Le Movement s’est déroulé du 23 au 25 mai à Détroit dans le Michigan. Présenté comme le festival de techno le plus underground des Etats-Unis, il réunit des artistes du monde entier au cœur de la ville. Retour sur le festival et la myriade d’évènements qui se sont produits autour de celui-ci.

Le Movement crée une effervescence assez rare à Détroit pour être soulignée. Une fois par an, la ville se remplit (plus de 100 000 personnes assistent au festival), les hôtels sont complets et on sent le bouillonnement plusieurs jours avant le début du festival. Cette année il était notamment précédé par plusieurs conférences autour de Détroit, la première ayant eu lieu trois jours avant, autour de la relation entre Detroit et Berlin. The Detroit-Berlin Conference a eu lieu au musée d’art contemporain de la ville le mercredi rassemblant beaucoup de gens de Berlin et une volonté de calquer sur Détroit certaines dynamiques à l’œuvre dans la ville allemande. Se succèdent plusieurs interventions de différentes origines comme Cornelius Harris et John Collins d’Underground Resistance, ou Marsha Music une écrivain qui vient nous parler des quartiers de Détroit aujourd’hui remplacés par la Chrysler freeway, un autoroute gigantesque qui transperce la ville, là où existaient avant Black Bottom et Paradise Valley, deux quartiers culturellement et musicalement inscrits au Panthéon de la culture noire américaine. S’en suivent d’autres interventions par des personnes travaillant dans l’immobilier par exemple ou encore le CEO de visitBerlin ou celle du patron du Trésor Dimitri Hegemann.

CFnsP41WYAE5MCJGary Stork “The Voice of Music Story: Made To Last”, Michigan Sound Conference
Crédit photo Rebecca M. Chung

La Michigan Sound Conference qui se tenait le vendredi dans la magnifique bibliothèque de la ville, réunissait des participants divers et variés sur le thème de la musique à Détroit et offrait une vision beaucoup plus intéressante et globale de la ville. Créée par le Detroit Sound Conservancy (dont on vous parlait ici), la conférence traite de la musique de Détroit de toutes les manières possibles et avec des sujets tous aussi intéressants les uns que les autres. Ainsi on a le plaisir d’en apprendre plus sur la manière dont les femmes ré-imaginent et réinventent l’espace dans le hip-hop à Détroit par Rebekah Farrugia et Kellie D. Hay, sur les lieux d’éducation musicale de la ville par Barbara Martin ou encore sur les history music districts de la ville, ceux du passé, du présent et du future. On a la joie de découvrir aussi le Black History 101 Mobile Museum de Khalid el-Hakim dont on vous reparlera très prochainement.

Le festival commence avec une préparty le vendredi soir. On se dirige vers The Works, un des clubs principaux de la ville pour assister à une proper techno party comme ils appellent ça, à savoir un line up composé par Shifted, Paula Temple, Keith Kemp ou encore Luke Hess. La soirée se révèle bien sympathique, on sent l’effervescence pré-Movement et la volonté des gens de vouloir faire la fête. La main room est celle où on a passé le plus de temps, dark avec juste un écran derrière le DJ dont le visage se fond au gré des formes et des couleurs qui changent. Le son est parfois un peu trop fort (notre oreille gauche s’en souvient encore) mais il reste néanmoins bon et le set de Paula Temple est une vraie merveille, quintessence d’une techno anglaise typiquement industrielle parfois toutes en subtilité, parfois beaucoup plus ardente et puissante. Shifted prend la suite, maniant les platines comme à son habitude, avec un son typiquement british techno, industriel là encore, mais aussi envoutant, harmonieux et frénétique. Côté patio, on a le plaisir d’assister au set de Keith Kemp, on avait déjà croisé le Monsieur dans une soirée il y a quelques années de cela à Détroit, pour un set house des plus agréables. Cette fois le DJ est résolument plus techno et nous gratifie d’un set de techno industrielle mais toutefois beaucoup plus chill que celle jouée à l’intérieur du club.

17695_10155552787375244_5471576910361418691_nShifted – crédit photo Albert Freeman

Premier jour du Movement. On arrive le samedi après une (très) petite nuit, il est 13h et le festival commence à peine. On pénètre par l’accès presse, et tombons directement à côté de la main stage dans un large espace réservé avec pelouse et canapés pour chiller au soleil. Concernant l’entrée principale c’est une autre histoire, l’organisation est beaucoup moins fluide et l’on déplore dès le début de l’après-midi un manque de personnel à l’entrée. Résultat : une attente de plus de six heures pour la première journée et une avalanche de critiques (compréhensibles) de la part des festivaliers, surtout quand on sait que le prix d’un billet pour la journée s’élève à 75$. Une fois à l’intérieur la situation est toute autre, il y a peu de monde en ce samedi ensoleillé, on profite car ce sera le jour le moins peuplé du festival.

A peine arrivé, on est frappé par la qualité de la musique sur la scène Detroit Love du festival, assis à côté on se laisse porter par cette techno typiquement Detroit, dans la lignée de Drexciya ou Dopplereffekt. Et en effet, on peut l’être puisque ce n’est rien de moins qu’Urban Tribe qui inaugure les premières heures du festival, soit un groupe tournant composé d’Anthony Shakir, de Carl Craig, de Kenny Dixon Jr. et de Sherard Ingram plus connu sous le nom de DJ Stingray et pour être la moitié du mythique duo Drexciya. Pour le Movement c’est Carl Craig himself et Sherard Ingram qui nous font l’honneur de jouer et d’offrir à une dizaine de personnes l’un des meilleurs sets du festival.

4bvJyg0gZJcMn1x0K3PZyBVlZNV1YE8wIMZ9ZXoJmHs,kIirIPvFVtD6KqekmzNK9ItnNvcH5_uRX4oJHHnPOvY,rokJ5-Db-l5cizT5DRM1Dfs-M5nX1QIZuWT3zl7UC_gUrban Tribe (Carl Craig et Sherard Ingram) – Crédit photo Steven Pham

Après avoir assisté au début du set de Jay Daniel, qui nous délivre comme à son habitude un concentré de très bonne house aux accents vintage, on se dirige vers la main stage pour aller écouter Luke Hess. Ça fait longtemps qu’on voulait entendre le bonhomme, souvent décrit comme un des meilleurs DJs de la dernière génération de techno de Détroit. Et l’artiste ne nous déçoit pas en jouant une techno racée, pure, mélodieuse et industrielle à la fois – dans la lignée de ses grands frères de la Motor City avec une petite touche européenne en plus, où quand Juan Atkins rencontre Function.

On passe ensuite à la Red Bull Stage, se réjouissant d’avance de pouvoir assister au set de Rick Wilhite, the Godson et membre de Three Chairs. On arrive pour la fin du set de Ben Christensen, un DJ local auteur d’un set de house tendance early days, une bonne surprise. Puis Rick prend les platines, et nous livre un set d’une qualité énorme, entre son old school tendance NYC early hip-hop (esprit Fab Five Freddy) et house typique de Detroit à la Theo Parrish, remplies de nappes musicales et des pianos jazzy.

Le DJ commence par une grosse house à l’ancienne, remplie de saxo, de bass bien funky et de voix groovy qui évolue ensuite vers une house plus deep, raw et tout en sonorités rondes et fines faites de violons et de petites envolées au piano. Puis The Godson passe à une house beaucoup plus techno et hypnotique aux accents acides avant de repartir vers des contrées plus douces. On retiendra un remix de I put a spell on you de la mythique Nina Simone, house à souhait, une vraie pépite et un avant dernier sons hommage à J Dilla, samplant “from the street of Detroit”. Rick Wilhite finit son set par un morceau du rappeur, « E-mc2 » qui provoque les applaudissements du public. L’artiste nous a ainsi livré un des meilleurs sets du festival, capable en une heure et demie de manier les différents genres de house avec virtuosité, passant de l’un à l’autre en gardant toujours une cohérence globale, et une qualité rarement égalée.

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Mister Rick Wilhite – Crédit photo Frédéric Trottier

A la suite de Monsieur Wilhite, a lieu un live et pas des moindres, celui de Kenny Larkin. Connu pour être un pionnier du genre, l’artiste crée de la techno depuis les années 1990 aux côtés de ses compères Derrick May ou Kevin Saunderson. Après une intro d’une planance absolue, remplie de samples de voix type microphone pour fusée prête à parer au décollage et nappes de musique lente en fond, le DJ nous délivre un live construit où ils enchainent ses plus belles productions, tout en finesse et en techno comme avec ses morceaux Future, Groove ou encore Smile.

Mais le plus beau moment du festival, ce n’est pas au festival qu’on l’a vécu. Le lendemain, dimanche, on se dirige vers Spectacles, une toute petite boutique de vêtements de hip-hop tenue par Zana, une adorable dame présente dans la techno depuis des décennies maintenant, et inconditionnelle du Music Institute en son temps. Octave One, les frères techno qui écument l’Europe avec leur mothership aux multiples machines pour régaler le public de lives dont ils ont le secret, ont décidé de poser leurs valises (littéralement), chez Spectacles. Les compères voulaient faire honneur à Zana et à Détroit en organisant un show intimiste pour leurs fans, un de ceux qu’il serait impossible de tenir en Europe pour cause de popularité impressionnante.

On ne doit même pas être 30 à tout cassé dans la salle, et Lenny et Lawrence, les deux frères d’Octave One, s’activent depuis un bon moment à la préparation de leur live. Une fois l’installation terminée, ils nous expliquent dans quel sens ils vont jouer, d’abord des morceaux old school avant de passer à des extraits de leur nouvel album. Les artistes vont ainsi jouer un morceau, s’arrêter pour discuter avec nous, reprendre et ainsi de suite pendant plus de deux heures. Ils nous parlent pêle-mêle de leur collaboration avec Underground Resistance et Rolando, de la manière dont ils produisent – toujours avec leurs trois autres frères – mais toujours à deux pour les lives en tournées, des anciens morceaux avec Anna Saunderson ou encore de leurs débuts au Music Institute, quand ils ne faisaient encore que le son et les lumières pour le club. On a même le droit en bonus à une explication approfondie de leurs outils de travail, de ce qu’ils utilisent, de s’ils en changent ou non et du rôle précis de chaque instrument. Quand le live touche à sa fin, on leur fait jouer un morceau supplémentaire, Lenny explore sa MPC, nous fait écouter des bribes de morceaux pas encore sortis avant de finir sur un projet encore en cours de son frère Larry. On vous laisse imaginer à quel point ce moment était unique, pouvoir bénéficier d’anecdotes et du savoir de deux légendes de la techno, le tout dans une ambiance plus que détendue où on leur parle comme de vieux amis restera un moment techno définitivement gravé dans nos têtes.

Après ça, on se laisse emporter par la chillance du Memorial Day et on passe la journée à buller en mangeant du barbecue (grosse tradition du jour), mais pas trop quand même pour être à l’heure pour le live de Model 500 sur lequel on fantasme depuis quelques années maintenant. Juan Atkins apparaît tout de noir vêtu, lunettes carrées noires et visage sérieux. Prennent place à côté de lui, Mad Mike aux claviers, Mark Taylor et DJ Skurge. Le live peut commencer. Devant un écran qui diffuse des images, de la voie lactée à la ville de Détroit, Juan Atkins commence à scander des paroles dans son micro aux effets qui lui donne des allures de robot futuriste. Pendant une heure durant, le live est un concentré de la techno la plus originelle, tendance Clear et Alleys of Your Mind, parfaitement interprétés et qui provoquent les applaudissements du public. Mention spéciale pour Mad Mike et ses claviers, qui apporte cette petite touche gospel dont lui seul a le secret, pour un live mémorable qui restera gravé dans les annales, « there’s no place like home », comme dirait Juan Atkins.

Direction ensuite la Tangent Gallery, ancienne usine reconvertie en club et galerie d’art, pour No Way Back, ou la meilleure afterparty du festival selon nous. La soirée qui se déroule de 23h à 10h (rarissime exception à Détroit), réunit des gens de tous bords, venus faire la fête dans un esprit plus européen qu’américain, la plupart des gens de la soirée dansant (et ça aussi, c’est une exception). Une petite description de la soirée permet d’avoir un bon aperçu : « If you don’t understand the touchstones of this party, it might be impossible to explain. It is a comment on a continuum. For many of us it began in the 90s, searching through fliers at Record Time, calling info lines and buying your ticket at Zoot’s only to get lost trying to find that elusive warehouse. What was inside? Something amazing… This is our generation returning to the source, feeling a freedom and a heat within the music that resulted in speaker fucking. Every generation experiences this without the aid of a night club time machine, whether it was at The Loft, Better Days, The Gallery, The Warehouse, The Shrine, Cosmic, Luomos, The Muzic Box, The Hacienda, Medusa’s, The Music Institute, or Berghain. You might not even know that you have soul until you experience being totally lost in the mind control music and realize there is no way back. ».

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Au programme de No Way Back, de fameux noms de la techno, comme Derek Plaslaiko, Erika ou BMG auteur d’un set dont on se souvient encore, emprunt de techno old school et très énergique. La découverte de Mark Verbos est un vrai plaisir, son live est une réussite, lui qui est né à Milwaukee en 1976. Producteur et DJ depuis le début des années 1990, il possède également un diplôme d’ingé son et bosse dans le milieu à Chicago. Il fonde son label, Simple Answer, en 1999 et commence également à réparer puis créer ses propres synthétiseurs et séquenceurs. Tout un programme.

L’ambiance du festival est un peu particulière, très différente de celle qu’on peut voir un peu partout en Europe dans les festivals de musiques électroniques. Il semble déjà y avoir une barrière beaucoup plus poreuse entre ce que l’on désignerait comme musiques électroniques underground, house et techno en tête, et l’EDM ou autre pop électronique dérivée. Il n’est ainsi pas surprenant d’entendre de l’excellente musique sur une scène mais une soupe inécoutable sur d’autres. Le public diffère également de celui européen, on se sent plus dans un festival d’EDM que de musiques underground, les participants ayant un faible absolu pour les cheveux colorés, les gadgets fluorescents et autres accessoires flashys qui vous rendent visible à plus de 10km à la ronde. On a même vu des perches à selfies. Le lieu quant à lui est vraiment particulier, faire la fête au cœur de Détroit, entouré des buildings d’un côté et de la rivière (et du Canada) en fond de l’autre, est un sentiment spécial. Et Hart Plaza, la place qui accueille le festival dans Downtown renferme aussi des lieux de chillance comme de petites étendues d’herbe dont certaines avec vue sur la rivière, des hamacs disséminés un peu partout etc.

QmoYJC0xlfDqd34rwOrABkCk4FvpHfVkNCbXLQBBZMEModel 500 – Crédit photo Douglas Wojciechowski

En bref, le Movement donne à Détroit un aspect inédit avec pléthore d’évènements qui ont lieu avant, pendant et après le festival. On retiendra du Movement ce qui se fait de mieux à Détroit (et qui n’a pas nécessairement besoin d’être associé à ce qui se fait de moins bien) mais surtout les évènements hors festival, si uniques et particuliers, qui redonnent les couleurs de la techno à la ville qui lui a donnée naissance.

En bonus, trois questions à Move D à propos du Movement :

Tes impressions à propos du Movement ?
Movement m’a vraiment surpris, dans le bon sens et excepté pour quelques problèmes techniques que j’ai pu rencontré, la production était super, les gens aussi et j’étais vraiment chanceux car j’ai joué sur une bonne scène, au bon moment, c’était génial ! Et toutes les soirées qui ont eu lieu autour du festival étaient dingues, Deep Detroit, Chicago versus Detroit, Moodymann Soul Skate, c’était formidable ! Et cette année malheureusement je ne jouais pas pour le festival mais pour des afterparties du coup je suis arrivée pile à temps pour mon set de dimanche soir au TV Lounge [le dimanche soir]. Mais les promoteurs au Works, un autre club de la ville, me disaient qu’ils sentaient que c’était toujours mieux d’année en année et c’est probablement la meilleure chose que tu peux dire à propos d’une ville si belle par nature comme l’est Détroit. Je pense que c’est vraiment the place to be, un endroit pour habiter, investir, j’ai même des amis comme Daniel Bell qui sont revenus s’installer de Berlin à Détroit et je pense que pas mal de gens envisagent de revenir à présent, c’est le bon moment, tu peux acheter quelque chose de manière très abordable.

Quelques uns de tes artistes favoris de Détroit ?
Premier nom qui me vient à l’esprit, Keith Tucker ! Et ensuite bien sur les classiques, Carl Craig, Kenny Larkin, Eddie Fowlkes, Mike Banks, Dan Curtin, Daniel Bell and the new generation, Moodymann, Theo Parrish, Big Strick, OB Ignitt, FXHE Records, Derrick May, Juan Atkins, Keith Worthy, je les aime tous !

As-tu rencontré ces gars (Big Strick & OB Ignitt), vous bossez ensemble ou c’est juste des relations amicales ?
Et bien nous y travaillons… Et l’année dernière, Keith Worthy m’a beaucoup « sorti », et j’étais à cette soirée Detroit versus Chicago, c’était une proper black party, et j’ai rencontré tellement de gens extraordinaires, Glenn Underground, Boo Williams, on prenait des photos, c’était le top pour moi, le petit blanc d’Europe (rires) !

Alia.

Crédit photo de couverture Douglas Wojciechowski.