ordre établi.

Là-bas, Irène devient un cas pathologique de premier ordre pour les médecins qui attaché à leur principes tentent de poser un diagnostic scientifique à ce qui relève d’un parti pris morale transcendantale. Convaincue de sa foi elle affirme « J’essaie de donner aux autres tout l’amour que j’ai et qui n’est pas mien ».

Les juges et les médecins admettent que si son message est le bon, alors ils se doivent de la suivre ; chose qu’ils ne peuvent faire, non seulement par manque de courage mais aussi par nécessité de défendre l’ordre établi. Ils ajoutent d’ailleurs prophétiquement que par le passé ceux qui avaient raison ont souvent fini au bucher, condamné par ceux qui vivaient dans l’erreur. Allusion évident à Jeanne d’Arc, jugée et condamnée pour hérésie par des juges inaptes. Jeanne d’Arc qu’incarnera d’ailleurs dans un film du même réalisateur Ingrid Bergman deux ans plus tard.

La foule, les mains jointe, vient admirer la sainte alors que sa famille qui l’abandonne part au loin.

La foule, les mains jointe, vient admirer la sainte alors que sa famille qui l’abandonne part au loin.

 

Le dernier plan est celui d’une sainte qui a librement choisie de « se perdre avec les autres plutôt que de se sauver seule » car « seul celui qui est totalement libre peut se fondre avec tous ». La liberté est bien sûr à comprendre au sens spirituel et morale plutôt que physique.

Irène a-t-elle gagné la liberté en ne renonçant pas à ses convictions ?

Irène a-t-elle gagné la liberté en ne renonçant pas à ses convictions ?

 

Car qu’est-ce que la liberté ? L’action de faire le bien quand on a le choix de commettre le mal. Rossellini lui-même ne dit-il pas « […] je trouve dans le christianisme une force immense : c’est que la liberté est absolue, vraiment elle est absolue selon moi. »[1]

Parvenue au bout de sa logique, souffrant de son choix mais dans l’impossibilité morale de le révoquer, elle finira sa vie dans cet hospice qui finalement sera son couvent. On est dans le Domaine des Murmures (2011) de Carole Martinez : une jeune femme emmurée qui a trouvé Dieu fait venir à elle la foule qui la considère comme une sainte. Cette fin crucifiante s’inscrit comme le paroxysme du sentiment chrétien.

Tous les thèmes chers au réalisateurs sont donc inséré dans le film (morale chrétienne, dénonciation de la guerre, martyr des enfants…). Fortement teinté d’esprit franciscain on y retrouve même une influence indéniable de l’encyclique Rerum Nevarum de 1891 du pape Léon XIII consacrant la doctrine sociale de l’Eglise.

La beauté du film tient à trois éléments principaux.

Premièrement son travail sur la lumière. Quand la religion fait son entrée dans la vie d’Irène, elle n’apparait plus qu’entouré d’une lueur blanche, symbolisant la pureté christique. La lumière détient une fonction propre, elle n’est pas neutre : sa valeur expressive est totale.

Deuxièmement, son travail sur le cadre. Au fur et à mesure, alors que le mysticisme d’Irène ne fait qu’amplifier, Rossellini se rapproche de plus en plus fréquemment de son visage jusqu’à multiplier les plans rapprochés sur la face de cette envoyée de Dieu. Ici Rossellini cherche à nous transmettre une émotion à travers le visage de son personnage. Toute sa bonté passe par son regard, le regard étant le reflet de l’âme. Ce procédé n’est pas sans rappeler le cinéma – très mystique – d’Ingmar Bergman, autre génie absolu de la modernité.

Troisièmement, l’adoption d’une histoire simple se déroulant linéairement et fonctionnant comme une parabole aux préceptes et à la morale compréhensibles par tous.

En reprenant l’assertion du réalisateur qui affirme que « Dans un siècle qui est dominé par la science – et nous savons qu’elle est imparfaite, qu’elle a des limites tellement atroces – je ne sais pas jusqu’à quel point il convient de se fier à elle »[2] on peut admettre que le film formule une réponse à l’interrogation soulevée.

Vartel Tanemit

 

 

Notes :

 

[1] Entretien avec Roberto Rossellini, Cahiers du Cinéma, N°37, Juillet 1954, page 6

[2] Entretien avec Roberto Rossellini, Cahiers du Cinéma, N°37, Juillet 1954, page 8

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