La musique d’aujourd’hui fait la part belle à la technologie, les deux étant étroitement liées. De toutes les musiques qui jaillissent autour de nous, on ne peut nier le travail des machines de studio, prêtes à rendre telle sonorité parfaite ou à trouver le sample qui manque. Mais tout ça ne serait pas d’actualité sans l’aide de l’un des premiers acteurs de la musique électroacoustique, le dénommé Pierre Henry. Retour sur ce visionnaire. 

En bon aficionados de musiques électroniques que nous sommes, on n’est pas sans savoir que ce mouvement, aussi vaste soit-il, se fit connaitre du grand public dès les années 70. Avec l’arrivée du krautrock (mélange subtil et cosmique de rock psychédélique, de jazz, d’électro avant-gardiste et d’une pincée de musiques ethniques) et des groupes tels que Can, Neuh !, Faust ou encore Cluster. Au même moment, Kraftwerk se forme et distille sa proto-techno analogique, inspirant les plus grands de l’époque (coucou David Bowie) et ceux d’aujourd’hui. S’en suivront différents mouvements musicaux, allant du disco au funk, en passant par le dub, les musiques noires contemporaines, le hiphop ou encore la pop du XXIe siècle (oui, oui).

Mais l’histoire de la musique électronique commence un peu plus tôt, durant la première moitié du XXe siècle. En 1946, pour être précis. Pierre Schaeffer, ingénieur et musicologue (entre autres), travaille alors dans les studios de la RTF, la Radiodiffusion-Télévision Française. A la suite d’une écoute d’une bande son créée par Pierre Henry (compositeur de musique) pour un film traitant de l’invisibilité (« Voir l’invisible« , interprété avec des objets acoustiques), Schaeffer invite Henry à passer une audition à la RTF. Cette rencontre verra naître, en 1949, « Symphonie pour un homme seul« , premier morceau réalisé à partir d’enregistrements sur bandes magnétiques. A eux deux, les Pierrot inventent ce qui deviendra la musique concrète.

Pierre+Schaeffer++Pierre+Henry+schaefferhenry (lastfm.com)

                                                                             Pierre Schaeffer & Pierre Henry 

 

Pierre Henry, ce drôle d’énergumène, connu autant pour ses compositions que pour ses humeurs, naît un jour de décembre 1927. A 10 ans, il rentre au Conservatoire National de Musique de Paris, et suit un enseignement classique, avec pour professeurs, Nadia Boulanger et Olivier Messiaen, maîtres à penser qu’il prendra comme référence. Sans oublier Richard Wagner, et le bruit. Car oui, avant toute autre chose, la première inspiration de Monsieur Henry est le bruit. Celui de la ville, des trains, des bus, des pas, des klaxons. Mais aussi celui de la nature, qui lui rappelle son enfance – le vent, la pluie, l’orage, les animaux.

C’est cette fascination pour le bruit qui lui permettra de sortir du schéma classique de l’écriture du langage musical. Pierre Henry veut nous faire entendre la musique classique non plus comme simple musique, mais comme objet sonore. Et c’est ce qui fera de lui un novateur dans le domaine de l’exploration du son.

Après avoir été embauché à la RTF, il dirige les travaux du Groupe de Recherche sur les Musiques Concrètes (GRMC), fondé en 1951 par Schaeffer, et c’est dans ces studios qu’il affinera sa connaissance des machines. En parallèle, Henry débute plusieurs collaborations avec des chorégraphes, dont Maurice Béjart, avec qui il créera son œuvre la plus connu du grand public, « Messe pour le temps présent« . Quelques performances verront aussi le jour avec des plasticiens, comme Yves Klein, Georges Mathieu ou encore Nicolas Schöffer, ce qui traduit la modernité de Pierre Henry dans une époque où le monde de l’art se renouvelle constamment, en cassant les codes prédéfinis pour construire de nouvelles bases.

 

« Messe pour le temps présent », comprenant le fameux morceau « Psyché Rock » (à 1’57 min), repris depuis sa création par de nombreux artistes tels que FatBoy Slim, Dimitri From Paris, ou encore pour le générique de Futurama.

En 1958, Henry quitte les studios de la RTF et fonde, un an plus tard, le premier studio d’enregistrements indépendant en France, APSOME (pour Applications de Procédés Sonores en Musique Électroacoustique). Ce studio privé consacré aux musiques expérimentales et électroacoustiques lui permettra de poursuivre, seul, ses recherches, en associant des techniques nouvelles aux procédés électroniques qu’il invente. Suivra un second studio, en 1982, SON/RE, qui obtiendra le soutien du Ministère de la Culture et celui de la Ville de Paris en 1990.

En s’inspirant du manifeste du futuriste Luigi Russolo « L’Art des bruits » [1] , Henry monte, en 1975 avec Bernard Bonnier (compositeur québécois ayant été l’assistant de Henry de 1972 à 1976), « Futuriste« , une incroyable manifestation mélangeant art sonore et art visuel. D’après l’ouvrage de référence sur les musiques électroniques « Modulations » [2], Pierre Henry annonce alors « la venue d’une musique adaptée à l’accélération des feux d’informations du XXe siècle« , tel un prophète vis-à-vis de notre ère ultra-connectée, ce XXIe siècle que l’on passe scotcher à notre écran bleu. Visionnaire, on vous dit !

« The Art of Sounds », documentaire réalisé par Éric Darmon & Franck Mallet en 2007.

Depuis, le bonhomme n’a eu de cesse de réinventer la musique analogique, en donnant performances, concerts (au Festival d’Avignon, sur l’Esplanade de la Défense, à la Cité de la Musique) et lectures et relectures de ses propres œuvres lors de ses fameux concerts donnés chez lui, sous l’intitulé « Pierre Henry chez lui » ou encore « Une heure chez Pierre Henry » (22 concerts qui ont eu lieu durant le festival Paris Quartier d’été, en août 2008).

Monsieur Henry est donc une personnalité essentielle dans l’histoire de la musique électroacoustique, pionnier dans les recherches technologiques sonores, celui qui a voulu nous inciter à réécouter la musique comme si nous l’entendions pour la première fois, en étant attentif à chacune de ses sonorités, à la percevoir totalement différemment de la vision qu’on en avait jusqu’alors, à l’intellectualiser en somme. Et surtout, il a ouvert la voie à toutes les musiques analogiques et électroniques qui peuplent notre quotidien aujourd’hui.

[1] « L’Art des bruits », Luigi Russolo, réédité chez l’éditeur Allia en 2013

[2] « Modulations, une histoire de la musique électronique », Ouvrage collectif, traduit de l’anglais par   Pauline Bruchet et Benjamin Fau, ed. Allia (dernière édition en 2014)

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