Je ne fais pas partie de ceux qui ont eu la chance de se rendre au Dimensions Festival cette année (report ici). En revanche j’ai eu l’opportunité de m’envoler à l’autre bout du monde, plus précisément au Japon au moment du mystique (ou mythique, comme il vous semblera) Labyrinth Festival. Elu meilleur festival de Septembre par Resident Advisor, ce dernier m’intriguait. Son line-up, bien que particulièrement soigné, se démarquait de celles que l’on peut voir habituellement sur notre vieux continent : moins d’une vingtaine de noms et pas de grosses têtes d’affiches. Rendez vous compte vous-même.

Après coup, on se demande alors vite quelle est la particularité de ce festival. Qu’est-ce qui pousse le site référence en musique électronique à considérer  la petite station de ski japonaise de Naeba comme « the place to be in September » ? Après quelques recherches sur Internet j’ai pu trouver quelques raisons à cela : certains DJs tels que Donato Dozzy semblent attendre ce festival plus impatiemment que tout autre évènement de l’année, d’autres préparent leur set jusqu’à sept mois à l’avance. La réputation du soundsystem comme étant l’un, voir le meilleur du monde contribue aussi grandement à cette renommée.

Mais même cela n’a pas suffi à me convaincre d’acheter un ticket à un revendeur, seule possibilité puisque les places proposées aux Gaijins (étrangers) sont au nombre de cent seulement et ont toutes été vendues en moins de deux minutes. A peine arrivé à Tokyo, mon ami Jérome (que je remercie infiniment) a trouvé une solution de dernière minute pour que je puisse me joindre à lui et ses amis français, faisant chaque année plusieurs milliers de kilomètres pour se rendre sur place.  Deux jours après mon arrivée dans la capitale japonaise, je me trouvais donc dans le Shinkansen accompagné d’une douzaine de français surexcités à l’idée de se rendre à leur pèlerinage annuel.

Jour 1

Une fois arrivé sur le site je commençais déjà à comprendre. Une heure avant le début des hostilités, on s’installa, et surtout on observa le défilé de japonais venus planter leurs tentes toutes plus sophistiquées les unes que les autres sur le site du festival. Je découvrais ainsi le lieu, cette gigantesque clairière nichée au milieu des montagnes de mille mètres d’altitude s’avéra vraiment bluffante. L’air qu’on y respirait était pur, on sentait l’odeur de l’encens par moments. La décoration et la population se prêtait à un style hippie version nippone. Le DJ booth était en effet installé dans un tipi, entre deux sculptures en bambous. Autres observations intéressantes: je remarqua que l’équipe d’organisation n’a pas souhaité investir dans des effets de lumière, et qu’il n’y avait qu’une seule scène.

 A 18h, Yves de Mey lançait le festival avec une heure de DJ set, puis une heure de live. C’est au cours de cette seconde partie qu’il m’a paru s’exprimer le plus librement. Dans un registre ambiant techno, ce dernier lança parfaitement le festival, tout en me faisant doucement découvrir le soundsystem, dignement apprêté par Funktion One.

Avec Van Hoesen, il forme le duo Sendai qui compte notamment un EP sorti sur les très réputées séries Monad de chez Stroboscopic Artefacts.

John Osborn s’occupa par la suite de nous mettre tranquillement en jambes avec un set assez rythmé et plutôt accessible. Il nous permit surtout d’avoir un aperçu plus global du soundsystem. Et que dire ! Jamais je n’ai entendu un son aussi clair, équilibré, et puissant. A vingt mètres des enceintes pas besoin de crier pour s’entendre, loin de là, et pourtant… Le volume sonore était déjà très important. Les aigus ne claquaient pas, les basses ne saturaient pas, l’équilibre était réellement proche de la perfection. Habituellement, plus on s’éloigne de la piste de danse et plus les fréquences basses survivent jusqu’à former un brouhaha. Ici non, le son restait très clair. La réputation du soundsystem du Labyrinth était amplement mérité !

Après un live full analogique de Erika plutôt intéressant, sans toutefois être très prenant, Surgeon prenait place pour un live ambient de 2h. Il clôtura cette première journée. D’une précision chirurgicale, il nous asséna d’une prestation drone/ambient impressionnante. Tantôt d’une intensité extrême, tantôt dans un registre plus tranquille, l’anglais réussit avec brio le difficile challenge qui l’attendait. Pas évident de fermer une journée de festival dans un set ambiant, surtout face à un public si exigeant !

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A la fin de cette première journée, plus que la musique c’est l’ambiance générale du Labyrinth (sans oublier le soundsystem) que je retins. Les 2500 personnes dans un lieu qui pourrait en contenir le triple, les prix très bas, la qualité du soundsystem sont autant de gages de la rigueur et du perfectionnisme des organisateurs. Derrière le DJ on pouvait seulement apercevoir de temps à autre Russ Moench, le créateur du festival ; Et force était de constater joyeusement l’absence de jolies jeunes femmes se dandinant près des bouteilles artistes pour le plaisir fade et égoïste de se montrer. Au contraire, on retrouvait les bénévoles du festival dansant à ses côtés comme des dératés. La gentillesse, la politesse et la bonne humeur que dégageait chaque participant dépassèrent tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. Ainsi chacun s’excusait avec le sourire jusqu’aux oreilles après une bousculade involontaire. Sans aucunes barrières au bar et aux toilettes, des queues parfaitement alignées se dégageaient; personne n’osait d’ailleurs troubler cet ordre qui semblait si naturel ici

Je partis me coucher à la fin du festival en me disant que le meilleur restait encore à venir, l’image de la line-up du lendemain en tête.

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Jour 2

Le festival commençait aujourd’hui à 8h30 pour finir à 1h30. Un format horaire assez inhabituel, mais très bien étudié : on ne commençait pas trop tôt pour faire un after la veille, et pas trop tard pour inciter les festivaliers à venir tôt. Après un petit-déj copieux, on arriva à la clairière aux alentours de 11h30 pour voir la fin du set de So. Parfaite mise en jambe de la part du japonais ; celui-ci enchaina des sons deep-tech à la perfection. Ses transitions furent rapides et maitrisées, d’autant que sa sélection fut de haute volée. Vint ensuite le live de Burnt Friedman de 12h à 13h. Après un début assez minimaliste et très progressif aux sonorités un peu sud-américaines, il se lança dans une deuxième partie un peu plus barrée qui réveillera la foule.

Le seul nom qui ne m’enchantait pas sur la line-up, à savoir Scuba, confirma mes appréhensions. Après une très bonne petite heure de deep-techno, ce dernier s’enferma dans une tech-house club qui fut à mon sens le seul véritable point noir du festival. Aucune recherche dans le choix de ses sons (4 d’entre eux signés Recondite dont le fameux Caldera qui semble être le must-pass dans tous les festivals actuellement) couplé à une technique « touche à tout » qui dénatura le peu de substance des morceaux qu’on entendit.

En revanche à partir de 16h les événements prirent une tournure complètement différente : se succédèrent Dundov, Van Hoesen, Atom, Kangding Ray et Bee Mask. Tous en live (excepté Van Hoesen en DJ/live), la prestation de chacun fut de très haute volée.

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Ce fut d’abord Petar Dundov ! Il prit place pour un live de une heure quinze jusqu’à 17h15. Son set s’avéra d’une intensité très élevée et particulièrement progressif. Comment le dire… Il mit la foule en délire. Personnellement je n’affectionne pas les artistes ayant ce genre d’approche, je m’en lasse très rapidement. Cette fois-ci non, le père Dundov réussit à me maintenir en haleine de la première à la dernière note. On m’avait déjà raconté la prestation, en DJ set, du croate lors du Dimensions Festival. Ce garçon là se révèle plein de talent.

Difficile pour Van Hoesen de reprendre les platines après un set d’une telle intensité. Pourtant il s’en sortit merveilleusement bien par un set minimal techno très froid, un registre que j’affectionne bien plus. Une grande émotion vers 20h30 lorsqu’il passa son track ambient Attribute 39 remixé par Dozzy entre 2 bombes techno ! here it is :

  Peter Van Hoesen – Attribute 39 (Donato Dozzy remix)

 

Je n’ai pas eu la chance d’écouter attentivement Atom Tm présentant son live minimal techno aux sonorités acid « Ground Loop » ; mes jambes étaient sur le point de défaillir, et la tentation des délicieuses Taco Yaki (boulettes fourrées au poulpe et à la mayonnaise) furent trop forte. Après une longue pause d’une heure, je revins écouter la fin de sa prestation, très solide.

A 22h30 arrivait le seul représentant Français de cette édition, Kangding Ray, sur lequel j’avais placé de hautes espérances. Encore un artiste ayant signé sur Stroboscopic Artefacts d’ailleurs… Après une très belle et courte intro, les basses résonnèrent comme jamais ! Kangding Ray nous livra une prestation vraiment impressionnante pendant ses deux heures de live. Une techno des plus noires, violente, rapide, et sans aucunes concessions. L’interprétation live de son track phare Amber Decay fut d’ailleurs impressionnante tant elle différa de la version originale… Le petit frenchy se donna à fond !

Kangding Ray : « Amber Decay »

 

00h30 sonna la fin de deux heures de danse endiablée, et le début du désormais traditionnel set ambiant pour redescendre tranquillement. Chris Madak aka Bee Mask était chargé de cette tâche pour ce deuxième jour. Après vingt premières minutes difficiles à saisir, l’américain offrit un aller simple vers le cosmos à tous les festivaliers présents pour son set. Grâce à cet artiste, premier à véritablement jouer avec le silence, on eut la chance d’écouter quelque chose de vraiment novateur. Ci-dessous un petit son pour vous faire une idée de ce que l’on se prit sur la tête (ou dans, au choix):

Bee Mask – Fried Niteshade

 

 Pleins d’étoiles dans les yeux, les jambes bien engourdies après plus de quatorze heures de fête, on prit le chemin du retour vers le Ryokan, notre petit hôtel traditionnel japonais. Musicalement ce jour-ci fut intense, tout comme  l’ambiance d’ailleurs. Bien évidemment aucun acouphène ne me fatigua les oreilles avec un soundsystem réglé de la sorte… Quel plaisir !

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Jour 3

Le dernier jour arriva, on sentit déjà la nostalgie pointer le bout de son nez. Comme tout cela passe vite… Hier nous avions du dire au revoir à plusieurs personnes repartant avec d’autres obligations… On ne pouvait pourtant pas manquer le set de celui qui se présente comme le gourou du festival : Donato Dozzy. En effet l’italien s’y rend depuis 5 ans, et Resident Advisor affirme que le voir dans ce cadre revient à l’écouter « complètement dans son élément »

Cette fois-ci je débuta le festival sur les chapeaux de roues aux alentours de 11h45. En effet j’entendis raisonner au loin Dasha Rush jouer Consumed de Plastikman, une track que j’affectionne particulièrement et qui me mis directement dans le bain.

Plastikman – Consumed

 

La belle berlinoise joua dans un style qui correspond vraiment à mes standards actuels. Jusqu’à 12h30, celle-ci jouait des sons d’une intensité plutôt faible, minimalistes à souhaits et très deep. Parfois elle s’orienta vers de la dub, parfois vers un peu d’acid, mais toujours en gardant une cohérence remarquable. Dans la deuxième partie de son set, elle excita davantage la foule, notamment avec 2 morceaux d’anthologies que je ne reconnus malheureusement pas. Malgré quelques toutes petites erreurs dans ses transitions, son set fut remarquable par sa sélection. Malheureusement pour elle, elle n’arriva pas à correctement introduire son dernier morceau de sa composition, Ocean Shy. Ce fut d’ailleurs la seule transition ratée du festival, mais qu’importe tant ce track est magnifique ! Par ici pour l’écouter :

Dasha Rush – Ocean Shy

 

14h sonnèrent le début du set du très attendu Donato Dozzy. Normalement sensé finir à 18h, ce dernier poussa jusqu’à 19h avec à peu près 7 rappels provoqués par les incessants applaudissements de la foule… C’est dire ! Cette anecdote résume plutôt bien le lien qui unit le public du Labyrinth au DJ italien. Je ne crois pas avoir déjà vu un DJ aussi investi dans un set que pour cette occasion. Et quel set, quel voyage ! Après une heure de techno minimale d’une faible intensité mais très, très mentale, Dozzy déballa l’autoroute. D’une rigueur technique implacable sur ses vinyles, il nous dévoila toutes ses dernières pépites, dont un remix club unreleased exceptionnel de Ocean Shy de Dasha Rush.

Après les 7 rappels faisant danser comme des fous Dozzy et Russ Moench dans le DJ booth, les festivaliers prirent petit à petit le chemin du retour. Entre la joie encore présente et l’immense tristesse qui nous prirent,  une vague d’émotion semblait remplir le coeur de tous les participants qui se sautaient dans les bras.

En conclusion, je pense pouvoir affirmer que le Labyrinth dépasse toute autre festival dans le monde. Il s’agit là d’une expérience incomparable. La pureté des intentions des organisateurs y joue pour beaucoup. Ils auront pour défi futur de ne pas faire de concessions, mais comment en douter… Ainsi quelques faits me font remarquer l’écueil existant entre ce festival et nos parades européennes : Acheter une consommation ou de la nourriture ne donne pas l’impression de remplir les poches d’une organisation lucrative. Fait rare, vous le reconnaitrez, quand on voit beaucoup de lieux impersonnels de nos jours…

Ce qui est vraiment hors du commun avec ce festival, c’est l’impression de perfection sur tous les éléments contribuant à sa réussite ! Le soundsystem, la qualité musicale, l’ambiance générale, la population, le lieu, les prix et même nourriture si affriolante… Tout y est ! C’est un sans faute ! Le retour à la réalité en est d’autant plus dur. Dur de constater qu’il sera difficile de se sentir aussi vivant ailleurs qu’au milieu des montagnes japonaises le week end du 13 Septembre 2014.

Moults et moults remerciements à Jérome qui m’a permit de vivre cette aventure. Egalement merci à Jean et Patrick pour leurs photos.

Et un grand merci de la part d’High Five Magazine à Joseph qui nous a permit de vivre à travers son écriture, des images plein la tête, ce magnifique festival japonais ! 

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