Nous voilà aux premiers rangs d’une parade étrange. Cette année, les Rencontres d’Arles se placardent sur tous les murs. Depuis la vitre entaillée du métro parisien aux murs blancs de chaux de la ville arlésienne, on retrouve ce mot un peu partout. C’est que les Rencontres ont pris du gallon. On les célèbre un peu partout. Parade par-ci et là. À commencer par sa propre ville. Les artistes défilent des quatre murs de la ville pour s’agripper aux toits et tuiles brulantes. Ils brandissent leurs photographies, autant de bannières représentant différentes nations, différentes écoles, différentes individus. Les clichés sautent entre les parapets, fraudent dans les églises pour envahir les autels. On porte haut et fier la couleur de la photographie. Sans oublier de la draper d’une mantille noire et blanche. L’année dernière, la mode se voulait ainsi au monochrome. Ne portez que le noir et blanc, nous soufflait-on, au risque d’être has been. Bien au contraire. Le monochrome, voilà quelque chose d’indémodable. Cette année, la mode se veut à l’éclectisme. À droite et à gauche, d’envers et de couture, on s’habille de tous draps.

Nu-de-la-mer_-Camargue_-Salin-s-de-Giraud_Lucien-ClergueNu de la mer, Camargue.

Couple-Nu-1989_Lucien-ClergueCouple nu, 1989. 

Il est pourtant des vétilles dont on ne saurait se séparer. On aime trop nos guenilles pour les donner à la collecte. Que dire des robes superbes, qu’on aimerait porter à chaque saison, et qu’on ressort fièrement lors d’un diner, le sourire avec. Le neuf avec le vieux, recette ultime d’un attirail éternel.
Certains pourtant choisissent la peau, humaine, sous toutes ses coutures. On ne connaîtrait meilleure fourniture, si bien que la maison préférée du moment s’appelle Clergue. Oh, on la connaît pourtant bien. Chaque année, on nous ressort les classiques. Prenez ici une peau zébrée, qui découvrira parfaitement votre cuisse ou vos dos, mesdames, c’est plié. Prenez là encore ce parfait «  petit top », un must en cette saison, qui épousera adéquatement votre peau nue. Ne vous fiez pas aux modèles, non, non ! Ceux là sont pour la vitrine. Ma foi, il faut que vous regardiez la peau. Ce cuir doucereux, voluptueux, parfois cratère, parfois terrils immenses. Grand dieu, cette peau on aimerait l’épouser, l’adopter, la croquer même.

Le-Sexe-du-monde_-Death-Valley_-1985_-USA_Lucien-ClergueLe sexe du monde, Vallée de la Mort, 1985

 Point-Lobos_USA_1982_Lucien-ClerguePoint Lobos, 1989.

La maison Clergue tient boutique en Arles depuis belles lurettes. On dit même que cette belle naïade donna naissance à certaines Rencontres. On ne saurait trop connaître l’origine de ce mystère – sinon du monde – sans plonger avec grand sérieux dans un peu d’Histoire. Mais quoi l’histoire de la mode ! Oui, celle-ci, fantasque, et soumise à tous les caprices. Ici bas, dans la Camargue, on fait peu fi des modes et des usages. On en a cure… On préfère danser sur le son tzigane, avec en fond les coquelicots délirants de Van Gogh ou les bonnes femmes bigarrées de Pablo. Les  femmes plantureuses d’ici s’habillaient de vétilles. Parfois même sans rien. Alors la Maison Clergue reprit tout cela. On n’a trop longtemps oublié que l’inspiration nous vient du dehors. Voilà encore une mode intemporelle. Le créateur, un certain Lucien, choisît d’imprimer sur ses rouleaux la vie bohème et artistique. Puis d’une saison à l’autre, il inscrit dans l’éternité ses amis : Cocteau et ce vieux pablo, tous semblables à des minotaures. Les saisons passaient, et la Maison Clergue gagnait des clients. Une année, elle choisit le motif sable, celui de la terre craquelée, de la poussière sauvage, sèche comme la main d’une vieille femme. Et l’autre saison, la Maison Clergue se dit qu’un peu de volupté raviverait les âmes romantiques. On fit dans le charnelle, pour le plus grand bonheur de ces messieurs. Ah ça, jamais on ne vit d’aussi beaux tissus. Si bien qu’une fois la collection (permanente) délivrée, on loua le grand créateur. Tantôt les femmes s’habillaient avec fierté, tantôt elles rejetaient leur bouts pour mieux se dévêtir. Bientôt, les créations de la Maison Clergue devinrent célèbres. On loua le talent de ce magicien, on en fit même une parade, le long d’un couloir. Du monde entier, on vint voir ses déesses qui s’alanguissaient doucement le long des flots. On eut beau cherché pourtant, sur les plages de Sainte-Marie, dans les étangs des moustiquaires, et même sous le sable des taureaux, jamais on ne retrouva un pareil talent. Le créateur année après année, d’une main infatigable, légère et fine, appuyait encore un peu sur son tissu – la peau, bien sur – pour mieux faire ressortir son noir et son blanc. Diable de Lucien, heuresement que le monde t’a.

Habille_e-de-lumie_re_-Sara_-Santa-Barbara_-2002_Lucien-ClergueHabille de lumière, Sara, Santa Barbara, 2002.

lucien-clergue-nu-ac17-diaporamaNus de la mer

Dayras

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Plus d’infos :

– Les Rencontres d’Arles 2014 – Lucien Clergue

 

Edit de Novembre 2014 : Diable de Lucien, heureusement que le monde t’avait.

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