Leos Carax n’aime pas la presse. Surtout la presse cinéma – qu’il ne lit plus. Ceci d’abord parce qu’il a mieux à faire, mais surtout parce qu’il a vu clair dans son jeu : « Le jeu de la presse, c’est construire – détruire. Tous les articles sont sur ce principe. La crèmerie d’en face dit que Carax est un génie, je vais vous prouver le contraire. Une fois qu’ils ont dit génie , ça leur permet de dire faux génie dans l’article suivant. Tout ça n’a pas de réalité.» [1].  Alors, il s’isole. Pour le plaisir. Et une fois par décennie, il accorde quand même une interview, sous la pression des producteurs. Quand on essaye de le cerner un peu, il cite Melville. Ca l’arrange. « Le portrait, au lieu d’immortaliser les génies, ne servait à présent qu’à quotidianiser les imbéciles. »[2]. Lui, ne croit « ni aux dieux ni aux génies. ». « Ni aux critiques », évidemment. Mais le bonhomme a bon dos. Tour à tour « enfant prodige », « poète maudit » et « artiste damné », il intrigue. Il étonne, au moins. Denis Lavant, acteur fétiche et alter-ego, résume : « On a traité Leos de mégalo ou de prétentieux. C’est tout le contraire. Il est délicat, attentif, pudique, embarrassé quand il faut se vendre. Il ne se prête pas au jeu. Cette singularité provoque, évidemment, des réactions extrêmes.» [3]. Voilà. Leos Carax est réalisateur : il ne joue pas le jeu, il le dirige.

Et puis n’a-t-il pas quand même une excuse valable ? Au fond, un homme -tout artiste qu’il soit- est-il vraiment ici bas pour être interviewé, pour faire de la promotion ou même -dans le cas d’un metteur en scène- pour parler de cinéma ? Ne serait-ce pas déjà trahir l’essentiel ? Car un metteur en scène qui parle de cinéma, n’est- ce pas un humoriste qui explique ses blagues, un imposteur qui détaille ses effets ou encore un magicien qui livre ses secrets ? Il résume : « Je pense avoir suivi un commandement qui dit Tu écriras ta vie. Donc, à partir de là, je me mets dans une position extrêmement vulnérable dans mes films. Mais je le fais de moi à moi, avec des complices. Je n’ai pas le besoin de répéter l’expérience dans la presse.».[1]Parce que ça l’amuse peu. Et « parce que je ne suis pas un penseur et que les rencontres programmées me glacent. »[2].

Sauf une après-midi de Novembre 91. Carax a 31 ans. Quelques jours plus tôt, Pascal Bertin, alors journaliste aux Inrockuptibles, avait adressé -sans y croire- un courrier au metteur en scène. A sa plus grande surprise, Leos lui donna rendez-vous au premier étage du Cluny, au coin des boulevards Saint Germain et Saint-Michel, pour… dieu sait quoi ? Il débarque à l’heure avec son chien et son pardessus, commande une vodka et un lait froid et entame d’emblée un entretien qui s’annonce sans concessions mais pas sans artifices.[1][5].

Alexandre Dupont (Alex et Oscar, LeOscarAx) est né le 22 Novembre 1960, à Suresnes -dans les Haut-de-seine-, d’une mère journaliste américaine et critique de cinéma au New York Times (tiens donc) et d’un père journaliste scientifique français (bis). Voilà pour la version officielle. Mais Leos Carax prévient : « Je suis né en 1976, dans une chambre noire, et ce serait très dur pour moi qu’on me fasse naître avant, sous un nom sorti de paperasses. »[4]. Et puis : « J’ai fait du cinéma pour être orphelin. Avant, c’était comme si j’avais dormi pendant dix-sept ans. »[4]. Bon. On imagine quand même un ado frêle et souple au look un peu désuet. Il aime le rock’n roll comme on en faisait avant et puis la variétoche qui passe a la radio. Il adore Iggy Pop le « démon inspiré » et Bowie l’ « ange surdoué ». Il écoute Barbara, Reggiani, Aznavour. Et puis il lit : Cocteau (Thomas l’imposteur), Ramuz (“pour le surnaturel”), René Char, Malraux, Guitry. « Le roman, Les Trois mousquetaires. Des Trois mousquetaires jusqu’à Céline. Dumas, beaucoup. Pour moi, la lecture était une excuse noble pour me retirer. Avec beaucoup de jubilation. Et j’aimais les romans, suivre les personnages sur les années. Vingt ans après était pour moi le chef-d’ ouvre absolu. Aujourd’hui, je lis moins. J’aime lire des éclats, une page, une lettre de Céline, un poème de Char ou une phrase de Ramuz. Ça me suffit. »[1]. – Plus tard il ajoutera : « Mon écriture à moi, c’est la liaison entre les phrases des autres. »[4]. On l’imagine aussi rebelle without a cause : « Au lycée, jusqu’à une certaine période – ensuite je me suis refermé tout à fait – j’étais assez voyou. Avec un ami, lui aussi américain, on avait un réseau : on allait piquer des disques au centre commercial de La Défense pour les revendre au lycée. Les élèves nous faisaient des listes de demandes, on a connu pas mal de choses comme ça. Mais déjà, au début des années 70, le rock était quasiment fini. »[1]. On l’imagine enfin passager clandestin, à vingt ans, en 1980.

Au fond, le jeune Carax rêve comme tous les autres enfants ; d’évasion, d’histoires extraordinaires, de découvertes : « Je voulais être grand reporter, voyager et raconter ce que je vois. J’avais voulu être océanographe ou astronaute.» [1]. Alors très vite, la charmante bourgade de Suresnes ainsi que son environnement familial le mettent à l’étroit et presque mal à l’aise : «C’était une enfance bourgeoise normale, avec des morts, des suicides, du sang, de l’alcoolisme, de la folie mentale, des détresses, des divorces. Et moi, j’étais extrêmement épargné, je n’étais pas trop relié. »[1]. Déjà mis à l’écart, Leos observe donc le rock et ses idéaux déchoir avec ses illusions. Il s’accroche à ses rêves comme des idées motrices et troque la compagnie des humains pour celle des machines. Puis tout commence avec une histoire de flipper : « L’année où j’ai quitté la banlieue, j’ai eu la maison d’enfance à moi. C’est là que j’ai eu cette histoire de flipper, il fallait de l’argent pour jouer, alors j’ai commencé à travailler un peu, comme colleur d’affiches. J’avais un rapport dingue avec le flipper, un rapport de malade, de drogue, je passais mes journées seul devant […]. Le flipper était disposé de façon à ce que je puisse voir une fille qui s’appelait Florence, que je ne connaissais pas mais qui était au lycée avec moi. »[1]. Alors les idées fusent et germent : « Je me suis dit que la caméra serait comme un flipper extrêmement plus puissant, puisque je pouvais convoquer la jeune fille, toujours avec une machine entre nous, et partager une liberté avec elle »[1].

Le cinéma -le sien-, il l’a simplement découvert à la vision d’un film : « A une séance de midi au Saint-André des Arts, j’arrivais juste à Paris. C’était un vieux film, je me suis dit ‘Il y a un type qui, il y a des années, a prémédité son coup, il savait que je viendrais dans cette salle un jour, il a fait ce film pour bouleverser ma vie’. »[1]. Et comme toujours sous le coup de l’émotion près de quinze ans plus tard, il nous fait même le coup du billet : « En sortant, j’ai trouvé un billet de 500f sur le trottoir, j’ai pensé : ce sera mon premier argent de cinéma, je le mettrai dans mon premier film. Et là, ça a été vite. »[1]. C’est à dire la cinéphile et encore la cinéphilie : « C’était la Cinémathèque, forcément. Les films muets à la Cinémathèque. C’était à un moment où je ne parlais pas, j’étais dans cette salle réconfortante, avec un passé qui ne m étouffait pas, je ne connaissais personne. Ça a duré peu de temps, trois-quatre ans, mais j’y allais très souvent. »[1]. Fauché, le jeune Carax part même en quête de bons plans : « Je savais qu’il y avait des projections gratuites dans les facultés à Paris, donc j’allais voir les films. Mais je n’étais pas du tout étudiant.»[1]. L’occasion quand même de rencontrer la fine fleur du milieu cinématographique de l’époque. Il croise notamment les deux Serge ; Daney et Toubiana, rédac chef des Cahiers. Et de file en aiguille, il finit par gratter quelques papiers, même s’il s’en défendra plus tard : « J’ai fait un court passage là-dedans, mais en tant que petit profiteur sournois. »[1]. De son côté, Serge Toubiana, alors directeur de la cinémathèque, se souvient de ce petit homme curieux : «  Il était présent, silencieux, intense. »[3]. Il raconte : « Un jour, il m’a demandé à la sortie d’un cours si je pouvais lui indiquer la manière d’obtenir des aides pour un court-métrage. Nous lui avons proposé de collaborer aux Cahiers. Il a écrit quelques notules, dont une qui défendait La Taverne de l’enfer, de Sylvester Stallone, puis réalisé, en compagnie d’Alain Bergala, un reportage sur le tournage de Sauve qui peut (la vie), de Godard. Tout cela a été bref, car il m’a très vite proposé un article contre la ligne des Cahiers. J’ai trouvé la chose un peu prématurée, notre collaboration s’est arrêtée là. »[3].

Ainsi, Leos est rapidement présenté aux différents papes du genre. Mais il en garde un souvenir presque embarrassé : « En allant voir tourner Godard, on pensait se placer à l’entrée d’une usine, au point de départ d’une chaîne de fabrication ; en fait, on s’est retrouvé au dernier maillon d’une autre chaîne impossible à remonter (la pensée Godard, sa manière). […] On cherche des réponses, mais on ne trouve que des débuts de questions. On cherche des clés, des trousseaux de clés, mais les portes sont fermées et on est dans le noir, alors on ne trouve pas grand-chose et on n’en finit pas de se cogner partout. De retour à Paris, on s’est habitué un peu à l’obscurité et les photos nous ont apporté un peu de lumière. La lumière d’une lampe de poche pour projeter un film en scope et en couleurs »[3]. Il en garde surtout quelques idées plus personnelles pour ses projets à lui. En secret, il étaye sa vision et affute ses idéaux ; il préfère, par exemple « la caméra qui dénoue les choses à la caméra qui noue les choses existantes »[1]. Finalement, il commence le tournage d’un petit film : La fille rêvée. Mais l’entreprise tourne court quand un projecteur met le feu aux rideaux d’un restaurant chinois. Prémonitoire ?

Carax2


Dès 1980, il récidive. Etonnement, Strangulation Blues profite d’une sortie assez remarquée. On salut du rythme, des idées neuves et de la maîtrise. Mais ne lui parlez pas de maîtrise :  « regardez n’importe quel premier film ! Ils sont maîtrisés, sages comme des images. La maîtrise, c’est crétin, on en revient vite. On se cramponne à la falaise, on est tétanisé, on peut plus grimper, atteindre les hauteurs. Il faut la ténacité, pas la maîtrise. »[1]. C’est là tout le goût Carax ; élan vital, fièvres ténues, désordres savoureux. Le gars n’aime ni les équilibres ni les longs fleuves tranquilles. Il aime le rock pour « le jus, l’électricité qu’il y a eu dans ce mouvement là » et qu’il a « toujours recherché, dans la vie, le cinéma, le montage »[1]. C’est donc avant tout une une certaine idée de la vie. C’est une idée moderne. « C’est l’idée de ne pas pique-niquer sur un beau gazon. C’est l’ouverture au risque, à l’imperfection. »[1]. Ailleurs, il citera volontiers Roger Nimier là dessus : « Il faut vivre sous le signe d’une désinvolture panique, ne rien prendre au sérieux, tout prendre au tragique  Et quand il parle d’amour, c’est en amateur de bécanes qu’il file la métaphore : « L’idéal, c’est de trouver la plus grande vitesse possible à deux. Le problème, c’est que j’ai trop peur de prendre quelqu’un derrière, et moi, je ne monterai jamais à l’arrière. »[1]. Action !

1983 . Boy Meets Girl. Enfin. Car Leos cherche encore sa Maryline Monroe. Il le sait : « je me suis dit que ce qu’il me manquait, c’était la fille devant la caméra. »[1]. Alors pour son retour il propose une sorte de casting : Leos Carax rencontre Mireille Perrier et Leos Carax rencontre Denis Lavant. Pour la première, la place de choix à côté du flipper et de belles scènes volages. Et pour le second cinq films. Cinq heureuses collaborations. Cinq recueils de performances physiques en tout genres et de nuances en cavales entre les registres. Denis Lavant, c’est le complice de toujours, le fidèle interprète, le partner in crime ; celui a qui il demande l’impossible avec tranquillité. Pour nous, il soigne aussi les formes ; à juste dose, il s’amuse avec les textures et les motifs : rayés, mouchetés, marbrés. Tout en noir et blanc, le film fait aussi la part belle à Jean-Luc Godard, Jean Cocteau et David Wark Griffith, mais sur un air taquin et toujours tendrement transgressif. De quoi d’ailleurs décourager toute lecture politique. Leos précise son sujet : « Je pense que ce qui se passe entre deux individus est absolument à l’image de ce qui se passe dans le pays »[1]. Du coup, pas de faux combats : « La bourgeoisie, je m’en fous. Les parvenus ne sont pas mieux. Ce que je hais, c’est le raisonnable de l’époque, les convenances »[1]. Il s’emporte : « On est enfoncé dans le raisonnable. Et le raisonnable tue, mais tue !? Y a un écrivain qui disait : On ne peut pas faire un enfant raisonnablement, il faut un certain délire au moment du coït , et c’est absolument pareil pour tout. Que ce soit pour un film, une rencontre. Ce qui est fortiche avec la démocratie, c’est cette dictature du raisonnable qui règne sur tout et finit par devenir très angoissante. Surtout quand elle s’exerce sur les gens jeunes. Le rock est raisonnable, le cinéma est raisonnable, les relations amoureuses sont raisonnables. Aujourd’hui, il faut faire l’amour dans le caoutchouc pour pas crever, ce que je comprends, je suis pour la santé, mais les préservatifs sont partout, pas que dans les chambres à coucher, on vit dedans. Toute cette hygiène du corps et de l’âme, ça me répugne totalement. »[1]Le film est finalement du voyage à Cannes ou il fait rêver tendrement les parterres d’invités. Libération écrit : « Un frêle fantôme hante tout le festival. »

Trois ans plus tard, le réalisateur revient avec un titre de Rimbaud tout droit sorti des Illuminations : Mauvais Sang. C’est avant tout l’histoire de sa rencontre avec Juliette Binoche. Elle raconte : «Je suis tombée amoureuse d’un garçon, il s’est trouvé qu’il était cinéaste, d’ailleurs il ne l’était pas quand je l’ai rencontré ou il ne me l’avait pas dit.» Mais lui n’a pas la même version : « Juliette, je l’ai vraiment choisie. Je l’avais croisée il y a quelques années sur une place, à Grenoble, avec une écharpe autour du visage. Je l’avais reconnue comme on reconnaît une femme qu’on est destiné à filmer. Elle ne m’a pas regardé, mais j’ai senti qu’on avait à voir ensemble. (…) »[6]. De toute évidence, il est fasciné : « Juliette, c’est un sphynx. […] j’interrogeais sans cesse sa beauté et sans cesse sa beauté m’interrogeait… »[6]. Alors il donne tout. Et comme sa belle est d’abord réticente à l’idée de tourner avec lui, il va jusqu’à sa mère et sa soeur « pour s’inspirer de l’amour qu’elles lui portaient »[4]. Il lui passe une cassette de Chaplin en tournage pour lui montrer comment un cinéaste travaille quand il est amoureux de son actrice. Et elle dit oui. Ultime obstacle ; le sommeil : « Pendant Mauvais sang, on était amoureux et on n’arrivait pas à dormir. C’était un gros problème, parce que je tournais le film en même temps. C’était à la fois cocasse et assez terrible. »[1]. Alors forcément tout ça se voit à l’écran ; la fatigue, l’amour, le cocasse, le terrible. Deux heures de cambriolages et de chamailleries à la mousse à raser. Mais aussi quelques éclats précieux ou les grands sentiments la mènent largement. A la fois provoc : « Les actrice devraient boycotter tous ces nullards qui leur demandent de se dénuder »[4] et pudique : « Une actrice déshabillée l’est à jamais »[4] , il s’amuse en chemin. « Ce n’est pas du tout une recherche de la complication. Au contraire, l’impossible, c’est la simplicité. C’est comme ça que finissait Mauvais sang. Quand Alex mourait, il disait ‘Les filles me disaient ‘Sois simple’ – c’était si difficile d’être simple’. Je suis parti de là. »[1].Résultat : un casse plastique et crapuleux entre faux gangsters à penchants romantiques. Et pour corser l’histoire, une contrainte impossible : un virus frappe la population parisienne et tue tous ceux qui font l’amour sans s’aimer.  Ca leur va bien.

Le succès ne rend pas l’homme plus disert. Avec deux récompenses critiques César de la meilleure actrice pour Binoche et de la meilleur photographie pour Jean-Yves Escoffier, le crack est invité sur TF1. Il a préparé l’émission avec Frédéric Mitterrand, choisi les extraits de film. Mais au moment du direct, impossible de le sortir de sa loge. Le producteur trépigne, Mitterrand s’exalte, rien à faire. Derrière la porte, on entend Binoche fondre en larmes. « Elle se recroquevillait sur Carax ; ils n’avaient plus de mains tellement ils se rongeaient les ongles.”[4]. Plus tard, c’est Jean-Luc Godard qui l’invite à nouveau pour de la figuration dans King Lear. « On ne vous entend pas au son, vous savez », lui dit-il rapidement. – « Oui, mais je ne peux pas faire plus », répond Carax.- « Je comprends pourquoi vous avez mis tant de temps à tourner votre film. On ne vous entendait pas dire ‘moteur’. Je ne vois pas d’autre raison »[4]Ce film, c’est Les amants du Pont-Neuf. Et ces autres raisons ne peuvent pas être ces années de galère entre dettes et producteurs. Parce que tout ça partait d’une idée toute simple : «  L’idée de départ, c’était un film libre, un film où les acteurs et moi-même serions libres. Libres de vivre et de filmer en même temps »[1]. Quand au sujet, un mirage ; un amour fou entre deux jeunes gens : Alex (Denis), clochard et cracheur de feu, et Mireille (Juliette), vagabonde en train de perdre la vue  : « Le jour ou je verrais plus rien tu sais c’est dans pas longtemps. Tu seras ma dernière image.. Tu sais, au fond je suis presque pressée de vivre dans le noir, noir. Parce qu’aujourd’hui pour moi les choses et les gens c’est comme des flammes très floues qui s’agitent devant mon oeil. J’en ai marre. Même de près je vois déjà plus les petites choses, qui sont pourtant les plus belles, les plus excitantes. Tiens par exemple si tu souris faiblement je le vois pas. Faut que tu souris franchement. Pour moi tu dois tout faire en grand ». L’ambition est noble et les moyens -publics- mis en oeuvres conséquents. Il s’agit de montrer l’amour tout nu. – Et le reste, on s’en fout. Parce qu’ailleurs, tout s’effondre : la jambe de Denis casse, les décors ne tiennent pas et les délais sautent. Trois interruptions, trois reprises, et l’on parle plus du tournage que du film. Pour y revenir Leos convoque Robert Musil : « Je crois que la beauté n’est pas autre chose que l’expression du fait qu’une chose a été aimée. Toute beauté de l’art ou du monde trouve son origine dans le pouvoir de rendre un amour intelligible »[2]Plus simplement ; « La beauté est dans l’œil de celui qui regarde », affirmera plus tard le personnage joué par Michel Piccoli dans Holy Motors, comme un symbole damour d’actrice et de metteur en scène. Alors pour la beauté, l’amour est à l’honneur. Et on ne badine pas avec l’amour. Sur le tournage, un écriteau met l’importun en garde : « Vous êtes prié de ne pas adresser la parole à M. Carax et Mme Binoche. »[4].  Ici aussi, pas de mots inutiles.

Les amants du pont neuf

A l’aveugle et les jambes aux pas d’un va-nu-pieds,
Elle s’en va, clopinant, à la pointe de l’île
De la cité, courir et se cacher épier
Les derniers rayons verts allumer une idylle ;

Sur un échafaudage de larges dalles blanches
– Douze alcôves de pierres et des bancs en ardoise,
Il crache des flammes ivre d’amour et s’épanche
En vidant un flacon sous un bec de gaz.

Puis la nuit, en fuyant les loges en demi-lunes
– Bardées de mascarons aux bouilles de diables !
Ils glissent sur la Seine comme sur les dunes
Ainsi qu’un bras de mer épouse un banc de sable

Au loin, la Manche, hélas ! Au large un pêle-mêle
De mailles de soie de mer, cache-coeur et bas de laine,
La gaine de la nuque jusque en bas de l’aine
Et gonfle en ondulant alors qu’elle bat de l’aile.

« Le cinéma, c’est un peu l’armée des ombres. C’est une forme de résistance au monde, comme l’autisme. Mais c’est une forme projetée, généreuse, qui doit éclabousser. Ça fait des taches plus ou moins belles, plus ou moins propres. »[1]

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C’est donc la naissance du mythe et de la malédiction Carax. Mythe pour quelques scenes inoubliables : « Carax est le plus grand poète français vivant. » raconte le galeriste Thomas Bompard : « Il ne se passe pas un soir où, en traversant la Seine par le pont du Carrousel, je ne pense pas aux plans magiques des Amants du Pont-Neuf. ». Et malédiction pour les déboires financiers. Après les Amants, plus personne de veux tourner avec Leos. Et puis Juliette est partie : « sur Les Amants, j’ai appris la résistance dans l’attente, la foi, l’amour »[7] mais « jusqu’au moment où j’ai senti que cette expérience pouvait me détruire. Et c’est là ou j’ai arrêté. […] Je me devais presque, au nom de l’amour, d’arrêter. »[5]On repense à leur rencontre, à la fin de Mauvais Sang ; cette lettre d’Alex à Anna qui disait déjà tout.. Et Leos perd un peu sa ligne directrice : « J’ai l’impression d’un bordel total, d’un foutoir. […] Je papillonne »[1]Il finit quand même par trouver du soutien pour faire Pola X avec Guillaume Depardieu et Catherine Deneuve dans leur rôles respectifs. Mais les ambitions demeurent obscures et certaines longueurs plombent une histoire pourtant prometteuse. « C’est peut-être l’époque qui veut ça. Elle est tellement ectoplasmique, on est poussé à fureter comme un fou pour trouver son angle d’attaque à soi ne pas passer sous le rouleau compresseur. Dans des époques où les choses étaient plus claires, ou plus avouées, je pense qu’il était plus simple de se définir.»[1]Jacques Rivette déclare quand même« Pour moi, le plus beau film français des dix dernières années ». 

Mais le public ne suit pas. Alors c’est la traversée du désert ; rien de sérieux jusque Holy Motors en 2012. Et ce ne sont pourtant pas les idées qui manquent. Mais quatre éléments sont indispensables pour qu’un film advienne : « santé, complices, argent, acteurs. J’ai souvent manqué d’au moins deux des quatre»[2]. Il se rappelle : « Dans les années 1990, trop de projets pour tous les mentionner. Les principaux : Strong Girl, un film sur ce qu’est devenu le rock, avec Vanessa ­Paradis, Iggy Pop et David Bowie ; Aladin & Cardea, une libre adaptation du roman de George du Maurier, Peter Ibbetson, situé entièrement dans les rêves, avec Sharon Stone. Dans les années 2000 : une libre adaptation de Dr Jekyll and Mr Hyde, dans l’Amérique post-11 Septembre, avec une femme dans le rôle-titre ; Merde in USA, la suite des aventures de Monsieur Merde, avec Denis Lavant et Kate Moss. Ça n’intéressait personne. Une libre adaptation de La Bête dans la jungle, de Henry James, située à Londres de nos jours. Je n’ai jamais trouvé les acteurs. »[2]Alors par la force des choses, il se fait discret. En 2002, il écrit : « On me dit que nos vies ne valent pas grand’chose. Qu’elles passent en un instant comme fânent les roses. On me dit que le temps qui glisse est un salaud. Et que de nos chagrins il s’en fait des manteaux. » et appelle Carla. En décembre 2004, il obtient une rétrospective et carte blanche à la Cinémathèque où il programme quatorze œuvres, parmi lesquelles : Après nous, le déluge de Howard Hawks (1933), Fleurs de papier de Guru Dutt (1959), la Foule de King Vidor (1928), la Petite Lise de Jean Grémillon (1930) et le Soldat américain de Rainer Werner Fassbinder (1970). 

« On dit que le destin se moque bien de nous. », doncAlors une idée neuve. Une idée qui plaît. Et une drôle de sensation : « J’ai senti que la vieille question du récit, de l’’histoire à raconter’, pouvait se poser là de façon neuve pour moi. »[2]. C’est à dire de façon totalement éclatée avec une limousine -un théâtre ambulant- comme seul fil conducteur. Reste à trouver un producteur. Là aussi il prévient : « Je joue cartes sur table mais s’ils font le chapeau, je sais faire le lapin »[1]. Alors Bruno Pesery le prend au mot : « J’ai pris un papier et un crayon, et j’ai dicté les règles du jeu : on était dans l’économie d’un film entre trois et quatre millions d’euros, il n’était pas question de déborder. C’était à prendre ou à laisser»[3]. Carax prend. Et l’idée se précise : « Le film raconte-t-il une histoire ? Non, il raconte une vie. L’histoire d’une vie ? Non, l’expérience d’être en vie. »[2]. D’une certaine façon, c’est encore un écho à l’Alchimie du verbe : « Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles ».Carax se met d’abord lui même en scène dans les premières minutes puis l’on découvre un Denis Lavant totalement polymorpheEt toujours les mêmes goûts et toujours les mêmes obsessions. Cette fois-ci c’est Kylie Minogue, en charge du dénouement, qui livre son secret : « Avant qu’on ne commence à tourner, il m’a donné une lettre. Je ne veux pas en parler dans les détails parce que c’était quelque chose entre lui et moi, mais il y écrivait que la caméra aime les secrets, me tranquillisait en disant qu’il n’avait pas besoin de mon assurance, que la beauté peut naître du doute. »[3].

Enfin, l’homme s’interroge sur l’adolescence de son art : « Aujourd’hui, on ne peut plus dire ‘film’, il faudrait dire ‘circuit imprimé’. Et on ne ‘tourne’  plus, puisqu’il n’y a plus ni manivelle ni même moteur. On ne doit donc plus dire ‘moteur !’, mais ‘contact !’ ou ‘power !’. Et je ne voudrais pas qu’un jour on ne puisse plus dire ‘action !’.»[2]Pour la fin, il imagine quelque chose comme : « Il réalisa sept films, avant de s’éteindre en 2022. Par la suite, il n’en réalisa qu’un, souvent considéré comme son meilleur. »[2]. Car au fond : « Je suis plus inquiété par la vieillesse ambiante que par la mienne. Ça fait un paquet d’années que je suis sorti de l’adolescence […] . Je m intéresse à la jeunesse des choses, pas à la jeunesse de l’âge »[1]. Alors sur sa tombe il mettra : « Que n’étais-je fougère ? C’est la chanson de Bonne nuit les petits, à la flûte. La pesanteur, la lourdeur, ça commence avec le premier pied qu’on pose au bas du lit le matin. C’est effroyable. Oui, j’ai toujours été à la recherche de la légèreté. Je cherche toujours l’envolée, l’élan. »[1]. So long, captain.
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[1] Propos recueilli par Pascal Bertin, Inrockuptibles numéro 32 – 28/11/91
[2] Propos recueilli par Aurélien Ferenczi, Télérama  – 29/06/2012
[3] Jacques Mandelbaum, Sur les traces d’un mystère, Leos Carax, Le Monde – 03/07/12
[4] Jean-Luc Douin, Quand Alex Dupont est devenu Leos Carax, Télérama – 26/06/2012
[5] Fabrice Drouelle, Les Amants du Pont-Neuf : la malédiction CaraxAffaires Sensibles – 19/08/2017
[6] Marc Chevrie, Alain Philippon, Serge Toubiana, La beauté en révolte, , Cahiers du Cinéma n°390, décembre 1986, page 27, page 29
[7] Céline Fontana, Juliette Binoche, la muse de Leos Carax, Le Figaro – 08/09/2014
[8] Jean-Marc Lalanne, Mauvais Sang, c’est quoi un film culte ?, Inrocluptibles – 11/07/10.

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