L’équipe d’High Five Magazine a eu la chance d’assister au festival Eastern Electrics en ce début de mois d’Août, au nord de Londres. D12Vox et Matt vous ont déjà livrés leur report, fidèles et détaillés. Laissez moi romancer cette aventure humaine.

  Prélude


Juillet. Au petit matin, à la sortie des clubs parisiens, un drôle de ménages intrigue les habitués du macadam. Un ballet nocturne de camionnette rouge vernis traverse la capitale qui ouvre à peine les yeux. Un clown, bariolé, au marcel et gros biceps, est sculpté sur les coffres de ce convoie burlesque, et un mégaphone vulgaire orne le capot, crachant à haut volume :

 
Oyéé Oyéé amateurs des dancefloor et autres férus de la night, Eastern Festival au parc Knebworth, une fête foraine unique au monde : bringues et attractions en tout genres !
 
Il avait le nez bouché, la gorge éreintée, et gueulait ;
 
Une fête foraine unique au monde : bringues et attractions en tout genres !

 

Les clubbers, exténués, tiraient la gueule. Certains insultaient le convoi, d’autres encore souriaient. Avec mes potes forains, on s’est tout de suite motivé. 

Coucou
Day One
   Pour être tout à fait honnête le day one était notre second, mais un certain sens de la pudeur et de la bienséance me garde bien de vous conter les péripéties d’un voyage houleux, et d’une nuit pleine de terre, d’insectes, de branches mortes et d’impatiente, tapis dans un buisson, en bord d’autoroute. Pour faire passer le temps, et vider la bouteille, on faisait des jeux de mémoire. Sans déconner.
   J’ai dans ma valise, une glacière-besace à roulettes, un réchaud à gaz deux feux, une lampe frontale triple leds, un set de vaisselle en plastique biodégradable, une gourde, un tapis de sol PVC, un sac de couchage deux secondes. 
   En vrai, j’avais pas de sac de couchage, mais qu’importe. Première surprise, les anglais ont un bien meilleur sens de l’hospitalité que leurs contrées. Les mauvaise langues diront que c’est pas bien difficile. A l’entrée du parc, un large panneau en bois donnait le programme des festivités. Quel ne fût pas notre étonnement d’y voir gravés un tas de noms obscurs. Oui, au lieu de désigner les attractions simplement par leurs noms, les organisateurs avaient préféré y inscrire le blaz du responsable. Surement de l’humour anglais. Pour l’anecdote, un responsable était sobrement appelé Eats Everything. Un autre Catz N Dogs. Le ton est donné.

Bref, au sein d’une masse de grands-bretons excentriques qui, pour l’occasion, avaient dégagé les oreilles, on plantait le campement, en piquant les sardines. Un quart d’heure et un demi litre de sueur plus tard, notre QG ressemblait à tout, sauf à ca :

 
Helloooo
   L’heure était venue de s’aventurer dans ce parc d’attractions pour adultes. Chauvins comme pas deux, les british nous avaient réservé trois des leurs pour entamer le show. Sous un grand chapiteau, Huxley animait comme un fou un énorme numéro de chamboule-tout. Passant d’un pied sur l’autre, en souriant, il tapait avec force, et précision. Les conserves volaient, et la foule, fascinée par les rebonds, tapait avec lui en faisant tomber les box et trembler la demeure, house, casa, dans une langue universelle. Après deux heures de défouloire, il passa la main, sous le coude, a Bicep, au singulier, mais pluriel. Le duo assurait le spectacle avec des tours de force, bras de fer, et autres punch-machine. N’étant pas spécialement amateur, je la jouais petit bras et passais mon chemin. L’occasion de sonder un peu les rosbeef, enjoués et rieurs, et de discuter de leur visions d’amour, tranquillement.

Un peu plus loin, dans un chapiteau de moindre ampleur, le vrai showman installait depuis quelques temps son cabaret burlesque. Le bruit court qu’il est l’attraction principale du week-end, hâtons nous. Pour s’y rendre, il suffisait de se laisser bercer par cette foule qui, conjuguant couleurs et paillettes, affolait la boussole et redéfinissait la norme.

C’est avec ses pieds que Théo Parrish frappa trois coups sur le plancher vibrant de la Substation, marquant le début de sa représentation, de son spectacle vivant. Difficile de rendre avec précision l’impressionnant mélange de genres qu’il déballa par la suite. Un véritable cirque, maîtrisé en solo. Acrobate, dresseur, trapéziste, ventriloque, le gamin sait tout faire. Jonglant avec les ambiances et domptant l’atmosphère, il donnait des couleurs chaudes au public, et faisait rougir Alexis Gruss. Son numéro de funambule paracheva plus de deux heures d’exutoire enfantin, mêlant funk, house, soul, deep et autres abréviations mono-syllabiques. Enchantés, l’air béat, nous quittions l’arène à reculons, à petit pas, laissant là le bruit qui court, ébloui pour danser.

Inutile de dire que la haute voltige de l’artiste était à maturer, et que le trapèze du virtuose a mis la barre bien haute. Un sachet d’amande caramélisé faisant office de lot de consolation, nous nous laissons tenter par le singulier numéro d’hypnose de Joy Orbison. L’anglais, dans l’arène comme chez lui, eut l’art féroce et délicat. Son numéro, dominé de bout en bout, s’apparentait autant à un poids qu’à une plume, réconciliant la poésie et la violence. Quel aérien retour sur terre.
A la recherche d’un second souffle au milieu des brins d’herbe, une image féerique attira notre attention. Dans un coin de la clairière, bien loin de l’agitation, une épaisse fumée blanche auréolait un dôme de mystère et de charme. D’un commun accord, nous laissons la curiosité prendre le pas sur la fascination.

Une simple minute d’immersion dans l’Igloo suffit pour prendre la température de cette véritable antre des sorciers, druides, prestidigitateurs et autres allumés du bocal.  Cette coupole mystique,  ou l’on imagine aisément Panoramix comploter avec Merlin l’enchanteur, sera pour les prochains jours un repaire assez hors du commun. Le lieu sacré des alchimistes.
Au chaudron, on retrouvait DJ Koze et son attirail de poudres et de fluides. L’oeil vicieux, il distillait son art en faisant jaillir vapeurs et parfums de sa marmite géante. Le nuage de magie emplissait rapidement le peu d’espace, condamnant les sujets au plus doux envoutements et langoureux sortilèges.
On se dissipait avec les dernières nuées tièdes, à la bouche le nom de DJ Koze, toujours.

Pour soigner l’obsession, divine et maladive, qui nous tenait au corps, nous faisons un détour à l’Electric City pour une projection futuroscopique de Maurice Fulton, du label Futureboogie. En maître de cérémonie, l’allien paraissait taquin, et toisait le videur comme pour lui dire avec malice ; Chéri, j’ai rétréci le public. 

De retour au QG les jambes lourdes et le coeur léger, nous petit-déjeunons avec le soleil qui se lève en fanfare. Au croissant, Morphée me convoque et m’ouvre grand ses bras, pour une ultime valse.

Day Two
   Pour être tout à fait honnête le Day Two était notre troisième, mais un certain sens de la mémoire me garde bien de vous refaire la même phrase pour commencer. Tant pis. Pendant ce temps là, le petit village de forains ne désemplissait pas. Les étendoirs prennaient lentement possession des lieux, les marcels pullulaient et chacun profitait à sa manière de cette extraordinaire exposition universelle de linge de festivaliers. Salut Brigitte, bien dormi ? Grognement. Dis Pascal, casse croûte ? Allez. Dans un coin de terre, les britons jouaient aux boules comme s’il s’agissait des leurs. Un peu plus loin, les anglaises exhibaient les cuissots comme s’ils n’étaient les leurs. Home, sweet home.
   On arrive après l’émeute à l’Igloovision, croisant sur notre passage bon nombre d’ahuris et d’excités, interloqués. Il est à peine 18h et Roman Flügel réchauffe les marmites de la veille, distribuant par la même des micro-doses de potion magique aux volontaires. Lui, est tombé dedans quand il était petit. L’artiste laisse un temps les fourneaux et drape une large table de velours rouge côtelé. Abracadabra, laissons place au magicien. Illusions, poudre aux yeux, et enchantement constituent le mélange astucieux de ce flirt torride avec l’impossible. Sûr de son art, le magicien dose, avec génie.
Le magicien dose
   On quitte l’Igloo avec mélancolie,  l’as de coeur dans la poche, et un foulard dans l’oreille.  Maceo Plex nous rendra difficilement le goût du réel, amer, ennui, tant le frisson d’un grand-huit (sur 20) n’égale celui des feutres et des lévitations.
   Bien malin qui pouvait prédire que la suite des événements nous était toute spécialement dédiée.  La grande tente principale, encore moite, abritait une foule inerte de faux-adultes assis en tailleur, sages, dociles. Il était l’heure d’or de la dramaturgie. Tale Of Us entraient seuls sur scène, sans micros, portant leur voix comme unique instrument.  Les souvenirs du conte narré par la suite sont vaporeux. On préfère se remémorer seulement cette maîtrise parfaite de l’art oratoire. Des dialogues à la Molière et du La Fontaine dans le texte. De quoi perpétuer le rêve éveillé, et diviser les âges, au moins par deux.
Nous laissons les dignes descendants d’Arturo Brachetti sur leurs nuages, du haut du notre, avec quelques applaudissements et des sourires d’enfants.

Sasha avait la lourde de tâche de conclure notre nuit. On soupçonne le gallois de partager avec son pote Joy Orbison des secrets de polichinelle tant son numéro complexe était également l’expression subtile de cette ambivalence lourd/léger, délectable. Un tourne-manège sophistiqué agrémenté de sons et de lasers colorés occupa nos dernières heures de veille.

Fuck Richie Hawtin, Magda, Chris Liebing. Notre samedi était placé sous le signe de la volupté.

Day Three 
   Pour être tout à fait honnête … je ne le serai plus. Du tout. Et vous invite à faire la peau au premier degré. Au troisième jour, Dieu dit :
“Que les eaux qui sont sous le ciel s’amassent en une seule masse et qu’apparaisse le continent” 
Et il en fut ainsi. Mouai, de notre côté la pluie s’invitait à la fête. Quant au continent britannique, on se passera de commentaires.  Téméraire, Dieu poursuit :
“Que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant sur la terre des fruits contenant leur semence ” 
Et il en fut ainsi. Sur ce point, on exprimera tant bien que mal notre désaccord avec les sentences divines (Dieu nous en garde).  Difficile de ne pas remarquer cette bouillie verdâtre tendant vers le jaune faisant office de sol depuis notre réveil. Victime malgré nous d’une damnation ma foi assez injuste, nous faisons pour la journée abstraction du divin, et privilégions l’humain. Une aubaine, au regard de la matinée qui nous attendait.
    Car dimanche c’est le bouquet final, le feu d’artifice de cloture. Soirée mousse, ambiance au rendez vous et grands noms derrière les platines. Y’a pas à dire, les organisateurs ont mis les bouchées double. Serbacanes, confitis et autres farces et attrape pleuvent de toutes part. Les campeurs pourront se déchainer avec un traditionnel karaoké dans un premier temps, animé cette année par l’homme aux initiales, MK. Devant une salle comble, le producteur envoie des vocals de pucelle que le peuple entier amassé sous cette toile reprend en coeur, en s’égosillant. Et je remet le sooon. 

   Il laissa assez rapidement sa place aux deux institutions que sont Kerri Chandler et Masters At Work pour mettre le feu une dernière fois à notre fête foraine sur le déclin. Au détour de deux tracks, miss camping, Ellen Allien se déhanche avec sensualité. De son côté, Roman Flügel, de retour de sa boiler room, distribue les lapins qu’il sort de son chapeau. On retrouve aussi DJ Koze, un serpent sur l’épaule, prenant des photos avec des filles de l’est. Huxley et Bicep lancent un pogo quand résonne O mi shango, Tale Of Us jouent les beaux parleurs avec les plus latines, quand monsieur Theo Parrish se tape des barres aux auto tamponneuses.
On quittera les lieux le lendemain matin, laissant faner le campement qui germait trois jours plus tôt, et la nature reprendre ses droits en mettant les voiles tranquille(s), des tentes.



Bonny