Un peu plus d’un an après son Oscar du meilleur film étranger, retour sur Jep Gambardella, Roma et ses grandi bellezze.

Il est toujours amusant de comparer la qualité, présumée, d’un cinéma à la difficulté qu’on a d’en parler. Et de tirer les conclusions qui s’imposent. C’est à dire que le cinéma digne de ce nom s’apprécie sans commentaires. Du moins sans analyses. A la limite avec illustrations. Et que le métier de critique est donc un métier essentiellement à côté de la plaque. Nous voilà bien.

Car la Grande Bellezza fait partie de ces films que l’on conseille vivement mais sans s’y attarder. Puisqu’on en parle avec passion mais pas dans le détail. Avec amour mais sans accessoires. Tout d’abord car il s’inscrit volontairement comme l’hériter d’un cinéma qui a marqué son temps. Celui  de Federico Fellini. Celui de la Dolce Vita. Un cinéma tout en volupté et en délicatesse . Un cinéma littérature, davantage artistique que spectaculaire. Plus esthétique et juste qu’instructif ou divertissant. 50 ans après, Paolo Sorrentino reprend les vieilles formules pour revenir à l’essentiel. Et à Roma, grand dieu, à Roma !  On débarque au coeur de l’empire avec un coup de canon. Naturellement. Et avec Louis Ferdinand Céline à la proue du navire.
Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination
Tout le reste n’est que déception et fatigues.
Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé.
C’est un roman, rien qu’une histoire fictive.
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.
C’est de l’autre côté de la vie.
Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

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Puis, en effet, un voyage. Une véritable expédition de nôtre côté de la vie. Celui du bla bla bla célinien. Du néant flaubertien. Et du beau. Celui du nihilisme et de l’absolu. Un périple et une authentique exploration, de contrastes en antithèses, ou deux heures et vingt minutes de tout et de rien. Littéralement. Car Toni Servillo, intronisé capitaine d’équipage, y reprend le flambeau abrasif du grand Marcello Mastroianni, pour nous emmener faire un tour dans ce monde qui est aussi le nôtre. Un monde ou le Colosseo trône mais ne préside plus. Car à vaincre sans péril, il triomphe sans gloire. Et à règner sans engouement il condamne les restes d’une civilisation virtuose et hégémonique à s’effriter doucement avec lui. Un monde fait de beauté, donc, mais surtout de nostalgie.

Un monde plein d’humour également. Et plein de facéties. En témoignent les deux premières scènes antithétiques et assez géniales avec lesquelles le réalisateur nous immerge totalement au coeur des contradictions du monde où il nous invite : Silence, noir, Rideau. Un coup de canon. Un autre. Au loin, la mer Tyrrhénienne, des dédales de pavés, des bâtisses usées par le soleil, et le Vatican. Partout, du marbre en fontaines, du monument historique et la Grêce Antique sur le palier de la porte. Dans le couvent, les religieuses chantent en coeur face à la mer. On écoute My heart’s in the Highlands de Arvo Pärt. Plus tard, The Beatitudes de Vladimir MartynovI lie de David Langou et la Symphonie n°3 de Henryk Gorecki.  Les touristes japonais, eux, suivent hagards un petit parapluie dressé vers le ciel. L’un d’eux, face à tant de beauté, s’évanouit. Il tombe raide mort. Fin de la première scène. Sans interruption, un cri. Un hurlement, en gros plan. Et le nightclub. Vlan. Et puis  » Aaaaah ! Aaaahhh ! Ahhhh ! A far l’amore comincia tu ! « . Et ça danse !  Du vieux briscar, de la petite minette ! Du mafioso et de la mama ! Buon compleanno Roma, buon compleanno Jep ! Y todo el mundo en la pista !

Mueve la colita, mamita rica, mueve la colita..
Mueve la colita, mamita rica, mueve la colita..

A dónde le gusta a las mujeres?
Ahí, ahí !
Y cómo es que le hacen los hombres?
Así, así !
A dónde le gusta a las mujeres?
Ahí, ahí !
Y cómo es que le hacen los hombres?
Así, así !

Jep, c’est Jep Gambardella. C’est lui là. Au milieu. Entre les files. Il s’en grille une comme ça, sans y croire. Il claque quelques bises. Quelques fessiers. Il te regarde bien en face, un peu désespéré. Zoom. Encore. Encore. Et réplique d’intro. Le film a vingt minutes, et Paolo Sorrentino a tout dit. Ensuite, il développe. Pour le plaisir.

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A questa domanda, da ragazzi, i miei amici davano sempre la stessa risposta: « La fessa ». Io, invece, rispondevo: « L’odore delle case dei vecchi ». La domanda era: « Che cosa ti piace di più veramente nella vita? »
Ero destinato alla sensibilità. Ero destinato a diventare uno scrittore. Ero destinato a diventare Jep Gambardella.

A cette question, enfants, mes amis ont toujours donné la même réponse : « La chatte ». Moi, je répondais « L’odeur de la maison des vieux ». La question était : « Qu’est ce que vous aimez le plus, vraiment, dans la vie ? »
J’étais destiné à la sensibilité. J’étais destiné à devenir un écrivain. J’étais destiné à devenir Jep Gambardella.

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Au cours des deux dernières heures, faites de fulgurances et de quelques longueurs, la vie de Jeppino, scrittore. C’est à dire homme suffisamment en désaccord avec son époque pour en avoir quelque chose à dire. On le suit donc, de digressions en digressions, de souvenirs en projections, penser sa vie à mesure qu’il la parcourt. Au bord du Tibre, il raconte :

Quando sono arrivato a Roma, a 26 anni, sono precipitato abbastanza presto, quasi senza rendermene conto, in quello che potrebbe essere definito « il vortice della mondanità ». Ma io non volevo essere semplicemente un mondano. Volevo diventare il re dei mondani. Io non volevo solo partecipare alle feste. Volevo avere il potere di farle fallire

Quand je suis arrivé à Rome, à 26 ans, je me suis précipité assez tôt et presque sans m’en rendre comte, dans ce qu’on pourrait appeler le « tourbillon de la mondanité ». Mais je voulais pas simplement être un mondain. Je voulais devenir le roi de la mondanité. Je ne voulais pas juste participer aux soirées. Je voulais avoir le pouvoir de les gâcher.

Mais Jeppino a maintenant 65 balais. Et quelques regrets. Une femme, laissée fille, et loin, et un deuxième bouquin, jamais entamé. Un soir, sur son balcon, il comprend :

La più consistente scoperta che ho fatto pochi giorni dopo aver compiuto sessantacinque anni è che non posso più perdere tempo a fare cose che non mi va di fare

La plus importante découverte que j’ai faite quelques jours après avoir eu soixante-cinq ans, c’est que je ne pouvais plus perdre du temps à faire des chose que je ne voulais pas faire.

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Alors, s’en suit à peu près une heure d’une errance semi-urbaine. Du cabinet de son éditrice, naine mordante aux cheveux bleus qui seule l’appelle encore Jeppino ou le traite avec franchise et intelligence. À ces drôles d’artistes ; la première, nue et couverte d’un simple foulard, vient s’écraser la tête contre cette colonne de pierre en guise de performance. La seconde a dix ans tout au plus et peint à grand coups de poings et de pots de peinture quelque chose d’infâme. Ou d’exquis, qui sait. Et puis mère Teresa, centenaire et édentée, qui le soir, tard, confesse avec aplomb avoir épousé la pauvreté. « Et la pauvreté, ça ne se raconte pas, ça se vit. »

Désormais, Jep mène la sienne avec mélancolie. Sa quête est poétique pour ne pas dire perdue. C’est la quête d’un absolu sensible et sensé au milieu d’une jungle grossière. La quête de la grande bellezza au vingt-et-unième siècle. Dans le milieu artistique, davantage avec ironie qu’avec succès. Avec les femmes, le sexe, et presque autant de réussite. Et puis avec la religion, ses célébrations et ses enterrements. Sans convictions.

Ah ! ces Grecs, ils s’entendaient à vivre : pour cela il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur !

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir

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Enfin, le vieux Jep et le petit Jeppino tombent d’accord. De l’un, la tranquilité, la lucidité, la maturité. L’humour. Et ses grandi bellezze ordinaires. Cachées là, sous nos yeux. De l’autre, la poésie, l’insouciance et le souvenir d’un amour fougueux qui fait naître des romans.

La suite s’apprécie telle quelle. Sans mots. Gratuitement. Sauvagement. Sereinement. C’est la grande bellezza. 

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Finisce sempre così. Con la morte. Prima, però, c’è stata la vita, nascosta sotto il bla bla bla bla bla. È tutto sedimentato sotto il chiacchiericcio e il rumore. Il silenzio e il sentimento. L’emozione e la paura. Gli sparuti incostanti sprazzi di bellezza. E poi lo squallore disgraziato e l’uomo miserabile. Tutto sepolto dalla coperta dell’imbarazzo dello stare al mondo. Bla. Bla. Bla. Bla. Altrove, c’è l’altrove. Io non mi occupo dell’altrove. Dunque, che questo romanzo abbia inizio. In fondo, è solo un trucco. Sì, è solo un trucco

Ça finit toujours comme ça. Par la mort. Mais avant il y a eu la vie, cachée sous du bla bla bla bla bla. Tout est sédimenté sous les jacassements et le bruit. Le silence et le sentiment. L’émotion et la peur. Les infimes et inconstantes éclaircies de beauté. Et la malheureuse désolation de la misérable humanité. Le tout enseveli sous la couverture de l’embarras d’être au monde. Bla, bla, bla. Ailleurs, il y a l’ailleurs. Je ne m’occupe pas de l’ailleurs. Par conséquent, que ce roman commence ! Au fond, c’est seulement un truc. Oui .. c’est seulement un truc.

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Non, ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour. Amour que je n’avais pas la faiblesse de revendiquer pour moi seul, conscient et orgueilleux de le partager avec toute une race, née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels

Albert Camus, Noces à Tipassa

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Crédit Photos : Pathé Distribution