Ca y est. Trois ans après The Master, Paul Thomas Anderson fait enfin son retour sur grand écran. Et c’est peu dire qu’il était attendu au tournant. Quelques fuites : le nom, Inherent Vice, adapté du roman de l’énigmatique Thomas Pynchon (réputé, évidemment, inadaptable). Le casting : Joaquin Phoenix, lui même, et encore lui. Et l’ambiance : groovy, toujours groovy.

Retour sur la dernière fresque du maestro.

Inherent-Vice

Autant le dire d’entrée, Inherent Vice est avant tout un impressionnant travail d’adaptation. Il est à la fois un défi professionnel pour le réalisateur, tant les romans de l’écrivain américain sont d’interminables récits d’atmosphères dont les mots sont l’expression première. Et à la fois une interprétation plus personnelle d’une Amérique, chère au réalisateur, et de son époque, révolue.

Los Angeles, 1970. Affalé dans son canap, Doc. Sportello fume le premier pétard d’une longue série. Doc, c’est Joaquin, tout en chemise en jean et en chapeau de paille. Pieds nus et joues poilues, il erre en sa demeure entre deux cadavres de pizza, un reportages télé et quelques visites . En l’occurrence c’est le fantôme de Shesta, ex petite-amie,qui vient déranger ses errances et dissiper ses nuages. Elle lui apparaît différente, un peu embourgeoisée, un peu perdue, et soucieuse. D’entrée, leurs conversation donne le ton, à défaut de donner du sens. Car s’il l’on ressent assez aisément les restes d’une intimité déchue mais pas totalement résolue, on ne comprend pas grand chose d’autres. Si ce n’est qu’elle semble dans le besoin, et qu’à corps défendant mais à coeur ouvert, notre praticien en claquettes se fera enquêteur particulier, pour partenaire particulière. De là, il s’agit tout de suite de lâcher prise.

Car Inherent Vice s’inscrit dans la lignée de The MasterPTA y pratique un cinéma d’authenticité, bavard, intelligent mais brut de décoffrage. Un cinéma sans artifices, un peu voyeur, et résolument objectif, mais aussi sans attaches et troublant de neutralité. Néanmoins, le réalisateur y fait cette fois ci le choix d’une voix-off. Par souci de fluidité, et de connivence avec le bouquin. Elle est féminine, discrète, et presque malicieuse. Elle se garde bien de commenter, elle accompagne. Elle n’est pas prospective ou didactique, elle est délicieusement retrospective et intime. A la fin de la scène d’introduction, elle glisse :

Back when they were together she could go weeks without anything more complicated than a pout, now she was laying some heavy combination of face ingredients on Doc that he couldn’t read at all

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S’en suit deux heures mi-road-movie, mi-stoner-movie, quelque part entre Pulp Fiction et The Big Lebowski, d’une enquête farfelue pour retrouver Shesta, disparue, et son nouvel amant, Micky Wolfman, magnat de l’immobilier. Sur la route du Doc, un salon de massage et ses pussy eater. Une mère héroïnomane et son lait toxique (Photo du gosse, fou rire du Doc.). Des bikers néonazis et leurs croix gammées tatouées sur le front. Une congrégation de dentistes mafieux et cocaïnomanes. La ganjaaaaa. Le Golden Fang et ses trois mats de vices de cachés. De bonnes vannes, pas mal de tarés, du bagou, du verbiage. Le grand Bigfoot, ses bananes chocolatées et ses idéaux de flic anti-hippie. Des cravates érotiques. Un centre de désintox dédié au blanchiment. Des pizaaaas. Une scène de cul hallucinante. Une scène de trip assez flippante. Des voitures sans volants. Des camés sans issue. Du vol de marchandise. De la vente de marchandise. Et puis les diagnostiques du Doc, sur son petit carnet. Au fond, l’essentiel est ailleurs.

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Prost

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Il est d’abord sur la forme. Car une fois encore PTA s’éclate. Avec l’aide de Robert Elswitt, chef op. et collaborateur habituel, il shoot tout en simplicité et en facilité. Les lieux sont épurés sans être dénudés. Les plans sont fixes et sérrés, les séquences courtes et efficaces. Le film est intégralement parcouru d’une lueur pâle et orangée, de rayons verts émeraude, de halo fauves et bruns, et puis de néons bleus. La terre est ocre et tantôt sablonneuse. Les bâtisses de pierre blanche, les plages de sable fin. Les matières sont brutes et élémentaires : du jean, du velours, du bois, des fleurs. A la B.O, Johny « Radiohead » Greenwood. A bas volume, il enfume de compos organiques et sophistiquées qu’on ne remarque que partiellement, à dessein. On entend aussi Can, Neil Young, Minnie Ripperton et leurs potes aux guitares et l’on erre agréablement au milieu de tout ce fourbis de couleurs et de sons. Les personnages eux, s’écharpent et détonnent. Car l’essentiel est là.

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Là. Au delà de cette intrigue vaporeuse et labyrinthique. Au delà des mots et des déguisements : la douce mélancolie d’une époque qui s’en va et d’une génération qui fuit. Car les lieux, comme les personnages, mentent. Le salon de massage n’en est pas, celui du dentiste, qui ne l’est pas, est la salle d’attente d’un bordel psychédélique. Cette maison avec piscine est une agence devenue maison de plaisir. Le bureau du Doc. est le Q.G défonce des paranos. Ce brave Bigfoot est ripou, cet avocat, bidon, et leurs réquisitoires ne sont que mensonges et hypocrisies. Seul le Doc. respire l’authenticité. Pourtant, partout, il n’est pas chez lui. Il n’est plus chez lui.

Inherent Vice propose, entre les lignes, une vision délicate et mélancolique du désenchantement de l’utopie. Une élégie sur les ideaux hippies et sur l’Amérique 70’s. Il s’agit de se laisser bercer sans chercher à comprendre. Puis de comprendre sans se laisser berner. Il s’agit de lire le film, pour mieux voir le bouquin.

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Crédit Photos : Warner Bros