Déjà quatre ans que nous couvrons le festival Movement à Détroit, berceau de naissance de la musique techno. Cette année encore la programmation officielle rivalise difficilement avec les soirées off du festival, à quelques exceptions. Des artistes comme les américains du Wu Tang Clan et les DJs de la ville ont permis de maintenir le niveau d’exigence élevé, tout au long de ce weekend férié du Memorial Day.

Petite sélection des meilleurs moment de ces cinq jours endiablés.

Pendant le festival :

Andrés

Comme souvent avec le festival Movement, les actes qu’on retiendra ne sont majoritairement pas les artistes étrangers, en visite en ville pour l’évènement, mais bien les artistes de Détroit, ceux qui ont permis le développement du genre, et qui habitent toujours la ville. Ceux là se renouvellent en permanence, comme c’est le cas d’Andrés qu’on a entendu plus d’une dizaine de fois maintenant, et qui nous surprend toujours autant. Le DJ américain originaire de Détroit, un temps DJ hip-hop notamment au sein de Slum Village, et versant aujourd’hui plutôt dans la house lorsqu’il se produit, est un virtuose de technique, et un puit de culture musical. Il nous emmène toujours dans des voyages merveilleux, tantôt bouncy, ou beaucoup plus soul, mais toujours avec cette touche de groove qui fait sa signature. Il y a bien longtemps qu’on attendait de le voir revenir au festival, voilà chose faite !

34190338_1837481609607497_4625161817621004288_oAndrés

DJ Godfather

Là encore, pur produit de Détroit, un des maitres de la ghetto tech, DJ Godfather est suivi des puristes, des Detroiters, et des touristes qui s’y connaissent bien. Vous n’avez pas fait une fête à Détroit, si vous n’avez jamais entendu de la ghetto tech à fond dans les haut-parleurs, entouré(e) de dizaines de gens en transe qui se démènent de toute leur âme.

Ectomorph

Une référence à Détroit, appréciée des plus fins connaisseurs de techno. Fondé en 1994, dans la droite ligne de Robert Hood, et de Basic Channel. Dans ce contexte d’internationalisation de la techno, Ectomorph se donne pour mission de créer de la musique de Détroit pour les gens de Détroit, sans doute la raison pour laquelle le duo n’est pas aussi connu en Europe, qu’il l’est en Amérique du Nord. Comme expliqué dans leur biographie, « le live d’Ectomorph est entièrement analogue, pas d’ordinateurs ni de samplers, ou même de drum machine, tous les sons viennent des modulars et de la montagne de Moogs ». C’est vrai, et leur set est un concentré de notes synthétisées, d’une techno pure, tantôt dub, tantôt plus rapide, mais toujours mélodieuse, comme une ode à la machine et à ses composantes.

John E. Collins

John E. Collins, dont nous avons parlé plusieurs fois dans High Five, est une figure de Détroit. L’artiste multi casquette est probablement celui qui se balade avec le plus d’aisance entre les diverses scènes électroniques de la ville. Radio DJ depuis sa jeunesse, il développe son style house et disco au début des années 1980 à Détroit, entouré de figures électroniques comme Ken Collier ou Frankie Knuckles. Il rejoint ensuite le collectif Underground Resistance, élargissant encore un peu plus son éventail musical. Il s’occupe en outre des tours au musée de la techno à Submerge, et il le fait parfaitement. Son tour, toute en honnêteté et humour, présente l’influence mondiale de la musique de Détroit sur le monde, et un tableau réaliste de la techno de Détroit et son évolution à travers le monde. John E. Collins fait aussi partie de la Detroit-Berlin Connection, et œuvre auprès de la ville de Détroit pour préserver, et développer les clubs et le monde de la nuit. Un personnage illustre de la scène techno de Détroit, et un être charmant, toujours avenant et souriant. Un peu comme ses sets, qu’ils soient house ou techno, toujours entrainant, toujours groovy, comme pendant le festival, où il joue du disco purement Détroit, des classiques mais aussi des morceaux de techno avec vocals et bien sur, Underground Resistance. Fidèle à ses gouts et son grand éclectisme, encore accentué par la présence du saxophoniste DeSean Jones à ses côtés.

Movement PaxahauJohn Collins aux platines, DeSean Jones au saxophone

Will Sessions & Amp Fiddler

On les avait déjà vu au Movement il y a quelques années, on peut vous dire qu’on était aux anges quand on les a vu réapparaitre sur le line up cette année. Amp Fiddler est une icône de Détroit dont il est originaire. Multi-instrumentiste, chanteur, producteur, musicien soul, l’artiste a collaboré avec Moodymann, Andrés ou encore J Dilla, pour ne citer qu’eux parmi la liste interminable de ces collaborations. Il a joué pendant une longue période au sein de Funkadelic, a travaillé avec Prince ou Jamiroquai et se réinvente en permanence à travers de nombreux projets comme celui qu’il vient représenter au Movement ce jour là, avec le groupe de soul & funk de Détroit, Will Sessions. Le live est un concentré de funk, boogie, house et autre groove hip-hop pour un moment musical particulièrement réussi, rejoint sur scène par le trio vocal Dames Brown qui se marie parfaitement avec la musique et la virtuosité d’Amp Fiddler.

Laurent Garnier

On a pensé à Garnier à plusieurs reprises les précédentes éditions du festival, on sait son lien historique à Détroit (qu’on vous invite à découvrir dans son livre Electrochoc) et on se languissait de le voir revenir dans la Motor City. C’est chose faite puisque Laurent Garnier était une tête d’affiche de cette dernière édition du Movement. Et on peut vous dire qu’il a fait danser les américains comme personne ! Sur la scène Red Bull, qui reste au fil des années notre préférée, bordée par les arbres, la rivière et le Canada au loin, Garnier a montré une fois de plus pourquoi il est aujourd’hui considéré comme un des grands parrains des musiques électroniques européennes. Il nous délivre une techno aérienne, mélodieuse, dansante, une invitation pure au voyage qu’on n’a malheureusement pas pu apprécier jusqu’à la dernière minute du set, mais dont les sonorités raisonnent encore dans nos têtes.

DJ Premier

La programmation de la scène Red Bull reste notre favorite, électronique mais éclectique, mondialement diverse, plusieurs de nos meilleurs souvenirs du Movement ont eu lieu là, Kenny Dope, Larry Heard, Four Tet, et beaucoup d’autres nous ont enchanté sur cette scène et DJ Premier en fait maintenant partie. Né à Houston au Texas, DJ Premier est une référence de la scène hip-hop américaine, dont il fait partie depuis plus de 25 ans maintenant. Et à le voir en live, on comprend tout de suite pourquoi. Si son set avait été enregistré on l’écouterait chaque jour, on a adoré son énergie, le flow incroyable des morceaux qu’il passe et qui se marient parfaitement les uns avec les autres. Du Gang Staar (l’incroyable duo qu’il a formé avec le MC Guru jusqu’en 2006), aux références à Big L (parti trop tôt, comme Guru, et bien trop d’artistes américains de hip-hop) ‘Big L Rest in Peace’, en passant par des classiques du hip-hop comme Shook Ones de Mobb Deep, on aurait pu écouter DJ Premier toute la soirée (et surtout à la place de Diplo qui terminait la journée sur la scène Red Bull… Ne nous demandez par pourquoi, on n’a toujours pas compris).

Blake Baxter

Très heureux que le festival est également mis à l’honneur Blake Baxter, référence de la techno de Détroit qu’on attendait depuis un moment durant le festival, il est revenu en live et nous a laissé un souvenir mémorable. On répète ici les paroles de notre ami Marius, qui a très justement décrit le live de Baxter comme une architecture simple pour chacun des morceaux, soutenue par un énorme beat un peu saturé « comme Détroit sait faire », et ornementée de rythmiques acides et futuristes. Une exécution parfait, avec en bonus sa voix posée sur la plupart des morceaux et une excellente expérience musicale.

mf-blake-baxter-18Blake Baxter

Off Festival :

Le Movement c’est un peu comme courir un marathon alors il faut économiser ces efforts et c’est ce que nous faisons en ne sortant par cette première soirée de jeudi pour mieux apprécier le vendredi.

Même si on l’a raté, on voulait souligner la présence du Art Ensemble de Chicago au Trip Metal Fest, un festival tout récent, dont la troisième édition cette année présentait un line up très éclectique, qu’on aurait bien été apprécié si seulement le festival n’avait pas décidé de se produire le weekend le plus chargé de l’année à Détroit… L’Art Ensemble of Chicago est un groupe d’avant-garde jazz qui nait de la légendaire Association for the Advancement of Creative musicians, une association créée à Chicago en 1965 sous la houlette du pianiste Muhal Richard Abrams. Après que plusieurs musiciens soient partis et d’autres aient intégré le groupe, le groupe en tournée en 1969 en Europe se fait connaître sous le nom d’Art Ensemble de Chicago. L’ensemble musical a toujours intégré de nombreuses musiques dans ses compositions, et une multitude d’instruments, toujours allié à une conscience politique et une volonté de se battre pour la liberté créative des musiciens.

On ne vous cache pas nos regrets de ne pas avoir pu assister à leur concert, mais c’est toujours pareil chaque année, il faut apprendre à accepter qu’on ratera forcément des artistes incroyables car il y a tellement d’évènements, de live, de discussions, et de performances qui ont lieu au même moment, le choix est dur mais il faut s’y tenir.

C’est pareil pour Soul Skate, la plus grande compétition de skate du Midwest organisée bi annuellement par Moodymann himself à Détroit. Elle aussi, a lieu le même weekend que le Movement, et comme elle est géographiquement assez éloignée du lieu du festival (une quinzaine de kilomètres sans beaucoup de transport pour faire la navette), il est difficile voire impossible d’assister aux deux évènements. Et là encore, quel regret ! Soul Skate a lieu dans plusieurs roller skate rink, dont le plus célèbre Northland Roller Rink construite en 1950 accueille des générations de Detroiters qui manie les rollers comme les platines : avec une dextérité à faire pâlir d’envie les européens.

Mais notre amour de l’électronique nous a poussé à nous détourner de ces excellentes soirées, pour nous mener aux classiques after parties du festival, toutes aussi mémorables cependant.

Tout d’abord vendredi soir, Music Gallery la soirée de Theo Parrish qu’on ne présente plus (jetez un œil à notre report des années précédentes) qui avait lieu au Artist Village, dans un coin un peu plus isolé de Détroit. L’avantage des soirées un peu plus isolées, c’est qu’en général le public va être composé en écrasante majorité de music lovers là pour le son en lui-même, et la vibe, loin des hordes de touristes de l’Illinois saouls qui s’engouffreront dans la première after party sur leur route, à la sortie du festival Downtown. C’est ça aussi la magie de festival Movement, vous pouvez vous retrouvez dans l’ambiance la plus mainstream américaine fluokids que vous n’aurez jamais expérimenté, mais en même temps si vous voulez une vibe underground et des soirées cachées avec la meilleure musique électronique du monde, vous êtes aussi au bon endroit. Tout est histoire de savoir naviguer dans cet océan musical et festif qui s’offre à vous le temps d’un weekend.

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Le samedi c’était la soirée de Kai Alce, qui fêtait ses dix ans cette année, qui était notre destination de choix. L’artiste, d’origine haïtienne et né à New York, a habité Détroit pendant de longues années, et réside maintenant à Atlanta. Alce est un DJ des plus talentueux que l’on connaisse, toujours à la pointe du groove, dans ses sets et dans ses productions. Il ne déroge pas à la règle ce soir là et nous livre un set comme un hommage à sa soirée et à ses collaborations, emprunt du groove de Détroit, et de l’éclectisme de son héritage musical. L’atmosphère de la soirée est à l’image de Détroit elle aussi, simple, accueillante, chaleureuse, magique… Cela ressemble plus à une réunion de famille qu’à une afterparty, pour notre plus grand plaisir. On a malheureusement raté Derrick May, le grand invité de Kai Alce qui délivrait pour sa soirée son unique set du festival. On ne doute pas que May a livré un set de virtuose, comme il en a le secret.

Enfin, on ne résistait pas à l’envie de passer à la soirée Sampled Detroit ‘Sampled Sixteen’. Sampled Recordings (a.k.a. Sampled Detroit) est un label créé en 2002 par le producteur et DJ Chuck Daniels, avec l’idée de produire sa musique et celle de ses mais, à Détroit, pour pouvoir la faire écouter à une audience élargie. Le premier disque de Sampled est justement sorti durant la semaine du festival il y a maintenant seize ans, et tous les ans, le label égaie la semaine du festival avec sa soirée Sampled Detroit. La soirée de cette année ne propose que des back to back entre deux artistes qui s’apprécient et connaissent leur background musical respectif, bref les conditions indispensables pour un bon back to back. En ce dimanche de fin de festival où nos gambettes sont déjà lourdes, nous sommes là uniquement pour assiter au back to back entre Andrés et Rick Wilhite, qui figurent depuis longtemps parmi nos DJs favoris, et chaque nouvelle performance d’eux ne vient que conforter ce sentiment. On les avait déjà vu ensemble l’année dernière. Lors d’une soirée l’été dernier au Old Miami de Détroit, les deux artistes et amis nous avait régalé de longues heures durant, enchainant les morceaux aussi introuvables que grand public, avec une virtuosité et une dextérité qui restera longtemps dans nos mémoires. Rebelote ce soir là, avec les deux DJs jouant tour à tour, c’est presque comme s’ils se parlaient – et nous parlaient – à travers l’enchainement de leur morceau, leur spontanéité à répondre au morceau du précédent et ainsi de suite. Si un promoteur européen désire booker un bon back to back ne cherchez plus, ce sont ces deux là.

Un petit tour immanquable chez Submerge pour assister à un tour du musée, et se ruer vers le record shop, spécialement réassorti pour l’occasion de mille et unes pépites. On discute avec des gens du monde entier, et on apprécie chaque année de voir autant de gens témoigner leur respect et leur appréciation d’Underground Resistance, c’est aussi ça le Movement, beaucoup d’habitués qui convergent à Détroit pour célébrer leur amour de la techno.

Alia.

Crédit photographies :
Flyer Music Gallery: Sound Signature
Photos festival: Bryan Mitchell pour Paxahau

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