L’édition parisienne des Siestes Électroniques a débuté dimanche dernier. Allongés sur les tapis mis à leur disposition, confortablement lovés au creux des coussins, les spectateurs ont pu s’assoupir deux heures durant, les oreilles vibrantes et les têtes pleines de rêveries. Retour sur cette assoupissement collectif dans le cadre boisé et idyllique du jardin du Quai Branly. 

L’orage eut bon dos de déclencher ses foudres une heure auparavant. Un soleil encore frais baignait les plantes gouttant le plancher en bois disposé au fond du Théâtre de Verdure. Les plus intrépides poussèrent le feuillage épais pour se réfugier sur la terre molle. Mieux valait être vif et se jeter sur les tapis tressés et autres coussins duveteux. Aux Siestes, tout est fait pour encourager vos penchants somnolents. On prône la fainéantise – du moins celle des spectateurs. Le bâtiment en verre du musée, imbriqué de cases gigantesques, comme d’immenses Lego saillants, donnait aux plus assoupis leur part d’ombre. D’autres comme moi pensaient à tort pouvoir s’abriter du soleil et s’assirent sur les marches, bien en face de la scène réduite à son plus simple élément : une table avec un clavier, un ordinateur,  des enceintes disposées à même le sol.
Ne cherchez pas ici la sécurité des festivals, ni même les barrières en fer protégeant les artistes. La proximité est voulue, symbole de l’intimité présupposée aux performances. Pourtant, autour de l’artiste, il se forma un petit cercle, une zone-tampon pour mieux marquer sa liberté ou le respect qu’on lui témoignait. Derrière le fauteuil d’artiste, les organisateurs eurent la bonne idée d’ouvrir la grande baie vitrée, révélant un profond espace sous plafond où les enfants jouaient sous l’oeil maternel de leurs parents. Eux avaient fait le bon choix de l’ombre. Nous attendions les premières notes censées nous réveiller. Ce fut tout l’inverse, nous tombions dans un sommeil délicieux.

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Le premier acte fut superbe. Devant son panel – ou derrière, puisque le public entourait l’arise d’un cercle complet –  Aïsha Devi réveilla les résonances d’un monde lointain, aux accents népalais. Certains la connaissent sous le nom de Kate Wax, elle fut un temps l’élève du label bien-aimé Border Community. Elle officie maintenant sous son véritable nom. Difficile de parler d’une musique qu’on méconnait sans tomber dans les clichés et les étiquettes exotiques, toutefois essayons. Aïsha Devi réunit avec brio des influences assez éloignées. Pour les plus fins connaisseurs ou les exigeants receleurs de genres musicaux, on peut parler de techno lente, en dehors des sentiers cycliques en quatre temps. Il sera plus à même de vous restituer des sentiments et des impressions, et ainsi faire vivre la musique.
Pourtant bien assise, l’artiste népalaise s’arrachait. Du fond de son être, elle donnait à entendre une voix sublime, chantant peut-être une mantra, une ritournelle ou je-ne-sais-quelle tragédie. Impossible de savoir quant on ne connait la langue. Pourtant, grâce au lyrisme de sa voix, au caractère lancinant de ses murmures, Aïsha Devi provoqua un sentiment singulier, joyeusement contemplatif. Devant moi, un homme croquant à pleines dents une mangue s’arrêta dans son festin. Sa tête balançait, entrainée par les rythmes inflexibles et résonnants de la musicienne. À mes côtés, un cinquantenaire ferma son livre de Lacan pour s’abandonner complètement à la rêverie. Un petite fille vint balancer sa tête devant une enceinte. Les gens basculaient, l’oreille disposée aux murmures de l’artiste accompagnant flûtes et voix rauques. « Sa voix est impressionnante, remarqua t-on à mes côtés, c’est en cela qu’elle se démarque surtout. ».
Les songes me gagnèrent aussi. J’eus à peine le temps de voir un homme dégourdir ses doigts, brandis au-dessus de sa tête comme pour attraper les nuages ou quelques papillons imaginaires. Pensée comme un long cheminement, la performance en deux parties d’Aïsha Devi se termina dans un magnifique éclat. À grand regret, l’hypnose prit fin et l’on ne tarda pas à remarquer ce sourire espiègle et charmant éclairant la figure de l’artiste. Sûre de sa cérémonie, elle savait son public conquis.

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Malheureusement – c’est là une complainte bien française – le soleil revint brûler nos peaux. Devant nous, un homme à l’air doux et rêveur tenait une guitare et s’apprêtait à entamer sa « dub moyenâgeuse ». L’écart entre la présence aérienne d’Aïsha Devi et celle plus physique du musicien pouvait faire sourire. Une figure de moine barbu, d’épaisses sandales en cuir aux pieds, un air quelque peu perdu, comme à contre-temps de son public ou surpris de se retrouver parmi une telle assemblée d’assoupis, de même que ses lunettes rondes en fer, tout ajoutait à son air sympathique et bonhomme. On eut envie de le serrer dans ses bras comme un vieil ami, d’ouvrir une bouteille, de boire la nuit un vin aidant à la conversation. D’ailleurs, lui-même se nomme  « troubadour post-moderne », aussi, je l’espère, ne s’offusquera t-il de notre description. Plongés dans l’ombre, deux assistants tendus comme des piquets balançaient chacun un micro autour de leur tête dans un rythme lent et soutenu, à la manière d’un encensoir. Je m’interrogeais. « Ils capturent probablement les sons ambiants, pour ensuite les filtrer au moyen d’échos ». Le live d’Éric Chénaux avait quelque chose de déroutant. Plus expérimental que la performance de Kate Wax, il rompait par ses thèmes, ses choix musicaux et son caractère proprement répétitif. Tendre l’oreille, s’abandonner à la seule écoute devint nécessaire pour aborder cette pièce musicale d’un bloc jouant sur les infimes variations de l’archer sur les cordes de sa guitare. Parfois, des ambiances sonores rappelant le vieux-Paris, ses accordéons, ses cris d’enfants dans les cours d’école, évoquant un imaginaire plus proche. Mêlés aux pincements et  grincement des cordes, transformés par les effets des pédales, ces aplats nous plongèrent dans une lente léthargie mélancolique. Il y eut quelque chose d’intensément poétique, de poignant, comme si sa musique eut provoqué en nous la sensation toujours surprenante du bien-être ressenti lors d’un moment perdu. Sûrement l’avez-vous déjà senti… Cette résonance, ce creux au sein du ventre, cette impression marquante d’apaisement, profonde et puissante, provoquée par la contemplation d’une nature apaisée ou saisie par le bonheur du silence. Paradoxalement, ce fut cela, la musique d’Éric Chenaux.

La rêverie prit fin. Il fallut quitter l’état d’hébétude bienheureuse dans laquelle nous avions peu à peu glissé depuis deux heures, partir de notre paradis végétal. Se promettre aussi de revenir pour mesurer l’écart musical toujours bien pensé du festival. L’heure de la sieste attendra dimanche prochain.

Des Races 

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Plus d’informations :

– Les Siestes Électroniques

– Le Quai Branly

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