Il est de ces artistes que l’on rencontre au hasard de profondes promenades dans les entrailles du Web, d’autres que l’on croise sur les bords de mer en dansant au soleil. Sonya Spence est un croisement de ces idées, et il est parfois bon de creuser un peu le vernis musical d’un artiste : afin d’en puiser le commun des mortels.

La musique peut être lue comme un conte, un récit de vies humaines. Un soir d’Août 2014, le Dimensions Festival de Pula, en Croatie, touche à sa fin. Un fougueux orage méditerranéen pointe le bout de ses foudres, mais le ciel est encore parsemé d’un bleu clairvoyant. La scène The Void bat son plein pour une ultime soirée aux tonalités disco. Et là, survient le premier coup de foudre. Musical celui-ci. Jeremy Underground lâche une pépite dont il a le secret – laissant de côté son costume garage house le temps d’un set haut en couleurs.

On découvre avec émerveillement Sonya Spence. Enfin, on découvre plutôt «Let Love Flow On», Sonya Spence arrivera plus tard et après quelques recherches. On pourrait disserter sur ce morceau tant il atteint une perfection absolue. Serait-ce néanmoins réducteur de résumer la vie d’un être à un seul bout de musique, fût-il parfait ?

Difficile de répondre, mais un portrait sert à exprimer un point de vue personnel sur ce que l’on sait d’un Homme, ou ce que l’on peut présumer. Ce portrait saura se confronter ensuite à d’autres points de vue, qu’ils existent ou non. Alors Sonya Spence s’introduit d’abord par quatre minutes intemporelles. Quatre minutes qui jalonneront une vie entière, croyez-moi. Tout commence par un roll de batterie typiquement reggae sur la caisse claire. La basse résonne un Fa imposant, et virevolte sur un Do : encore du reggae. La structure est impeccablement classique, jouant avec les tierces et les quintes. Ce serait oublier les cuivres qui donnent ce goût sucré et empreint de joie de vivre, ainsi qu’une guitare soul postée en embuscade.

L’hybride débutait ici, on s’éloignait des codes reggae. La voix douce et caractérielle de Sonya Spence s’en écarte définitivement. «Let Love Flow On» est un chef d’œuvre, il n’existe aucune discussion possible. Pourtant, sa sortie vers le début des années 80 sur l’album Sings Love est passée relativement inaperçue. La date officielle nous est inconnue, et seul le réputé label jamaïquain High Note – tenu d’une main de fer par la légendaire Sonia Pottinger – l’a commercialisé. On trouve aussi une version inattendue écoulée par la Société Ivoirienne du Disque. Le triangle des Bermudes plaisanteront certains.

Rares sont les traces et témoignages sur Sonya Spence. On peut observer à quel point Sings Love est un sésame rare à obtenir. La chanteuse jouissait néanmoins d’une petite réputation assez affirmée sur l’île des Caraïbes. On pouvait la prédestiner à voguer au-delà les océans, tant le sillon avait été tracé à l’époque par le porte-étendard Bob Marley qui révélait aux yeux du monde ce petit bout de terre, habité par des descendants d’esclaves africains, fiers de leurs racines. Est-ce un manque de promotion ? Un manque d’opportunisme ?

Une addiction tenace aux drogues dures a semblé rythmer la vie chaotique de Sonya. Oui, cette voix angélique était torturée par certains démons. Des démons qui l’emportent même en 2007, à 54 ans. Les calculs deviennent possibles, et Sonya Spence approchait ses 28 ans en estimant la date de «Let Love Flow On» à 1981.

Une sobre nécrologie du Jamaica Observer relate les funérailles d’une chanteuse trop vite oubliée. On y apprend sa profession initiale d’instituteur, mais aussi son désir le plus fou de vivre de la musique et la déception réelle d’un manque de succès tenace. Le crack se dévoile comme geôlier d’une nouvelle forme d’esclavagisme, et l’un de ses poèmes y est cité :

«It’s a killer, it will take your life away, if it gets you there is no coming back, you are a loser»

Jeremy faisait-il revivre la mémoire d’une vie déçue et écourtée ? Le savait-il ? Ou plutôt, est-ce qu’au moins une personne dans cette foule conséquente s’est questionnée ? La vie s’écoule, les destins s’échappent et on ne pourra qu’honorer Sonya et ses rêves, en écoutant en boucle et en boucle un hymne à la joie, à l’amour et à la sérénité. Que ce petit bout de soleil émerveille vos plus précieux moments, ils valent très cher.

Matthieu

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