Les Rencontres d’Arles 2013 sont cette année consacrées très largement à la photographie noir et blanc, certes. Toutefois, l’édition actuelle n’échappe pas à une règle, à la même constante, année après année. On retrouve toujours en Arles au moins une exposition politique. Cette année, les Rencontres offrirent aux artistes sud-africains et francophones l’occasion de nous dévoiler leurs différents regards sur le pays «  arc-en-ciel ». On reviendra avec plaisir sur cette exposition. Les Rencontres accueillaient aussi le photographe Alfredo Jaar. L’artiste né au Chili ne se limite pas à la simple photographie – la vidéo, des photo-textes ou bien plusieurs installations – viennent compléter son métier. L’exposition proposée par Les Rencontres d’Arlesest certainement celle qui remue le plus l’estomac. On se sent secoué, on ressort comme vidé, chamboulé par ce qu’on a vu.
L’exposition se déroule à la l’Église des Frères-Prêcheurs. C’est au fond comme évidence. Le lieu tout d’abord. Il a accueilli ces dernières années différentes expositions engagées, on pense notamment à celle de Nan Goldin. On s’inscrit donc ici dans une tradition. Et puis, ce nom, l’Eglise des Frères-Prêcheurs. Il faut un peu d’ironie, une malignité juste pour exposer ici celui qui voulu ouvrir les yeux de l’occident sur « les convulsions de l’hémisphère sud ».
Je vois d’ici votre moue, comme un semblant de déjà-vu, cet artiste qui prétend nous ouvrir les yeux, qui veut voir avant tout le monde. Est-ce pourtant de l’arrogance que de s’engager ? C’est une noble cause, une nécessité dirait Jean Paul.
On ressort secoué. Le Monde affirme avec justesse que le spectateur est ébloui. On entre dans l’exposition les paupières mi-closes, aveuglées par cet immense écran d’un blanc éclatant, trop pur, qui heurte durement la pénombre de l’église. Il s’agit du vide, d’un blanc abyssal qui nous questionne sur la place de l’image. Les images peuvent glisser sur nous, des milliers et des milliers ne suffisent pas pour nous marquer, mais ce blanc là lui nous questionne. Il se charge d’égayer la curiosité du spectateur, il provoque son intérêt, demande toute son attention avant d’aborder le reste de l’exposition.
Les yeux quittent la formidable clarté pour se pencher sur la pénombre, au sens propre comme  au figuré.
Alfredo Jaar a connu la dictature de Pinochet. Il l’a même fui. Habitant New-York, il a pu grâce à un long travail soulever les pans sales de l’affaire afin de mettre en évidence les relations entre le pouvoir américain et le général Pinochet. On s’en rend compte ainsi des connivences entre Kissinger et Pinochet. Le diplomate américain se fait photographié souriant comme un prince lors de ses déplacements au Chili. Jaar s’interroge sur la disparition d’une photographie, celle d’une poignée de main entre le diplomate américain et le général. Une photographie qui confondrait profondément le pouvoir. De même, l’artiste américain ressort des archives une conversation où le Président Nixon et le diplomate Kissinger discute des conséquences de ce coup d’état pour le peuple. « Rien d’important ».
L’installation des unes de Newsweek, vu dans la perspective du Rwanda.
Alfredo Jaar ne s’interroge pas seulement sur son peuple. Il révèle au Nord les misères du Sud. Il met en exergue l’aveuglement des médias américains, qui daignent s’intéresser au monde. Des monstres de futilités. Il collecte ainsi les unes du magazine Life. Parle t-on de l’Afrique, du génocide Rwandais ? Bien au contraire, l’Afrique n’est que safaris, ethnies lointaines, bêtes sauvages et autres curiosités. Dans une série édifiante, l’artiste chilien réunit les unes du magazine Newsweek lors de l’année 1994. En dessous des différentes unes, il suit chronologiquement les horreurs du Rwanda. En Avril 1994, alors que les Nations-Unies parlent enfin d’un génocide, Newsweek titre «  Men, women and computer » … 500 000 morts plus tard, c’est au tour de la « génération X ». En Juillet 1994, la une du magazine nous gratifie d’un comique « to walk on Mars ». Il faudra près d’un an pour que Newsweek titre enfin « l’horreur sur terre » à propos du Rwanda.
Le silence de Nduwazeyu
 
 
Le Rwanda semble avoir profondément marqué l’artiste chilien. On retrouve sa célèbre installation « le silence de Nduwazeyu ». Sur une table éclairée s’amassent un million de diapositive avec presque toujours le même regard, ces mêmes yeux fixés sur nous. Le tas de diapositive pourrait presque former un amoncèlement de corps, un fatras d’âmes perdus dans une fosse septique. On dit souvent qu’on retient d’un mort son regard. Ceux là nous marquent profondément.
Photographie de Kevin Cartner «  La fillette et le vautour « 
Au centre de la chapelle, le regard du spectateur est capté par une vidéo longue de huit minutes. L’histoire d’un photographe, Kevin Cartner,  célèbre non par ses travaux (intéressants) mais davantage grâce (ou à cause) d’une seule et unique photographie. Celle d’un enfant rwandais décharné, squelettique, qui s’accroche misérablement à la vie. Il rampe, nulle doute qu’il va bientôt crever. Derrière lui, le vautour guette tranquillement sa proie. Il a décroché le prix Pullitzer grâce à cette photographie, mais Kevin Cartner a aussi subi un incroyable courroux populaire. A juste titre, on peut se demander pourquoi l’artiste n’a t-il pas aidé cet enfant. Le photographe doit-il privilégier sa photographie, le regard qu’il va offrir au monde, ou bien doit-il mettre de côté son objectivité ? L’installation vidéo de Alfredo Jaarautour de cette photographie souligne l’impact qu’elle eut sur la vie de Kevin Cartner. Le jeune homme se suicida par la suite. Cette installation est terrible, elle vous chamboule profondément. Elle a aussi le mérite d’interroger le regard du photographe, la perception du spectateur. Une image n’est jamais innocente semble vouloir nous dire Alfredo Jaar. Quoi qu’on en pense, une photographie a toujours un impact. Dans le cas de Cartner, la photographie est chargée d’une telle force politique que son interprétation peut grandement différer. Toutefois, elle sensibilise. Voilà là son atout principal. Voilà là encore la force de Alfredo Jaar : sensibiliser son monde par l’Art.
Des Races.
 
 
Plus d’infos :
 
 
Alfredo Jaar sur son installation,  » le silence de Nduwazeyu  » : 

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