Certaines belles histoires débutent sur une blague potache et sans prétentions. Le ridicule bon enfant du “Twist à Saint-Tropez” des Chats sauvages servit de point de départ à l’aventure belge Telex. En 1978, le trio bruxellois sort synthétiseurs et vocoders pour une reprise de ce hit des années 60. La ligne rythmique n’est plus la guitare dansante des potes d’Eddy Mitchell, mais bien les gammes analogiques des premiers balbutiements de la musique électronique dite synthpop.

Formés au jazz ainsi qu’aux classiques piano et guitare, Marc Moulin, Dan Lacksman et Michel Moers investissent le paysage musical belge en douceur. Le clip est fantastique de connerie, avec une chorégraphie très élaborée. Un premier album est rapidement programmé : Looking For Saint Tropez.

Les trois compères s’illustrent à nouveau par leur sens de la reprise en revisitant quelques classiques supplémentaires, nous gratifiant d’une version lente et quelque peu hypnotique de “Rock Around the Clock, presque inquiétante. Le plus récent succès de la marionnette Plastic Bertrand – “Ca plane pour moi” – passe également dans la marmite électronique des sorciers du Plat Pays. La recette est parfaite et le tempo abaissé fonctionne à merveille. L’humour perçant n’ôte rien à la qualité du contenu sonore de l’album, le trio tire un parfait parti des évolutions technologiques de leur temps, avant-gardistes sans vouloir le paraître. Pudeur ?

Évidemment, il fallait un tube pour ce premier opus réussi : “Moskow Diskow“. Nouvelle flèche à l’arc belge : on écoute un refrain mélancolique et une mélodie entraînante, le tout ponctué de paroles dans un anglais à l’accent très frenchy. L’Europe est séduite pour la deuxième fois par une musique uniquement composée par des machines, après Kraftwerk qui a déjà aligné AutobahnRadio-activity ou encore Trans-Europe Express à son œuvre. Rappelez-vous que nous nous trouvons à une époque où les syndicats français de musiciens de studio trouvent le moyen de réclamer une interdiction des synthétiseurs, dans une ambiance de Guerre Froide pré-apocalypse. Flippant, toutes ces machines.

Le gag prend alors une trajectoire plus sérieuse. Neurovision est disponible dans les bacs des disquaires deux années plus tard, en 1980. Sly & the Family Stone  et son funk sont transformés en synthpop pulsé avec “Dance to the Music“. Telex inspire peut-être même Krafterwek (pour la première fois ?) avec le morceau “Tour de France“, semblable en quelques rares points à son homonyme allemand, et agrémenté d’un franglais très académique.

Mais comment mieux résumer l’esprit Telex que la chanson “Euro-vision” ? Destinée, paraît-il, à assurer une dernière place au groupe lors du Concours de l’Eurovision de 1980, le kitsch dépasse toutes les attentes pendant ces quelques minutes. La performance scénique aura convaincu le Portugal, offrant les seuls points gagnés. L’animatrice est obligée d’annoncer l’absence d’orchestre (quasi-choquante pour un public peu au fait de l’existence de machines musicales). Plein de malice, Michel Moers chante son hymne à l’Europe. C’en est presque touchant et cosmique, 35 ans plus tard.

La carrière du groupe suit son cours avec Sex (1981) et Wonderfuld World (1984). On relève quelques morceaux bien sentis, comme “Exercise is good for you” que ZZ Top – fans des belges après les avoir entendu en boîte à Monaco – diffuse à la fin de ses concerts, ou encore le titre plus coldwave romantique “Haven’t We Met Somewhere Before“. Encore plus new wave, “L’Amour toujours” ravit les discothèques avec son synthétiseur qui tournicote à la mode de Giorgio Moroder.

Un bref stop survient à la sortie de Looney Tunes en 1986 sur Atlantic Records, échec commercial quelque peu rédhibitoire selon le goût de la direction du nouveau label. Néanmoins, quelques perles idiotes comme “Temporary Chicken” ou “Spike Jones” sont inévitables, dans un style beaucoup plus déconstruit et presque trip-hop.

Telex va ensuite inspirer une seconde fois (cette fois-ci on est sûr) Kraftwerk, en sortant Les Rythmes automatiques (1989), compilation mixée d’une sélection de titres du groupe, à la manière du prochain The Mix des allemands. Écoutez la version de “Moskow Diskow” pour vous faire une idée. Avant-gardistes, vous dit-on ! Les accents house sautent aux yeux et donneront l’idée aux génies de Düsseldorf d’imprimer Computer Love et autres pépites sur un beat vigoureux, influençant des pans entiers de la future génération techno.

Le dernier album sort en 2006, avec How Do You Dance? et une énième reprise amusante, celle de “On the Road Again” de Canned Heat, accompagnée de son clip fou et pixélisé à souhait. Véritable personnage public belge, et leader de la bande, Marc Moulin décède malheureusement en 2008. L’aventure Telex s’arrête ici, et un vrai témoignage de la folie robotique qui s’était emparé de l’Europe des années 80 s’envole.

On ne présume pas assez du talent et de l’influence certainement énorme de ces pionniers, tantôt ridicules, tantôt clairvoyants, sur notre musique actuelle. Voyez plutôt la compilation de remixes I Don’t Like Music (1998) où Carl Craig et Glenn Underground remixent tour à tour “Moskow Diskow” – ou encore Matthew Herbert, sous son alias Dr. Rockit, sur “Temporary Chicken“. Vieillottes pour certaines mais terriblement attendrissantes, les chansons de Telex sont déjà un trait d’Histoire musicale. Un petit making of vous est offert en bonus, sur la composition de “Moskow Diskow“, grâce aux explications du grandiose Dan Lacksman.

Matthieu

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