El maestro Paul Thomas et sir Wes ne sont pas nouveaux dans nos cahiers. Au début de l’année 2013 on s’attardait longuement sur la dernière fresque du premier. En juillet dernier, son homonyme nous tirait des mots doux avec son ultime fantaisie. Ils forment à eux deux le porte étendard du cinéma indépendant américain qui a de beaux jours devant lui. La fine fleur du style insolent et du storytelling au long cours. Au delà de leurs noms, ils partagent une nationalité, une initiation, une tranche d’histoire, un profil même, mais s’échinent pourtant à produire deux cinémas totalement opposés. Portrait croisé du cinéaste Anderson.

Petit Paul Thomas et petit Wes

Si les deux cinéastes détonnent aujourd’hui autant, ils doivent cette indépendance à leurs tempéraments, nécessairement, à leurs visions aussi, mais également à leurs initiations, pour le moins similaires. Retour dans les 70’s au coeur d’une Amérique fertile.

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    Le petit Paul Thomas vient au monde au cours du mois de Juin de l’année 1970 d’un père doubleur à hollywood et d’une mère .. restée mystérieuse et discrète. Au milieu d’une large fratrie west-coast assez féminisée, le gamin griffonne dès l’âge de raison ce qui sera son leitmotiv d’adolescent : « I want to be a scenarist, a director, and a producer ». Voilà tout. Puis, l’ambition et l’audace en bandoulière, il écume les écoles spécialisées et surtout les cinémas. Viré pour pour bagares et mauvais-garçonisme, puis déserteur précoce (2 jours, quand même) de la prestigieuse New York University, l’ami PTA souhaite faire ses gammes seul-tout. Il cite aujourd’hui Terrence Malick, Martin Scorsese, et surtout Robert Altman comme ses professeurs de jeunesse. Il utilise ensuite l’argent du College pour financer son premier court-métrage : Cigarettes and Coffee (1993), assez remarqué au festival Sundance. De quoi produire Hard Eight, trois ans plus tard, et trôner aujourd’hui du haut de ses quarante-quatre ans à côté de cinq long-métrage aussi riches que polyphoniques.

Autodidacte donc ? Pas tant que Wes.

Wes Anderson

Le petit Wes

Anderson second est en réalité l’aîné, mais d’un an uniquement (Mai 69). Son père, publicitaire, et sa mère, archéologue, divorcent alors qu’il entame sa huitième année. Le petit Wesley se console avec ses frères qu’il met en scène avec sa Super 8. Il s’initie au montage, à l’édition, mais ne considère pas réellement de carrière dans le cinéma. Etudiant à la St John’s School, on le remarque pour son marginalisme, et les jeux de rôle complexes qu’il construit à l’écrit. Le gamin joue aussi les perturbateurs quand il n’est pas plongé dans ses bouquins. Il lit avidement Salinger, Dahl et plus largement tout architecte onirique qui l’absorbe et le passionne. Sur grand écran, il aime donc naturellement Truffaut, Renoir, Powell, Bergman et Fellini.

Il enchaîne a la Texas University, mention Philosophie, où il rencontre Owen Wilson. Les compères restent dans leur mondes pendant un semestre entier, chacun dans un coin de classe, avant de décider d’en créer ensemble. Naît alors Bottle Rocket, un script hybride entre drame sérieux et ironie frivole, qui ne sait déjà sur quel pied danser.  James L Brooks, immédiatement séduit, trouve le financement pour en faire 92 minutes. De quoi convaincre Wes d’être plus que scénariste, et de sortir de sa tête pour de bon son univers et ses passions. Depuis, six films, une patte absolument incomparable, et les distinctions des plus grands.

Le cinéma Anderson 

Le cinéma Anderson est avant tout indépendant. C’est un cinéma pour cinéphiles, un cinéma tout en nuances et en subtilité. Il est tout d’abord le fruit d’une profonde expérience personnelle :

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Andersons, cinéastes

Avant même leurs premiers vrais long-métrages, les Andersons avait gagné une totale liberté d’auteur-réalisateur, leur permettant de laisser libre cours à leurs aspirations. Le premier s’orienta déjà vers la tranche d’histoire américaine portée à l’écran avec Boogie Nights (1997) : 153mn de fresque romanesque dépeignant l’univers du porno californien des années 70. Il est aussi capable de petit format atypique avec Punch Drunk Love (2001, prix de la mise en scène à Cannes). Wes donna davantage dans la sphère privée avec Rushmore (1998) ; mésaventures d’un génie fougueux jouant les cancres à temps plein, et The Royal Tenenbaums (2001) ; escapade haute en couleurs taillant des costumes sur-mesures aux membres d’une famille tirée à quatre épingles. Dans les deux cas, il s’agit de scenarii originaux grattés from scratch. Ou presque. En réalité, PTA a grandit au coeur d’une San Fernando Valley prise d’assaut par le porno. Avec Boogie Nights, il debrief sa rencontre précoce avec les cassettes paternelles et les soirées olé-olé des copains chaud-business. Avec Punch Drunk Love, il brosse aussi son portrait d’ado un peu stigmatisé au milieu de toutes ses soeurs . Wes raconte lui à sa manière son parcours scolaire à la Texas et le divorce un peu chaotique de sa mère adorée (Etheline, mère archéologue dans The Royal Tenenbaums). Il sonde son incidence avec mélancolie et introspection.

Le cinéma Anderson est donc éminemment personnel. Il n’en est pas moins riche. Car les réalisateurs insufflent à cette abondante intimité le fruit d’une spectaculaire cinéphilie, et d’une culture littéraire intrinsèquement orientée vers l’image. De façon évidente, Wes et Paul Thomas étaient destinés à être réalisateurs et scénaristes. Et ils le savaient. Ils nourrissent donc depuis leurs plus jeunes âges ce qui fait aujourd’hui leurs profusions et leurs exubérances. Ils ne cessent de s’inspirer, de subtiliser et d’apprendre pour adapter librement. Ils font de leurs lourds bagages culturels le socle indéfectible de leurs éruditions. Leurs films sont d’étonnants mélanges d’expériences personnels, de clins d’oeil facétieux, et de révérences d’initiés. Le cinéma Anderson est un cinéma de références.

La patte Wes                                                           

tumblr_neyfr4uuim1qg8i80o2_500Celles de Wes semblent assez évidentes en surface, car assez peu dissimulées. L’auteur compose pourtant avec un spectre d’influences d’une richesse inouïe et d’une rare diversité. Wes va puiser, évidemment, dans le cinéma américain et étrangers des dernières décennies. Quoi qu’avec parcimonie. Il s’aventure également sans relâche dans le cinéma des années 50 à 90. Mais il emprunte aussi aux dessins-animés, aux fictions en tous genres, aux illustrations quelles qu’elles soient et même aux bande dessinées des journaux d’actualité. C’est cette opulente communauté d’inspirations qui porte une oeuvre d’apparence aussi singulière. Il s’agit d’évoquer ici ses influences cardinales.

On dit souvent des personnages de Wes Anderson qu’ils lui ressemblent. Et inversement. Le réalisateur reconnaît surtout qu’ils ressemblent à  à ses héros. Ainsi Max Fischer, personnage principal de Rushmore, est d’après lui un certain mélange entre Charlie Brown et Snoopy. Anderson cite donc lui même Bill Melendez comme une de ses influences majeures. Mais il y a également du Holden Caulfield (L’attrape-coeur) dans Max Fisher, comme chez la plupart des héros andersoniens. Car il y indubitablement énormément de Jerome David Salinger dans l’ensemble de l’oeuvre de Wes Anderson. The Royal Tenenbaums étant d’ailleurs directement inspiré des nouvelles de l’écrivain américain. Wes lui rend hommage avec facétie : Beatrice « Boo Boo » Glass, personnage principale de Down at the Dinghy prendra dans le bouquin le nom de son mari, Mr…Tenenbaum. Wes a été très largement inspiré par le ton Salinger autant que par ses thèmes. Il aime la mélancolie badine, désinvolte et malicieuse dont font part ses personnages. Il aime aussi ce goût d’une jeunesse acidulée, faites d’artifices, de poésie et de liberté. Il vivra également l’âge adulte comme un désenchantement qu’il s’agit de guérir à coups de fantaisies. On retrouve donc, surtout dans ses trois premiers long-métrages, les thèmes de l’adolescence et de la famille dysfonctionnelle. On y trouve également un souci de la forme poussé à son paroxysme.

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Wes Anderson

Par la suite, Anderson n’abandonnera jamais vraiment les références littéraires. Sa parenthèse d’animation, Fantastic Mr.Fox, réalisé d’ailleurs rue Jacob à Paris, est l’adaptation à l’écran du roman éponyme de Roal Dahl. Mais il s’adonnera à une écriture plus aboutie, plus personnelle. Ses clins d’oeil se cantonnant à des surnoms et des déguisements. Dans The Aquatic Life (2003), on retrouve Bill Murray, son acteur fétiche, en commandant Cousteau atrabilaire sondant des drôles de fonds marins. Son surnom, Zissou, est en réalité celui du frère de  Jacques Henri Lartigue, qu’il apprécie et l’inspire . Pour The Darjeeling Limited (2007), le script est original. Mais il y a du Narcisse Noir (Michael Powell) dans la réalisation. C’est aussi un grand hommage à tout l’univers et la filmographie du réalisateur indien Satyajit Ray.

Wes atteint l’âge de raison avec Moonrise Kingdom (2012), qui fera l’ouverture du 65ème festival de Cannes. Il y décline ses thèmes de prédiléction, avec un casting un peu atypique (Edward Norton, Jason Schwartzman mais aussi .. Bruce Wilis). Depuis, The Grand Budapest Hotel est la consécration. Sa dernière facétie : le recours au MacGuffin popularisé par Hitchcock. En l’occurene, cet objet prétexte au développement du scénario est le tableau Boy with apple, qui a lui aussi toute une histoire.

Wes fait désormais l’unanimité quoi qu’il fasse.Il est même caricaturé ou glorifié. Notamment avec sa police, la « Futura Bold », qui fait ses génériques et ses chapitres. Ses films sont des objets pop excentriques et poétiques. On peut citer 10 films qui n’auraient pu arriver sans Wes Anderson mais aussi 16 autres sans lesquels il ne serait pas là.

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Paul Thomas Anderson

                                          Le style PTA

Les références de Paul Thomas Anderson sont peut être moins influentes sur sa filmographie. Elles sont aussi plus cinéphiles, et moins littéraires. Elles sont surtout profondément religieuses.

Il entretient également un rapport moins décomplexé avec la réalité. Au contraire. Il fait des films comme on vogue en frégates. Il a un cap, inflexible et précis, une équipe, triée sur le volet, et de la bouteille. Beaucoup de bouteille. C’est un capitaine d’équipage ambitieux, perfectionniste et téméraire. Ses films sont des fresques réalistes, des aventures au long cours, des chorales foisonnantes et polyphoniques. Il cherche l’extase lyrique plus que le dernier mot. L’ensemble des traits du cinéaste, ses inspirations, ses aspirations et ses thèmes sont contenus dans Magnolia (1999). Il a 29 ans, il en dit : « I really feel that Magnolia is, for better or worse, the best movie I’ll ever make« . Bon.

En même temps, Magnolia est une expérience cinématographique comme on en fait peu. L’idée est qu’une fleure de Magnolia est faites de neuf pétales de proportions identiques, d’apparence indépendante, mais dont l’équilibre globale dépend profondément les uns et des autres. Paul Thomas a fait de chacun de ses neuf personnages principaux, d’apparences parfaitement étrangères, un pétale particulier. Il décline ensuite les thèmes de la chance, de la prédestination, de l’influence. Et de la religion. De l’attrait qu’elle exerce comme du bien qu’elle procure. On retrouve alors les références religieuses du cinéaste avec des incursions bibliques. Il mêle à sa trame narrative des citations d’Exodus aussi bien que des sentences météorologiques, qu’il met en relation avec l’humeur générale de ses protagonistes. Pour la forme, il fait même pleuvoir des grenouilles pour précipiter son dénouement. (Et pour les curieux, oui, c’est déjà arrivé). C’est un penseur global avec le sens de l’image et du déroulement narratif. Il a l’étoffe d’un romancier, et l’oeil d’un photographe.

Suite à une parenthèse atypique pour la forme, Punch Drunk Love (primé à Cannes la parenthèse)  il revient à ses premiers amours et ses thèmes de prédilections. Il met à l’écran le roman fleuve d’Upton SinclairOil ! (1927), dans un long-métrages non moins majestueux, ou concis. There Will Be Blood (2007) marque son retour à la grande histoire de l’Amérique et ses démons. Il s’attaque alors autant aux thèmes du capitalisme que de la religion, de la famille et du pétrole. Comme toujours, il a consacré une partie considérable de son temps à se documenter. Par souci de réalisme. Et comme toujours, il a su bien s’entourer. Sur le tournage, on retrouve Jack Fish, chef des décors des films de Malick (et de David Lynch). Devant la caméra, Daniel Day-Lewis y gagne le premier de ses deux Oscars. Le film est d’ailleurs très largement nominé, mais a le malheur de concourir la même année que No Country For Old Men des Frères Coen. Il finira toujours second.

Cinq ans plus tard, il ne change pas ses méthodes. Toujours l’Amérique. Celle qui sort de la guerre cette fois ci. Et qui replonge dans ses vieux démons. Toujours la religion donc. Toujours les jeux d’influence. Et toujours avec les plus doués. The Master  (2012) est un chef d’oeuvre de maîtrise et de beauté. On y découvre l’histoire de la création de la scientologie, sous l’impulsion de son gourou, L.Ron Hubbard, joué par le regretté Philip Seymour Hoffman, un habitué des castings de PTA. A ses côtés, Joaquin Phoenix impressionne. Sans oscars cette fois, mais avec l’assurance de devenir le chouchou d’un virtuose aux belles années devant lui.

Techniquement aussi, Paul Thomas est brillant, sans être forcément révolutionnaire. Il est l’as des plans séquences et des prises interminables. Il shoot avec simplicité et efficacité.  Il filme les grands espaces en plans larges, et les dialogues en champ/contre-champ, plan serré. Evident, n’est ce pas.

Conclusion 

Wes et Paul Thomas sont deux surdoués précoces du cinéma contemporain américain. Ils s’adonnent chacun à un cinéma intellectuel, sans intellectualiser. Si leurs profils et leurs approches sont similaires, leurs conceptions sont en revanche très largement antagonistes. L’un se situe au delà de la réalité pour mieux en parler. L’autre dans la réalité pour s’en libérer. Leurs styles sont l’expression de ces conceptions.

Aller plus loin :

En Mars 2014, PTA sortira son dernière opus : Inherent Vice. Une adaptation du roman du même nom de l’énigmatique Thomas Pynchon (adapté pour la première fois au ciné). Devant la caméra, Joaquin Phoenix (houra), Benicio Del Toro mais aussi … Owen Wilson. Tiens donc. Wes nous concocte lui une enième sucrerie pour 2015 : L’or de Naples. Une adaptation en film d’animation stop-motion du film à sketches du même nom de Vittorio de Sica. On se voit au ciné.