Depuis 5 ans, le collectif parisien Alter Paname organise des évènements Paris intra et extra muros consacrés à la musique électronique. Le 8 décembre dernier, il investissait les anciens appartements de fonction de la caserne de Gendarmerie d’Aubervilliers et proposait 7 scènes différentes à ses participants.

A la sortie du métro Fort d’Aubervilliers, à la nuit tombée, plusieurs groupes de personnes, certaines de leur trentaine, déguisées, colorées, pailletées, se dirigent vers la même direction. Une ruelle à priori anodine, située quelques dizaines de mètres plus loin, se trouve être l’entrée de « La Fête des voisins », évènement festif éphémère organisé de 20h à 8h du matin par le collectif parisien Alter Paname, qui investit les anciens appartements de la caserne de Gendarmerie d’Aubervilliers. Entre deux barres d’immeubles HLM, le chemin longe les grilles d’un stade de football mal éclairé, plusieurs blocs de béton sont disposés les uns après les autres entre des tas de détritus.

La pluie vient tout juste de cesser, les flaques d’eau s’accumulent. A droite, la cheminée d’une usine de traitement de déchets tourne à plein régime, l’épaisse fumée s’envole dans le ciel. Le décor ressemble plus à celui d’une zone industrielle abandonnée qu’un lieu de fête. Juste avant de passer le contrôle de sécurité, les premiers arrivants finissent leurs mélanges d’alcool dans des bouteilles et des verres en plastiques, qu’ils laissent à côté des autres déchets. « On ne manque jamais l’Alter Paname, on a fait un départ groupé depuis le Val d’Oise, pas question d’en rater une seule minute », explique l’un deux, calvitie et barbe mal taillée, prêt à en découdre. Une fois le billet validé, on pénètre dans l’ancien lieu de vie de la gendarmerie.

Les bâtiments sont bruts, noircis par le temps. Toute la zone est fermée par des grilles mobiles, surveillées par des agents de sécurité. Des groupes électrogènes sont répartis derrière des tentes blanches qui abritent les bars. Les toilettes seiches, encore en bon état, sont installées en rectangle. La route se sépare en deux directions. Un panneau d’origine affiche les mentions « Accueil J.A.P.D », « Infirmerie », « Quartier familles » et les rajouts « Zone techno » et « Chill Bazar ».

Les appartements reprennent vie

La plus grande scène, à l’extrémité gauche du lieu, se trouve dans l’ancienne cantine de la gendarmerie. Les premières basses résonnent à mesure que l’on se rapproche de l’entrée. Mais les murs épais font office d’insonorisation. Pourtant, tout est ouvert, la salle paraît immense, le froid se propage rapidement. Les organisateurs n’ont pas prévu de vestiaire, à juste titre. Chaque participant reste bien couvert, quelques uns ont même prévu la combinaison de ski tandis que d’autres choisissent une tenue plus légère et moulante. Le carrelage blanc au sol reflète les spots lumineux violet et rouge sur les murs. Au plafond, des vieux conduits d’aération en fer pendent au dessus des premiers danseurs. Mazen, qui tient le disquaire Techno Import près de Bastille, ouvre le bal.

Mais la partie la plus intéressante de la fête se trouve à l’exact opposé, dans les anciens appartements de fonction. Trois ensembles d’immeubles en brique grise, qui rappellent les cités universitaires, à la différence qu’ils ont été abandonnés et remis plus ou moins en état par les collectifs de musique invités par Alter Paname. Vues de l’extérieur, toutes les pièces ont été éclairées d’une couleur différente, turquoise, rose, rouge, donnant l’impression d’un Tetris géant. Dans chaque immeuble, tout a été décloisonné. Chaque étage est décoré par un collectif qui a eu carte blanche pour repenser l’espace et y ajouter sa touche personnelle. Laissée en état, le premier étage accessible, renferme plusieurs pièces intrigantes. Une boule disco au plafond et l’inscription hommage « J.P Smet » sur les baies vitrées. La house de Kerri Chandler fait trembler le parquet arraché et le papier peint décrépi sur les murs. Au dessus, les organisateurs de l’évènement ont pris possession des platines entre un compteur électrique en morceau et des salles tamisées par une lumière rouge chaude et intense.

D’une salle à une autre, l’ambiance change radicalement. Le collectif Pardonnez-Nous a choisi de s’installer au milieu de l’appartement du deuxième bloc, des guirlandes de Noël pendent autour d’un sapin tourné à l’envers et en suspension. Des sons bruts et entraînants sortent des enceintes. Derrière les djs, des fêtards se reposent sur un canapé tandis qu’un rétroprojecteur diffuse des images de vieux films des années 50. Les sonorités acid de Slowciety des voisins au-dessus provoquent l’hystérie d’une salle déjà bien remplie et tapissée de couvertures de survie. Du lierre grimpant est accroché au plafond, un couple s’étreint à l’écart. Les allers et venus se font, à la découverte des pièces cachées, parfois fermées d’une inscription « Y’a rien ici » « Ici non plus ».

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Liberté contraignante

L’Alter Paname voulait instaurer de la liberté. Que chaque participant puisse aller la où bon lui semble. Ne pas reproduire le schéma typique d’une boîte de nuit classique à Paris, éviter la queue, l’attente, l’entrée. Mais alors que le lieu ne pouvait prétendre à accueillir qu’un nombre limité de personnes, les organisateurs ont préféré en faire rentrer le maximum. Un choix à double tranchant. Sur les coups de deux heures, les appartements sont pris d’assaut. Les agents de sécurité se retrouvent à jouer le rôle de videur devant chaque entrée. Les trois queues se remplissent, les mécontents se font entendre. Pour éviter d’à nouveau faire la queue pendant près d’une demi heure dans une température qui approche les 0 degrés, les fêtards campent dans les appartements.

D’autres choisissent le Chill Bazar, un immense tipi, tenu par le Camion Bazar, collectif itinérant dans les fêtes parisiennes, qui a choisi de décorer la tente avec des tapis orientaux, de l’encens, des lustres et des plantes. L’ambiance y est différente, le dj Romain Play enchaîne les disques de rock psychédélique devant une audience assise en tailleurs. « C’est un mini Woodstock », lance un homme affublé d’un peignoir léopard, sourire béat. Pendant plusieurs heures, les rejetés des appartements et les danseurs à la recherche de repos échangent, savourent et planent. L’expérience est prenante, sans doute unique, la neige se met à tomber. Et le souvenir reste.

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