High Five couvrait, pour la troisième année consécutive, le festival Movement à Détroit, qui a eu lieu fin mai 2017. Cette édition renfermait bien des surprises, que ce soit au festival, ou lors des nombreux évènements organisés un peu partout dans la ville. Notre report prend la forme de 10 moments particulièrement marquants. 

  1. Le live de Larry Heard aka Mr. Fingers

On ne commence pas très original mais le live de Larry Heard est le meilleur acte qu’on a entendu au festival. C’est émouvant de l’entendre jouer des morceaux qui ont bercé notre éducation électronique, et qu’on a maintes fois entendu en club mais cette fois-ci, c’est par leur créateur qu’ils sont joués. De ‘Bring Down the Walls’, à ‘Mystery of Love’ en passant par ‘Washing Machine’, Larry Heard a joué tous ses plus grands titres, à l’exception regrettée du mythique ‘Can You Feel It’. Mais l’artiste a aussi joué des sonorités nouvelles faite de deep house teintée de disco, et des extraits d’une future release. Il était accompagné de Mr. White, artiste de Chicago et vocaliste sur l’EP ‘Larry Heard Presents: Mr. White’ sur lequel figure l’envoutant morceau ‘The Sun Can’t Compare’, sorti en 2006 sur Alleviated Records. Même si notre côté puriste aurait préféré un Larry Heard tout seul, sans vocaliste, pour laisser le champ libre à l’instrumental et à sa propre voix, on apprend à apprécier la voix Mr. White qui se marie bien avec la musique de Larry Heard. On sent que les deux travaillent ensemble depuis un moment. Le dernier morceau joué, ‘The Sun Can’t Compare’, à l’ombre des arbres et à côté de la rivière, restera un souvenir particulièrement mémorable pour un set qu’on a vraiment adoré.

movement070Larry Heard

  1. La soirée Music Gallery de Theo Parrish

On vous avait déjà parlé de ce moment de magie qu’est la soirée Music Gallery, que Theo Parrish donne de temps à autres à Détroit. Le principe de la soirée est anonyme, le line-up, ni le nom de Theo Parrish, ne sont mentionnés, et il est interdit de prendre photos et vidéos. Notre souvenir le plus mémorable datait de la première en 2015, quand Theo Parrish, parti pour un set de 8h, avait été rejoint par Kenny Dixon Jr., Marcellus Pittman, et Rick Wilhite pour une nuit Three Chairs. Cette fois-ci, Parrish a re-invité Specter, DJ de Chicago, avec qui il avait déjà organisé la soirée du festival de l’année dernière. Le lieu, une warehouse à taille humaine, avec un grand espace extérieur, est parfait pour recevoir l’événement et un peu à l’écart du centre dans l’est de Détroit, entouré de parcelles de terrain à l’abandon et de bâtiments industriels. La musique comme l’ambiance étaient au rendez-vous, on ne se risque pas si on vous dit que c’est toujours le cas quand Theo Parrish organise une soirée. Tout le monde danse, prend du bon temps, réagit aux morceaux passés. On ne se risque pas non plus si on vous dit que les soirées de Theo Parrish pendant le festival réunissent des gens aussi différents que possible, venant de Détroit ou des quatre coins de la planète, réunis par un même amour pour la musique et la culture de la ville, un moment toujours inoubliable.
Petit bémol, la police a fait arrêter la soirée environ cinq heures avant l’heure prévue, sur fond politique de monopole des promoteurs du Movement, Paxahau, qui dit-on, tentent de tuer dans l’œuf toutes initiatives non estampillées ‘Official Movement after party’ (voir la déclaration de Theo Parrish du 3 juin à ce propos ici). Nous sommes partis dix minutes avant.

  1. La soirée en hommage au Warehouse de Chicago, par Ron Trent

Même si on dit ça tous les ans, cette année la qualité des soirées off dépassait l’entendement, et il était très difficile de faire un choix. Pourtant, la soirée en hommage au Warehouse de Chicago s’imposait comme une évidence. Ron Trent voulait en effet célébrer Frankie Knuckles et le club qui l’a vu développer la house music, dans un lieu spécialement choisi pour l’occasion, une grande warehouse au premier étage auquel on accédait par un escalier métallique. Des tirages grandeur nature de photographies du Warehouse étaient exposés un peu partout dans le lieu, et une installation vidéo par l’artiste et professeur Adrian Loving, compilait certains des meilleurs souvenir du mythique club de Chicago. Le lieu avait été décoré dans l’esprit du Warehouse, avec ballons et grands voiles de tissu blanc qui créaient une atmosphère très disco. Et Ron Trent en maitre de cérémonie, jouant toute la nuit des morceaux de cette période qui mêlait fin du disco et début de la house, enchainant avec la virtuosité qu’on lui connaît bien. Une soirée absolument mémorable, dans l’esprit du Warehouse, remplie de gens adorables et souriants, pour une atmosphère particulière et si agréable.

18839145_10154636813772688_8916794639640683926_nTribute to the Warehouse

  1. Experience Submerge

Tous les ans, Submerge ouvre ses portes pendant la semaine du festival pour permettre aux visiteurs de visiter le temple de la techno de Détroit, sans avoir à prendre rendez-vous comme c’est le cas le reste de l’année. Trois tours du musée sont donnés tous les jours, et le record shop est rempli de vinyles, parfois spécialement sortis pour le festival comme l’EP de Scott Grooves ‘The Five Heartbeats’ que l’artiste passe déposer tous les matins. C’est pendant cette période qu’on mesure la portée internationale d’Underground Resistance, et la multitude de gens d’horizons différents que le collectif réunit sous la même philosophie underground et politique. Le record store au sous-sol est plein à craquer, et Mike Banks donne volontiers des conseils musicaux, tout en jouant quelques morceaux sur la platine. A coté est ouvert un record shop éphémère tenu par Waajeed, autre artiste talentueux de la bande, qui a pris le temps de sélectionner les vinyles, et d’y noter des commentaires. Sa sélection est d’or et le choix est difficile. On discute avec plusieurs personnes qui toutes nous disent leur affection pour Underground Resistance et l’adhésion au message de résistance face aux majors et à l’industrie musicale. De nombreux DJs passent après la fermeture comme c’est toujours la tradition, et l’on se dit que ce building est un endroit unique au monde qu’on est chanceux de connaître.

IMG_6467John Collins donnant un tour de l’expo à Submerge

  1. DJ Harvey

On voulait souligner l’excellence de DJ Harvey qu’on a découvert pour la première fois. Son set de 3 heures ouvrait le festival le lundi et s’il a commencé devant une petite centaine de personnes, il a finit avec plus d’un millier. La musique était parfaite, un mélange de disco, de garage et de house, agrémenté de sonorités plus européennes comme l’italo disco. Harvey, originaire de Londres, était d’une excellente humeur et souriait à la foule, applaudissant en retour lorsque celle-ci l’applaudissait. La toute fin du set a été marquée par une grosse averse qu’Harvey a chassé grâce à des beats solaires, on l’en remercie bien sincèrement.

  1. ‘Shoot to Thrill: Picturing Identity in Detroit Dance Music’ au MOCAD, musée d’art contemporain de Détroit

Fascinante conférence donnée par Adrian Loving et Vikki Tobak qui travaillent sur la dance culture à New York, Détroit et Chicago dans les années 1980. Leur approche s’articule autour des queer studies, de la sexualité, es personnes de couleur et de la communauté gay, autant d’éléments intrinsèques à la culture disco et house. Avec des invités comme Derrick May, et Adriel Thornton, le débat est intéressant, vivant, et Adrian Loving, professeur et artiste, montre de nombreuses photographies d’archives, rares et précieuses. Mention spéciale au panel lorsqu’il a insisté à l’unanimité pour que Greg Collier, frère du regretté Ken Collier, prenne place à leur côté pour parler. Un moment unique. 

  1. Carl Craig presents Versus Synthesizer Ensemble

Les avis ont divergé sur ce live, certains l’ont trouvé magnifique, d’autres ennuyant. Personnellement, on a beaucoup aimé. Il ne faut pas s’attendre à de gros beats qui vont vous faire danser, mais passer ce constat, le live était un moment musical unique. L’idée était d’adapter le répertoire de Carl Craig à un language symphonique et Craig a reçu l’aide nécessaire pour se faire, de Francesco Tristano à Jon Dixon, l’excellent claviériste de Timeline d’Underground Resistance.

movement187Jon Dixon

  1. The Bassment

Un des endroits les plus underground de Détroit, tenus par des gens parmi les plus adorables de Détroit. Dans l’est de Détroit, pas loin de 8 Mile, Mollison aka Body Mechanic accueille dans son sous-sol, the Bassment, tous les dimanches de 19h à 21h des Djs de la ville ou d’ailleurs, qui viennent ici partager un bon moment entre amis et nouvelles têtes. Pendant le festival, le Bassment accueille d’autres collectifs comme Minimal Detroit, et des artistes comme le grand Anthony Shake Shakir. Ou ce live avec Roach, fondateur du Tec-Troit festival, aux platines et Ray 7 jouant du drum electronic. Tous les deux sont membres d’Underground Resistance, et ont l’habitude de jouer ensemble, le drum est parfaitement synchro sur les beats techno joués et ajoute une profondeur rythmique à la musique qui approche la perfection.

  1. La météo du Michigan

Si vous avez déjà passé du temps dans le Michigan, vous savez qu’il peut faire 5 degrés un moment, et 25 quelques heures plus tard, les écarts de températures sont assez surprenants pour un visiteur. Mai est un mois charnière où on sort de l’hiver (oui, oui, en mai), et où les premières températures chaudes apparaissent. C’est une période particulière à Détroit, où l’on sent l’énergie de toute une ville prête à ranger ses bottes fourrées et son manteau polaire, pour aller profiter des plaisirs de l’été. Un été qui est toujours très chaud et porteur de nombreux orages aussi impressionnants que poétiques. Cette année ne déroge pas à la règle et nous a offert des souvenirs uniques, comme cette énorme averse qui nous a tous surpris au festival, et a poussé les gens à courir et se réfugier sous l’unique endroit couvert qui jouxte la scène principale. A ce moment, Soul Clap jouait live sur scène, accompagné des excellents Haz Mat et Amp Fiddler, impressionnés de la tournure de la météo. Mais à peine 5 minutes après le début de cette pluie battante, un grand soleil revenait et les artistes jouaient un morceau où les paroles « let the sunshine in » raisonnaient, accompagnés par les claviers d’Amp Fiddler et Haz Mat… Un moment inoubliable, et un bonheur collectif immense de voir le soleil revenir aussi rapidement et pour le reste du festival.

movement138Soul Clap live, Haz Mat, Amp Fiddler

  1. Les workshops de Spin Inc. DJ School

Spin Inc. DJ School est une école de DJing fondée par Ron Johnson et Juan Akins à Détroit en 2015. Ils organisaient une série de workshops gratuits pendant les dix jours précédents le festival, traitant de nombreux sujets, de la compréhension des beats par minute à des workshops Roland ou Serato. On retiendra la masterclass de Juan Atkins, un moment unique que les gens écoutaient religieusement. Mais aussi le workshop de la talentueuse Nandi Comer, poète et DJ de Détroit, et fondatrice de l’extraordinaire projet ‘Techno Poetics’ qui l’a vu parcourir les lycées de la ville, pour parler de techno aux jeunes de Détroit, les éveiller à cette culture et les faire écrire des poèmes sur le sujet. Des poèmes magnifiques, et rafraichissants de vérité et d’éloquence.

movement204Juan Atkins

Parmi tant d’évènements, on retiendra également le set d’Alton Miller, un concentré de pur disco et de house, impossible de ne pas danser… Mais aussi Recondite, toujours impeccable et Moodymann, qui a joué du son depuis Mahogani Records (le bâtiment se trouve en face de Submerge) pendant une bonne semaine, faisant raisonner dans Détroit ses meilleurs morceaux, un petit plaisir annuel sur Techno boulevard.

Alia.
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Photos crédit Alexandre Da Veiga – sauf photographie couleur crédit Ron Trent.

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