Le cinéma disait Jean Cocteau, est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière. Quelle fulgurance. Encore faut-il se mettre d’accord sur le sens de l’écriture, j’y reviendrai, et, surtout, celui la lumière. Entend-il une lumière salvatrice, celle de l’instruction, de la connaissance et du savoir libre ou une lumière technique qui, domptée, magnifie des traits à l’écran, tamise une atmosphère, ou révèle au grand jour ?

Au fond, peu importe, et j’ose avancer que n’importe quel cinéphile me lisant a, plus ou moins en secret, déjà fait l’expérience de l’éclat au milieu d’une salle sombre. L’expérience réelle, du fictif. Celle de l’illumination, bien assit sur son siège. On va au cinéma autant pour sonder le monde que pour lui échapper. Et chacun traîne derrière lui comme de petites lanternes des années d’expérience lumineuses qui baignent dans le noir. Et l’on en devient capricieux à force, difficile. On les connaît les grands artificiers, les dompteurs de lumière, et l’on les hiérarchise, contre notre gré, par genre, par style, par sujet. On dispose savamment nos lampions sur une large étagère de DVDs, ou plus tristement dans un dossier d’.avi, de .mp4 et de .mov. Puis vient le temps ou l’étagère commence à avoir de la gueule et ou les lueurs s’harmonisent, se répondent. On fait le collectionneur, l’esthète, et l’on chérit ses heures de halo comme autant de  trophées scintillants. Enfin, vient le drame : cette curiosité virginale, cette soif de rayons et de flambeaux n’est plus insatiable. Elle laisse place malgré elle à une exigence despotique. Alors, on se fait sélectionneur. On ne troque deux heures dans le noir que contre l’assurance d’un peu de lumière, et l’on débusque les plus artificielles. On vieillit, en somme.

Ahhh vieux cinéphile grisonnant, laisse moi te conter comment, pendant une heure et quarante minutes, j’ai fais flamber dix ans d’ombres avec une petite lanterne, une petite lampe tout simple au design étonnant, au feu clair et limpide et d’un poids si léger qu’elle est un compagnon pour braver les années.   grand-budapest-hotel

Tout d’abord il est temps pour moi, noir sur blanc, de montrer patte blanche, de découvrir le pot aux roses pour avoir le feu, vert, sous peine perdre le fil, rouge, et de vous voir rire, jaune. Bref, je n’ai, avant cette heure et ses quarante minutes, jamais lu, vu, ou entendu quoi que ce soit au sujet de monsieur Wes Anderson. Non, jamais … Oui, je sais. Mais quelle aubaine ! Me voilà gosse à nouveau, sans aucun a priori. Néanmoins, il est aussi temps de mettre les choses au clair. Figurez vous l’espace d’un instant, un enfant, d’une dizaine d’année tout au plus, qu’on aurait forcée à déambuler dans des musées pour se forger un goût, une maturité artistique. Figurez vous ensuite qu’il s’arrête devant un Picasso, interpellant sa mère. « Dis mam, c’est bizarre le visage de la dame il est tout cassé ». Imaginez ensuite, en supposant que ce gosse aie une plume, la description qu’il ferait d’une telle découverte. Disons amusante, pour les initiés, mais aux yeux de ses amis, inculte comme lui, serait-elle d’un quelconque intérêt en comparaison à quelques clichés, éloquents ?

Laissez moi donc commencer par conseiller vivement, du haut de mes dix ans, à tout ceux n’ayant pas encore vu The Grand Budapest Hotel ou un long-métrage de Wes Anderson de cesser immédiatement la lecture de ce torchon approximatif pour télécharger la pépite, illégalement de préférence, et brûler les lettres d’Hadopi, avec bravour et nonchalance. Les mots qui suivent ne pouvant retransmettre qu’imparfaitement la matière du film, et le style du cinéaste. Aux autres, suivez moi déambuler dans ce musée déguisé en Hotel pour l’occasion, écumer les couloirs, symétriques, en côtoyant Ralph Fiennes, Bill Murray, Adrien Brody, Mathieu Almaric, Tony Revolori, Willem Dafoe, Harvey Keitel, Edward NortonJason Schwartzman, Léa Seydoux ou encore Jude Law. Attention, les allées sont jonchées de fantaisies, d’absurdité, de troisième degré et de friandises. Ready ? Go.

the-grand-budapest-hotel-photo

Wes Anderson, cinéaste, concoit le 7ème art comme la somme des précédents. De toute évidence, il cumule les casquettes.

Wes Anderson, romancier 

   Impossible de ne pas remarquer, dès le premier visionnage, la dimension profondément romanesque du long-métrage. Les dix première minutes lui servant d’ailleurs d’introduction purement littéraire. A la façon d’un romancier, Wes Anderson plante le décor davantage avec des mots qu’avec des images, qu’il prête au personnage principale, Jude Law, précisemment romancier. L’auteur, vieillit, prend d’entrée la caméra à partie, dans les yeux, et déclame :

 » It is an extremely common mistake, people think the writer’s imagination is always at work, that he’s constantly inventing an endless supply of incidents and episodes, that he simply dreams up his stories out of thin air. In point of fact, the opposite is true. Once the public knows you’re a writer, they bring the characters and events to you and as long as you maintain your ability to look and to carefully listen, these stories will continue to seek you out over your lifetime. « 

Puis conclut :

 » The incidents that follow were described to me exactly as I present them here, and in a wholly unexpected way « 

   Le narrateur, à son jeune âge, ne quittera par la suite le premier plan que pour laisser la main à une autre conteur, et ses souvenirs, perpétuant ainsi le périlleux exercice de style qu’est le roman filmé, ou fresque romanesque. Le ton reste divinement léger, divinement artificiel, et prête à la langue anglaise des accents balzaciens ou flaubertiens, dans les descriptions, du lieu, aux airs mystiques, et de ses habitants, solitaires et mystérieux. L’heure et demi suivant cette introduction est dans le même ton, alternant commentaires délicieux du narrateur et storytelling de haut vol. Jugez par vous-même :

The Grand Budapest Hotel :  » A number of years ago, while suffering from a mild case of « Scribe’s Fever, » a form of neurasthenia common among the intelligentsia of that time, I decided to spend the month of August in the spa town of Nebelsbad below the Alpine Sudetenwaltz, and had taken up rooms in the Grand Budapest, a picturesque, elaborate, and once widely celebrated establishment. I expect some of you will know it. It was off season and, by that time, decidedly out of fashion, and it had already begun its descent into shabbiness and eventual demolition. « 

Zero Moustafa :  » In any case, one evening, as I stood conferring elbow-to-elbow with Monsieur Jean, as had become my habit, I noticed a new presence in our company. A small, elderly man, smartly dressed, with an exceptionally lively, intelligent face and an immediately perceptible air of sadness. He was, like the rest of us, alone, but also, I must say, he was the first that struck one as being deeply and truly lonely. A symptom of my own medical condition as well. »

GBH2

Wes Anderson, styliste

   Néanmoins, si cette narration m’apparu si ronde et prenante dès les premières scènes, c’est sans doute parce qu’elle coïncidait avec ma rencontre avec le style de Wes Andeson. Sa patte. Sa vision, ses obsessions. A l’écran. Dont le cadre même, premier symptome, se fait carré (4/3) à l’introduction du Grand Budapest Hotel pour le demeurer jusqu’à la fin de la narration. Permettant ainsi, en plus d’une symétrie horizontale quasi-permanent des plans, des jeux de rappels verticaux, ou dans les diagonales. Ce cadre carré, cependant, est d’une rare vivacité. Il m’a semblé assimilable à la face d’un rubicube, que le metteur en scène s’amuserait à pivoter selon les besoins du scenario. Sur les côtés, avec travellings et mouvement rotatifs nets, pour changer de pièce, animer un dialogue, ou sur la hauteur, avec trappes, ascenseurs, escaliers, ou même bouches d’égout . L’ensemble de ces mouvements, incisifs et précis, étant au service de dialogues rapides, soutenus, souvent absurdes et humoristiques, qui composent le récit. Le tout étant ironique au point ou l’on se met à rire de la simple réalisation, quit à parfois simplement observer la mise en scène.

TGBH_05

The Grand Budapest Hotel Edward Norton

Wes Anderson, philosophe

   Enfin, il est nécessaire de préciser qu’un tel exercice de style n’est pas pure performance. Wes Anderson n’est pas un simple autodidacte show-off. Il met son art au service d’un ton, d’une désinvolture enfantine et d’une ironie frivole davantage qu’à une idéologie, un regard engagé. Cette dérision impertinente et badine sied parfaitement au premier degré de la narration, comme au réalisateur lui même, qui semble mettre beaucoup de lui dans ses personnages, parfois même de facon troublante :

the-grand-budapest-hotel-26-02-2014-8-g

Wes anderson et Jude Law, l’écrivain jeune (non nommé), The Grand Budapest Hotel

Comparaison1

Wes Anderson et Adrian Brody, Dmitri Desgoffe und Taxis, The Grand Budapest Hotel

Comparaison 2

Wes Anderson et Mr Fox, Fantastic Mr. Fox

Certaines répliques résument seules et assez bien le parti pris du réalisateur :

Mr. Gustave : « You see, there are still faint glimmers of civilization left in this barbaric slaughterhouse that was once known as humanity »

Zero Moustafa :  » To be frank, I think his world had vanished long before he ever entered it. But, I will say, he certainly sustained the illusion with a marvelous grace. « 

Cette philosophie m’évoqua, pour conclure, un passage de la préface du Gai Savoir :

 » On a en effet, à supposer que l’on soit une personne, nécessairement la philosophie de sa personne : mais il y a là une différence considérable. Chez l’un ce sont ses manques qui philosophent, chez l’autre ses richesses et ses forces. Le premier a la nécessité de  sa philosophie, ne serait-ce que comme appui, apaisement, médecine, soulagement, élévation, mise à distance de lui-même ; chez l’autre elle n’est qu’un beau luxe, dans le meilleur cas la volupté d’une gratitude triomphante, qui doit quand même pour finir s’inscrire en majuscules cosmiques au ciel des notions. « 

  

Articles similaires