Attention : une session instrumentale dans les règles de l’art s’offre à vous, si vous franchissez ce paragraphe vous vous exposez à quelques réminiscences jazzy de série B italienne, on vous aura prévenus …

L’Italie partage avec la France une forte activité cinématographique, et ce depuis l’invention des Frères Lumières. Ponctué de bonnes séquences musicales, un film en ressort toujours magnifié et derrière ces mélodies intrigantes se cachent parfois quelques talents hors-normes. Puccio Roelens a composé de nombreuses bandes originales entre les années 60 et 70.

Né dans le Trentin en 1919, Puccio Roelens est diplômé du conservatoire et intègre le sinistre fasciste EIAR de Florence, orchestre radiophonique des dernières folies de 1944. Sorti de ce tumulte de l’Histoire, il a néanmoins pu acquérir une certaine expérience d’une direction d’orchestre, et fonde le sien en 1948. Pianiste de formation, il se destine toutefois à la composition et aux arrangements. Les premiers balbutiements d’une belle production l’invitent à reprendre Duke Ellington et son morceau « Caravan » (1969) pour la télévision italienne. Dans une atmosphère plus mystique, le jazz américain y opère sa mue italienne.

On s’imaginerait bien siroter un cocktail en bord de piscine tel un vulgaire OSS 117 chez Duke Ellington, l’intrigue est plus pesante chez Puccio Roelens. Homme de son temps, son album paru en 1969 respire les sixties et le yé-yé de la France voisine – avec « Peggy« . La Musica di Puccio Roelens est composé uniquement de titres aux prénoms de femmes. Il n’y a qu’un pas à franchir sur le cliché des mâles de la Grande Botte. A votre aise.

La bossa nova sait aussi faire son étalage – « Sally » et ses flûtes divines miroitent une corne d’abondance de miel et de grenade. Les influences jazz se font également nettement sentir avec le saxophone essoufflé de « Lilian« . Mais là n’est pas à mon gout la période la plus faste et talentueuse. Roelens ne sort rien en solo, composant notamment pour la Rai, jusqu’en 1976 et Research of Sound. C’est le tournant opéré lentement vers la funk et l’électronisation des instruments qui s’installe. Le jazz se mêle aux guitares plus agressives sur « Splash Down » – et à celles carrément énervées de « Rhythm Phasing Blues« .

Mais le chef d’œuvre s’appelle Rock Satellite et son morceau d’ouverture « Northern Lights« . La funk et la disco ont conquis cet homme de 58 ans en 1977 : guitare wah-wah, basse entêtante et batterie entraînante. La production et la qualité sonore atteignent une quasi-perfection – et Puccio Roelens n’oublie pas ses trompettes et autres cuivres qu’il maîtrise si bien. Le morceau de clôture « Rock Satellite » s’inscrit dans cette même ligne, très pulsée et énergique. La batterie y fait office de beat, presque comme une machine, accompagnée de guitares rock. Inévitablement, il intervient encore un passage grandiloquent et disco avec l’orchestre qui reprend ses droits.

Cette alternance entre différentes teintes constitue le talent de Puccio Roelens : rien de surfait, mais voguant à travers les styles, il nous offre une musique agréable au possible. On pourrait quasiment insérer « Chilly Breeze » dans un mix de Motor City Drum Ensemble ou Floating Points (si ces-messieurs nous lisent).

En 1979, paraît Musica Per Commenti Sonori : Lipstick – dernier album de l’artiste. En ouverture, on nage dans une ambiance de bien-être musical et « Slip Back » ouvre les débats de la plus belle des manières – notamment ces petits breaks où ne sonne plus que la guitare. Les sonorités évoluent avec le temps : en témoigne le très lent et progressif « Cobwebs » et ses synthétiseurs. Le compositeur italien nous fait dodeliner de la tête avec « Make Up » et termine sur une note de détente avec « Lipstick« . Puccio Roelens s’éteint en 1985, laissant derrière lui une œuvre de qualité et riche – malheureusement méconnue.

La morale de l’histoire est d’aller fouiner le patronyme du compositeur qui se cache derrière la mélodie rieuse d’un film : des trésors s’y cachent.

Puccio Roelens et sa piscine

Matthieu

 

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