Il y a quelques semaines à Berlin, se tenait la première édition du festival Detroit Detroit-Berlin: One Circle, hommage à la relation très proche que les deux villes ont toujours entretenu depuis la naissance de la techno à Détroit, à l’orée des années 1980. Organisé par le théâtre hybride et institution culturelle pluriartistique Hebbel Am Uffer (HAU), le festival s’étalait sur quatre jours, du mercredi au samedi, avec une soirée de clôture en collaboration avec le club Tresor. Retour sur ce festival qui fut une belle réussite, entre conférences, et performances lives, entre Detroiters et Berliners.

On arrive à Berlin la veille du festival, dans une ambiance estivale, où les températures dépassent les trente degrés, météo parfaite pour apprécier le charme de la capitale allemande à l’ombre de sa vaste nature ou au bord de la Sprée. Jour j, on se dirige vers le premier théâtre, HAU1, car Hebbel Am Uffer en possède plusieurs et le festival aura lieu entre deux espaces, un magnifique théâtre Art Nouveau construit en 1908, et un nettement plus contemporain, le HAU2, construit en 1992. Pour ouvrir le bal, un barbecue géant est organisé dans la cour intérieure du théâtre, avant une conférence sur l’histoire de la techno de Détroit et de son incroyable périple jusqu’en Allemagne, première d’une longue série puisque le festival propose une conférence tous les jours à 17h avant une seconde partie de soirée qui faite de performances musicales live.

Jour 1

Cette première table ronde réunit quatre acteurs de la scène techno Détroit-Berlin à commencer par Mike Banks qu’on ne présente plus, co-fondateur et figure tutélaire d’Underground Resistance, âme et conscience de Détroit, qui continue son combat pour sa ville et ses habitants sous différentes formes, artistiques mais aussi politiques et même mécaniques, Banks étant un fan de voiture absolu qui œuvre à l’ouverture d’un circuit pour que les jeunes de Détroit puissent tester leurs bolides en toute sécurité. Banks est rejoint par Adrian Tonon, figure municipale de Détroit, proche du maire de la ville pour qui il travaille sur le monde de la nuit dans la Motor City, cette ville qui a vu naitre Motown, et la techno, mais où les clubs ferment encore très tôt, à 2h maximum. Aux côtés de ces deux Detroiters, Dimitri Hegemann boss du club Tresor et du label éponyme, et Mark Ernestus génie musical, et fondateur du mythique disquaire Hard Wax prennent part à la conversation qui s’oriente autour de Détroit et de la manière dont Berlin a découvert ce nouveau courant musical naissant.

Les deux intervenants que nous retiendrons sont certainement Banks et Ernestus, deux penseurs de la musique, deux révolutionnaires aux backgrounds si différents et pourtant si proches depuis maintenant plusieurs décennies. Mark Ernestus possède une culture musicale immensément riche, et ancrée dans les musiques noires, c’était déjà le cas avant l’arrivée de la techno, qui n’a fait qu’accentuer son intérêt pour la culture de cette communauté, et a précipité sa venue à Détroit à l’orée des années 1990. Comme il le raconte très bien, la première fois qu’il va à Détroit, il est d’abord passé par New-York, très cordiale, mais très froide, sentiment qu’il ressent aussi dans une moindre mesure lors de son deuxième stop à Chicago. Mais c’est quand il arrive à Detroit, qu’il se sent chaleureusement accueilli par les différents musiciens, heureux et fiers de voir un allemand débarquer dans les rues de la Motor City, attiré par leur musique, et uniquement par leur musique.

R-2113-1166043718.jpegUR, Nation 2 Nation, 1991

Banks l’explique très bien et dépeint Ernestus comme un puriste, quelqu’un qui s’est toujours moqué des on-dit, des préjugés qui entourent Détroit pour ne se concentrer que sur ses habitants et leur musique, une attitude entière dont Banks souligne le côté honorable à plusieurs reprises lors de la table ronde. Banks, qui comme à son habitude, parle franchement, honnêtement, ne se souciant pas des centaines de personnes qui l’écoutent mais plutôt du message à faire passer. Son honnêteté se retrouve dans sa description de Détroit, et de ses habitants, des personnes « riches d’une richesse incroyable autre que matérielle », riches de culture, de générosité, de création comme c’est peu le cas à l’échelle de toute une ville. Mais honnêteté aussi lorsqu’il s’agit de parler de l’Europe, et de l’Allemagne qui les a d’abord accueilli et fait d’eux des super stars de ce côté de l’Atlantique. Banks ne le nie pas, au contraire, il rend hommage à ceux qui ont permis à UR et à la techno de Détroit d’arriver jusqu’ici. Mais en gardant son honnêteté il ne peut s’empêcher de pointer les aspects négatifs, ce manque de solidarité entre les membres d’une même communauté, cette absence de travail local, de compétences mises au service des artistes comme beaucoup de DJs américains auraient pu bénéficier d’une main amicale européenne. Autant vous dire que ca n’est en réalité pas arrivé très souvent.

La discussion se termine, et on mange un morceau rapidement pour arriver à l’heure au premier concert du festival, les Sun Ra Reel-to-Reel Sessions, une soirée placée sous les auspices du génie du jazz Sun Ra, et de ses enregistrements au magnétophone (Reel to Reel étant une abréviation de Reel-to-reel audio tape recording, la traduction anglaise d’un magnétophone). Ses sessions musicales en hommage à Sun Ra sont l’œuvre du musicien de Détroit Mike Huckaby, et du musicien allemand, Richard Zepezauer. Huckaby prend le relais après Zepezauer et délivre un set aussi jazz que techno, aussi profond que léger et dansant, un concentré de sonorités propres à Sun Ra, mêlées à une techno deep et mélodique. Une démonstration supplémentaire du talent d’Huckaby, diggeur passionné qui se renouvelle sans cesse dans divers projets artistiques, à la hauteur de son savoir et son gout musical. La DJ Lakuti ferme le bal, et délivre un set parfait, dans la continuation des musiques de Sun Ra, jouant des sonorités du monde entier qui plongent le public dans des danses endiablées. On rentre chez nous absolument ravis de cette première journée, et se demandant si chaque jour du festival atteindront ce niveau.

Jour 2

Et bien on ne s’était pas trompé, chaque jour du festival est un bonheur musical et intellectuel, on y apprend, et y apprécie des nouveaux artistes quotidiennement, et surtout, l’on se sent vraiment comme à Détroit, à 7000 kilomètres de là. Le second jour propose une conférence passionnante sur l’importance de la radio, avec deux personnalités de Détroit, John E. Collins, DJ aux milles facettes, radio DJ, mais aussi artiste incontournable de la scène house de Détroit, et membre d’Underground Resistance ; et Juan Atkins, The Originator, celui grâce à qui la techno a vu le jour, lui qui a toujours été habité d’une passion profonde pour le son électroniques, et le futur, deux aspects au cœur de la techno, qu’il a ensuite insufflé à de nombreux amis, comme Derrick May, Kevin Saunderson, et Mike Banks. Ils sont rejoints par Hanna Bächer journaliste radio freelance, et Diana McCarty, qui fait partie de la très bonne radio indépendante Reboot (que vous pouvez découvrir en cliquant ici).

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Discussion avec entre autres Juan Atkins et John E. Collins sur l’importance de la radio

Puis vient la partie live, avec Model 500 qui nous propose une heure et demie de pure techno, un souvenir mémorable. En 2007, Juan Atkins décide de former un band sous le surnom de Model 500, qu’il emploie déjà lui-même depuis le début de sa carrière musicale. Plusieurs musiciens de Détroit prennent part au projet, et pour cette représentation à Berlin pendant le festival, Atkins est rejoint par Dj Skurge, membre d’Underground Resistance, et Mark Taylor, collègue de longue date d’Atkins. Gerald Brunson, de Détroit également, s’occupe des projections 3D. On avait déjà eu la chance de voir Model 500 lors du festival Movement en 2015, ce qui nous avait laissé un très bon souvenir mais l’on a l’impression qu’ils sont ce soir à Berlin, un cran au dessus. On assiste à une véritable osmose entre les trois musiciens, Atkins est en grande forme, il parle au public, plaisante entre deux morceaux, ce qui créé évidemment une atmosphère parfaite, propice aux envolées musicales, et à une homogénéité créative entre les artistes. Trois synthétiseurs dans les mains des artistes pour un retour aux sources du son techno, entre electro-funk et sons machiniques voir totalement extraterrestres, renforcés par la voix au vocoder d’Atkins. On profite de chaque seconde de ce live que l’on sait déjà mémorable, Model 500 est un artiste, et maintenant un groupe, mythique de la techno de Détroit, et l’on regrette déjà la fin trop courte, car on aurait pu rester quelques heures de plus à apprécier leur musique. Clap de fin de la seconde journée.

Jour 3 & 4   

Les deux dernières conférences du festival traitent de sujets à la fois proches, et différents des deux premières, pleinement musicales. Dans ces deux discussions, « The Urbanisation of Capital : On the Critique of the Political Economy of the City » et « Cultural Capital? On the Role of Cultural Producers in the City », le festival propose d’ouvrir la conversation musicale à d’autres domaines de la société, en invitant des activistes, des chercheurs et des cultural producers à venir réfléchir et discuter les nouveaux développements urbains, et les changements drastiques que rencontrent les deux villes. Dans ce tourbillon de changements, bons et mauvais, quel rôle peut jouer la culture, à la fois porteuse de création, d’identité, et de revendications. A Détroit, la culture est primordiale, vitale, puissante et en même temps résiliente, se construisant contre la municipalité depuis de longues décennies, et alimentant la fierté des habitants, leur amour pour leur ville et en même temps sa réputation dans le monde entier. A Berlin la culture se développe rapidement, et souvent avec le soutien de la ville, comme la techno en est le meilleur exemple. Quand les musiciens de Détroit s’engagent dans une longue bataille pour obtenir une heure de fermeture des clubs à quatre ou cinq heures, la mairie de Berlin débloque un million d’euros pour assurer aux clubs leur isolation, et la liberté de continuer à ouvrir plusieurs jours, parfois sans interruption. Berlin a compris l’atout que représente la culture, et plus particulièrement la scène techno, pour la ville, Détroit y vient doucement et il est temps. De nombreux intervenants intéressants et cosmopolites prennent par aux discussions tels qu’Ingrid La Fleur fondatrice du fabuleux projet Afrotopia qui pense Détroit et l’afrofuturisme autour de différents projets (projection de films, club de littérature etc. – voir le site ici), Joshua Akers, chercheur en géographie urbaine à l’université du Michigan-Dearborn, Cornelius Harris manager d’Underground Resistance ou encore Séverine Marguin, sociologue et auteur d’une thèse en sociologue du travail et de l’art en cotutelle entre la France et l’Allemagne.

On retiendra aussi durant le troisième jour du festival, la présentation du projet Be-troit par plusieurs de ses membres, ce merveilleux travail qui réunit des artistes de Berlin et Détroit (Be-troit) autour du hip-hop. Des poètes, MCs, chanteurs et producteurs sont réunis le temps d’un album et d’un film qui capture Détroit, et révèlent le processus artistiques de ces jeunes gens qui ont l’air aussi talentueux que motivés. Les artistes de Détroit faisant partie du projet se sont rendus à Berlin, et inversement, le temps d’observer la scène contemporaine de l’autre ville, et les différentes formes artistiques qui s’y développent comme à Détroit où le spoken word tient une place majeure. La projection est suivie par une discussion avec Olad Aden, Phillip Halver, Ninjah et Sarah Reimann, que l’on manque malheureusement pour assister à d’autres projets du festival.

On a aussi beaucoup aimé l’éclectisme du festival, il est facile de faire un festival techno à Berlin, mais pourtant HAU a décidé de creuser plus loin, et de mettre en avant tous les vastes atouts artistiques de Détroit, à commencer par le hip-hop, très présent dans la ville. Ainsi le troisième est réservé à une soirée hip-hop, et à des artistes féminines noires avec notamment Miz Korona & The Korona Effect, figure du hip-hop de Détroit. C’est là que nous avons fait notre plus belle découverte musicale, avec la jeune rappeuse Ché Detroit. A seulement vingt quatre ans, et pour son premier voyage en dehors des Etats-Unis, Ché ramène sa joie de vivre, son énergie, et son talent. Elle enflamme littéralement la salle de concert remplie, et le public qui se déchaine en redemande plus. Son flow est parfaitement calibré, ses lyrics pensés et percutants, en une heure de show avec Stacye J comme parfaite DJ pour lui délivrer les morceaux adéquats à son flow, Ché a conquis toute la salle, et même Mike Banks, qui écoute discrètement du fond de la salle. Ché apporte un vent de fraicheur sur le hip-hop, et l’on a le sentiment que ce n’est certainement pas la dernière fois qu’elle vient se produire en Europe, plutôt la première d’une longue série qui l’on espère, passera un jour par Paris.

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La soirée de fin de festival a lieu le samedi, délocalisée au Tresor pour fêter la fin de cette merveilleuse semaine comme il se doit. Au programme du Globus, John E. Collins, Mark Ernestus, Eddie Fowlkes ou encore DJ Skurge au Tresor, pour une leçon de techno en bonne et due forme dans les méandres sombres et envoutant du club. On est très content d’avoir enfin pu assister à un set de Mark Ernestus qui sonnait exactement comme on le rêvait, à la frontière entre le Dub Techno et des musiques plus éclectiques, de la New Wave au Reggae. John E. Collins prend la suite, et délivre un set purement Détroit, une house qui tend vers la techno, empreinte de vocals, et de groove, dont Blackwater par Octave One en est surement le meilleur exemple. Le temps de passer voir DJ Skurge distiller une techno pure et dure au sous-sol, et l’on s’éclipse sur les notes d’Eddie Fowlkes.

Detroit-Berlin : One Circle était plus qu’un simple festival, c’était une semaine d’osmose entre les différents acteurs de ces deux villes, qu’ils soient musiciens, politiques, chercheurs ou autre. Les intervenants sont d’ailleurs tous restés le temps des quatre jours, découvrant d’autres artistes, rencontrant d’autres acteurs, parfois voisins de quartiers, ou alors vivant aux quatre coins du monde. C’était aussi ça la beauté du festival, voir plusieurs générations de Detroiters se croiser, se rencontrer et discuter, avec toujours le même talent et la même générosité qui a fait de Détroit le centre névralgique de l’art et la création qu’elle est aujourd’hui.

Alia.

Plus d’informations sur le site de Hebbel Am Ufer: https://english.hebbel-am-ufer.de/programme/festivals-projects/2017-2018/detroit-berlin-engl/

Crédits photo
Cover photo: Marco Microbi
Photo conférence: Udo Siegfriedt
Photo Ché: Maya Röttger

 

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