High Five Magazine couvre pour la seconde fois le festival Movement à Détroit aux Etats-Unis. Cette édition s’annonçait un peu particulière, d’abord parce que Kraftwerk faisait son apparition en clôture du premier soir, mais aussi car ce sont les dix ans du festival sous la houlette du même collectif. Pour marquer l’occasion, nous avons demandé à plusieurs DJs, habitués de Détroit et du festival, de nous en dire un peu plus sur cet évènement tout en vous décrivant ces cinq jours de fête effrénée. 

Le Movement Festival célèbre sa dixième année sous la houlette du collectif d’évènementiel Paxahau. A noter que le festival en lui-même est un peu plus âgé, puisqu’il a commencé avec Carl Craig à la programmation artistique en 2000, puis s’est vu diriger par Derrick May à partir de 2003 et Kevin Saunderson en 2005. Nous avons demandé à une multitude de DJs de nous donner leur avis sur le festival et il faut souligner que la plupart ont décliné, refusant d’encenser le collectif à la tête du festival, et qui a fait basculer le festival d’un évènement 100% Détroit à une gigantesque machine techno aux accents EDM provoquant du même coup certaines critiques dans la scène locale. Les autres nous ont plutôt répondu sur l’atmosphère de cette semaine si particulière qui attire à Détroit des dizaines de milliers de visiteurs chaque année donnant pendant quelques jours à la ville des allures berlinoises.

Pour Alton Miller, fondateur du Music Institute avec Chez Damier, cette période évoque “la fierté de voir le monde se réunir à Détroit pour avoir un aperçu de ce que nous avons fait, et continuons de faire musicalement. Je suis fier de Détroit pour cela, et fier d’avoir joué un rôle dans ce phénomène énorme créé dans une toute petite ville”. Tous reviennent sur la métamorphose de la ville durant cette période, comme BMG à la tête du label Interdimensional Transmissions pour qui le festival est “une expérience incroyable. Notre ville toute entière change le temps d’un weekend. Tout d’un coup, la ville croit en la techno, c’est dans l’air. C’est peut-être un peu comme être caribéen pour le carnaval” ou Ponchartrain, DJ disco de la ville, qui qualifie cette semaine de “grande réunion, même pour les gens qui n’habitent pas ici. Ils attendent Movement et savent pourquoi nous sommes tous là chaque année. C’est un moment de communion, où les liens se forment à grande échelle – une sorte de Mecque et un moment pour se rappeler de ce que cette musique représente pour tout le monde”. Le talentueux Luke Hess parle lui aussi de cette idée de laisser une empreinte dans une ville où la techno n’est pas aussi prégnante le reste de l’année, évoquant une “rencontre avec gens du monde entier qui apprécient le sang, la transpiration et les larmes qui coulent dans la musique électronique de Détroit à travers son histoire, et ce qui a été fait pour créer ce festival. Et l’espoir que ces personnes emportent avec elles un feeling que seul Détroit peut donner, pour le rependre dans leurs communautés”. 

movementdayone15Movement

Début des festivités dès mercredi soir pour l’after-party de la séance de dédicace du livre de la photographe allemande Marie Staggat, 313ONELOVE. Le recueil réunit des photographies d’une bonne partie des artistes de la scène de Détroit et la soirée a lieu à MotorCity Wine, un des endroits les plus agréables de Détroit où l’on danse sur le live de NF-2 ROACH & RAY 7, deux membres d’Underground Resistance, respectivement aux platines et aux percussions. Ray 7 aussi connu sous le nom d’Unknown Soldier, est un membres historiques d’UR qui nous donne le tournis lorsqu’il nous explique avec qui il a joué pour le festival au fil des années, “le groupe UFM par exemple où Bill Beaver chantait, ou avec INNER CITY lorsque nous avons joué live. Bien évidemment les années où nous avons joué avec G2G (Galaxy2Galaxy), Los Hermanos et Red Planet sont des moments inoubliables”. Cette période de festival ne serait pas la même si Submerge, le vaisseau mère d’UR, n’ouvrait pas ses portes aux visiteurs des quatre coins de la planète pour le désormais bien connu “Experience Submerge, Three Levels of Techno”. Du jeudi au mardi, le bâtiment d’habitude discret et nécessitant de prendre rendez-vous pour le visiter, se la joue porte ouverte avec magasin de vinyles agrandi au sous-sol, visites du musée de la techno au rez-de-chaussé et une multitude de DJs se relayant au première étage pour distiller un son made in Detroit tout au long du weekend. Comme le remarque justement Ray 7, cette période est aussi celle “des rencontres du monde entier”, Submerge étant fréquenté par les habitués comme les nouvelles têtes techno en quête d’histoire et d’une sélection musicale pointue.

Les choses sérieuses commencent vendredi soir avec la soirée Music Gallery organisée par le label Sound Signature et pour laquelle le line-up reste secret pour laisser aux gens le plaisir de découvrir les artistes une fois sur place. La soirée a lieu dans une petite galerie hip-hop de la ville, la Baltimore Gallery, au milieu des bâtiments désaffectés et des champs bucoliques. Pour la dernière, on était tombé sur Theo Parrish jouant un set de 8h, rejoint par ses amis Rick Wilhite, Moodymann et Marcellus Pittman soit Three Chairs au complet. Autant vous dire qu’on a vraiment hâte d’y retourner et on n’est pas les seuls, nombreux sont ceux qui gardent des souvenirs mémorables des soirées avec l’artiste, comme Alton Miller qui se rappelle cette année 2004 où “Theo Parrish, Kai Alce et Larry Heard ont joué dans la même soirée, inoubliable !! Un de mes meilleurs souvenirs de cette journée restera le live de Tortured Soul, juste après mon set et sous la pluie, je n’en ai pas manqué la moindre note ! “. On vous recommande au passage d’aller jeter un oeil à Tortured Soul, groupe originaire de Brooklyn auteur d’une musique groovy, hybride électronique et soul. Pour cette nouvelle édition de Music Gallery, Theo commence par nous faire voyager à travers la Black Music, funk, disco, soul et autres douceurs. L’artiste évolue vers d’autres contrées musicales avec la virtuosité qu’on lui connait bien, le volume monte progressivement sur le patio, déplaçant la fête à l’extérieur par cette douce nuit estivale. Specter, DJ underground de Chicago, prend la suite et distille sa house, deep, parfois tribale, parfois funky et toujours impeccable. Les soirées de Theo Parrish rassemblent souvent des danseurs professionnels, et cette édition de Music Gallery ne déroge pas à la règle, certains ayant fait le voyage du Japon ou d’Europe pour danser et communier avec Détroit.

Samedi, Movement DAY 0.

On arrive au festival un peu tard et pour cause, on assiste à 14h à une Music Discussion au musée d’art contemporain de la ville où Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson parlent musique, création de la techno, Détroit et autres sujets. On s’interroge sur la légitimité pour un musée de Détroit de réduire la création de la techno au récit narratif classique européen qui laisse de côtés des artistes pourtant fondamentaux dans la formation du genre à l’image d’Eddie Fowlkes, mais on ne boude pas notre plaisir de partager un moment avec ces trois artistes iconiques qui prennent plaisir à se remémorer leur incroyable aventure techno ou de répondre aux nombreuses questions du public.

movementdayone42Four Tet

Le premier jour du festival restera pour nous le meilleur, d’abord parce qu’il y a dans l’air l’excitation de toute une ville prête à faire la fête, mais aussi car le line-up atteint un niveau d’excellence proche de la perfection. Pêle-mêle on a ainsi pu apprécier la house jazzy ou parfois plus beat music de Kyle Hall, le groove minimal et parfait de ZIP, l’européen dont on est fier qu’il représente le vieux continent à Détroit, mais aussi découvrir Dâm-Funk, producteur californien de funk nouvelle génération signé notamment sur le label Stone Throw (dont on vous parlait récemment ici). Le groove de Kenny Dope était l’un des moments les plus parfaits de la journée, impossible de ne pas danser sur sa sélection remplie de vocals et de grosses lignes de basse. Puis vint le moment tant attendu, celui du live de Borderland de Juan Atkins et Moritz Von Oswald, dont on regrette que le volume n’est pas été monté plus fort mais qui représente la quintessence de la rencontre musicale entre Détroit et Berlin, entre la dub techno du maitre allemand et les sons techno emprunts d’electro funk du créateur américain. Comme le souligne justement BMG se souvenant d’un “live impromptu de Mark Ernestus et Moritz Von Oswald, rejoins par Tikiman, puis Pete et Rene, un moment très spécial. Ce que Basic Channel et Maurizio signifient pour Détroit est inexplicable. Tout le monde rend hommage à Kraftwerk ici, mais ces berlinois font part intégrante de notre techno, et ils ont provoqué une évolution qui ne sera jamais oubliée”. On a vécu un moment assez anxiogène à la fin du live quand des hordes de fan de Maceo Plex ont envahi la scène principale faisant passer le festival pour un rassemblement EDM, on ne sait pas qui a eu l’idée d’intercaler Maceo Plex entre Borderland et Kraftwerk mais on ne le félicite vraiment pas.

Puis vient le moment de Four Tet, l’autre européen qui nous rend fier. L’artiste nous délivre un set qui restera dans les annales de la bonne musique, enchainant les pépites tirées de sa collection qui ferait pâlir d’envie bon nombre de DJs de Détroit, et ce n’est pas peu dire. Des sonorités africaines à celle disco, du hip-hop au r’n’b, l’artiste enchaine les morceaux rares pour un moment particulier avec le soleil qui se couche doucement, les grands arbres fraichement verts et la rivière toute proche. Kraftwerk termine cette journée pleine de musique mais la foule tellement compacte et importante nous aura empêcher de pouvoir apprécier le spectacle 3D. On se contentera de danser sous les étoiles sur leur musique parfois intemporelle parfois franchement vintage mais toujours parfaitement orchestrée avant de s’éclipser, les oreilles pleines de bonne musique.

Dimanche, Movement DAY 1.

Petit détour par la boutique Spectacles qui vend les tees-shirts les plus funky de Détroit et où un DJ joue tous les jours pendant le festival comme ce dimanche où il enchaine les classiques hip-hop à la Pharcyde avant de passer au funk et à la soul. Les clients défilent du monde entier, comme ces deux chicagoans qui viennent à Détroit tous les ans depuis sa première édition en 2000 et n’ont jamais raté une miette de la multitude de musiques jouées depuis. La propriétaire, Zana, gère la boutique trente-trois ans, auparavant elle possédait une boutique de vinyles et même si elle vend aujourd’hui plus de vêtements que de disques, sa passion pour la musique ne l’a jamais quitté, elle qui a vu débuter ceux qui aujourd’hui représentent Détroit à travers le monde, de Jeff Mills à Derrick May en passant par Andrés ou Moodymann dont elle est proche.

movementdaytwo19Amp Fiddler

En arrivant au festival on tombe sur Magda dont le set est minimal à souhait. La berlinoise a passé le plus clair de son enfance à Détroit où ses parents ont immigré lorsqu’elle était jeune. C’est là qu’elle découvre Richie Hawtin à l’orée des années 1990, là aussi aussi qu’elle se lance dans le DJing officiant en warm-up de Claude Young et Daniel Bell, avant que Plastikman ne lui confie sa première résidence. On sent à sa bonne humeur que mixer à Détroit doit être pour elle un véritable retour aux sources, heureuse d’être dans cette ville qui l’a façonné musicalement. Si nous sommes les premiers à émettre des doutes sur certains choix du line-up du Movement, ce n’est pour autant qu’il n’y a pas de très bonnes surprises comme la venue du génial Amp Fiddler pour un live avec Will Sessions. Amp Fiddler est une icône de Détroit dont il est originaire. Multi-instrumentiste, chanteur, producteur, musicien soul, l’artiste est tout aussi capable de collaborer avec Moodymann et Andrés qu’avec J Dilla à l’époque. Il a joué pendant une longue période au sein de Funkadelic, a travaillé avec Prince ou Jamiroquai et se réinvente en permanence à travers de nombreux projets comme celui qu’il présente au Movement ce soir là, avec le groupe de soul & funk, Will Sessions. Le live est un concentré de funk, boogie, house et autre groove hip-hop pour un moment musical particulièrement réussi, rejoint sur scène par le trio vocal Dames Brown qui se marie parfaitement avec la musique.

Dernier acte de la soirée, Eddie Fowlkes sur la scène Détroit, qui commence tout en douceur avant de diriger progressivement son set vers une musique plus énergique. On retiendra le moment où il joue Transition d’Underground Resistance sur un beat résolument plus techno que l’original, comme un clin d’oeil à Mike Banks, un des fondateurs d’Underground Resistance et qui fut le premier à présenter Eddie Fowlkes à Dimitri Hegemann, le patron du Trésor naissant.

La soirée se poursuit au Russell Industrial Center, une ancienne usine gigantesque de Détroit dont la moitié du bâtiments a été réhabilité pour accueillir des studios d’artistes pour un retour aux sources de l’underground. Après accéder à la soirée par un monte-charge et des couloirs à peine éclairés, on débouche sur Excursions, une soirée originellement organisée à Chicago mais qui se déplace dans la Motor City à l’occasion du festival. La soirée se propose comme une exploration de la multitude de sons deep house de Chicago, influencé par les rythmes afro-latins, ces deux communautés qui ont vu naître le genre. Un voyage à travers la deep house, la neo soul, le jazz, funk, l’afro, le latino et le broken beat mais surtout une ambiance absolument unique, faite de gens adorables, de danseurs déjà croisés lors de la soirée Music Gallery et d’une vibe assez incroyable autour de cette communion musicale. Comme les promoteurs le disent eux-mêmes : “Excursions is for all the music lovers and dancers. Come through, listen to the sounds, and dance to the vibe. Let your guard down, sweat, let the music uplift you, and let your collective souls dive deep in the groove of this Excursions…”. On se souviendra longtemps de cette soirée où le cadre n’avait d’égal que l’atmosphère unique qui régnait, mention spéciale au set de Marcellus Pittman en début de soirée, qui nous régale à chacun de ces passages, aussi constant dans la qualité qu’éclectique dans la sélection.

Lundi, Movement DAY 2.

Le troisième jour est beaucoup plus tranquille, on passe en coup de vent au festival pour apprécier la house de Bruce Bailey, ce monument de la scène de Détroit que l’on a souvent vu délivrer des sets parfaitement groovy. On ne résiste pas à aller voir DJ Godfather, fer de lance de la ghetto tech, ce genre de musique électronique où il est impossible de ne pas danser frénétiquement tellement le beat est entrainant, le tout saupoudré des vocals assez grossiers mais tout aussi drôles, répétant alègrement “Ass and tities” ou d’autres paroles que nous ne vous citerons pas ici. On s’éclipse sur les notes de la belle Anja Schneider pour finir le weekend là où il a commencé, à MotorCity Wine où Norm Talley distille ses morceaux plein de groove et tout en douceur, parfaite fin musicale à ces quelques jours riches en découvertes et en musiques variées.

eddiebw03Eddie Fowlkes

On n’aura malheureusement pas eu le temps de passer au fameux Soul Skate organisé par Moodymann une année sur deux, cette compétition de roller connue pour être la plus importante du Midwest et où les DJs et musiciens se relaient pendant que le public réalise les meilleurs figures jamais vues. Moodymann justement, dont BMG se souvient de son passage lors de la première édition du festival, “Un autre moment mémorable du festival date de la première année, quand Moodymann jouait sur la main stage. La première édition était faite de bric et de broc, personne ne savait si ça marcherait. C’était gratuit, il y avait des enfants, et une tonne de gens de Détroit. C’était un risque énorme, mais dès le début de soirée il y avait beaucoup de monde, et sentant l’atmosphère Moodymann y a répondu parfaitement en jouant « We Almost Lost Detroit » de Gil Scott Heron, un moment très émouvant”. 

Un morceau qui vous évoque le festival?
BMG: “Quelques classiques de Transmat comme Strings of Life“, également “Shades of Jae” de Moodymann et “Timeline” d’Underground Resistance”.
Luke Hess: “Best Day in Detroit Artistes: Reference (Luke Hess & Brian Kage) Label: Planet-E”
Pontchartain:Jaguar” de DJ Rolando sans hésitation”.

Alia.

Crédit photos Alexandre Da Veiga.