Retour sur l’intrigante musique du groupe écossais à travers le prisme d’un concept méconnu : l’hantologie.

Le mot hantologie (contraction de “hanter” et d’ ”ontologie”) est à l’origine un néologisme créé par le philosophe Jacques Derrida : présenté dans un essai nommé “Spectres de Marx”, il le définit comme une science de la hantise, une manifestation de vestiges issus du passé. Il s’appuie pour cela sur l’exemple du communisme, qui bien que concrètement disparu dans sa forme marxiste, subsiste encore aujourd’hui dans l’imaginaire collectif. L’hantologie en tant que tentative d’identifier un courant artistique (musical surtout en l’occurrence), est quant à elle introduite en 2005 par un groupe de journalistes anglais, Simon Reynolds entre autres. Reprenant le terme de Derrida, le concept concerne les oeuvres actuelles marquées par une forte empreinte du passé et de ses spectres. Les contours en sont flous, et la chose n’a pas été très fouillée depuis, si bien qu’on peut difficilement parler de réel mouvement culturel. Malgré tout, la notion permet une lecture intéressante de l’oeuvre de Boards of Canada, qu’on a très vite rapprochée de l’hantologie.

Deux frères et des fantômes

Parler d’originalité rétro n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui : des filtres Instagram à The Artist, du retour du vinyle à la Stan Smith, tout le monde ou presque s’est emparé du passé, fétichisé comme jamais par l’industrie et l’art (ou plutôt peut-être l’industrie de l’art), par la mode et le design. Mais dans les années 90, au moment du modernisme techno et de la course à la Hi-Fi, la patine de l’esthétique développée par les deux frères écossais de Boards of Canada, Marcus Eoin et Michael Sandison, est pour sa part réellement inédite et à rebours de la tendance dans la musique électronique. Pas de revival ni d’idiote recherche du vintage, plutôt le paradoxe d’une musique qui, bien que très neuve, porte la trace du passé.

L’impression de tomber, en 1996 (année de sortie de Hi Scores), sur un titre très actuel voire avant-gardiste, mais dont le support aurait été flétri par le temps.

Trace qui se manifeste dans les textures du groupe, abîmées, organiques (incontournable bitcrusher), comme vieillies par de longues années d’une vie propre; mais aussi dans les multiples samples de voix distordus – pour certains tirés des productions du National Film Board of Canada, l’office du film canadien dont le groupe tire son nom – grâce auxquels les écossais ont distillé tout au long de leur discographie les messages cryptiques qui leur sont si chers. A l’évidence, l’étrange nostalgie diffusée par le duo réside également dans la mélodie et dans la progression harmonique des morceaux : citons par exemple leur goût pour les airs enfantins et naïfs auxquels ils s’adonnent parfois, à l’image de Roygbiv.

0’52 : “The past inside the present”. La messe (hantologique) est dite.

1’55 : « Jesus was a human being/to float up kindly with my greed/promises eternal life/when you knew it was not right/when you knew that what I need was really some comfort there »

Un commentaire digne d’intérêt : “I adore this video but I have to ask about the source of the clip at 2:13. Why is that my father, my sister and me and how did you obtain it?”

Songerie participative

De manière intéressante, le public de Boards of Canada a largement pris possession de la nostalgie traversant leur musique, il en a même créé le prolongement : pour chacun de leurs morceaux ou presque, il existe sur youtube un voire plusieurs montages officieux de vieilles archives vidéo type prelinger. Preuve s’il en est du caractère hantologique du groupe, on peut y voir des images comme ranimées par le son, alors même qu’elles semblent surgir d’ une époque antérieure : de fait, la musique en remodèle le sens, et fantasme une période révolue à laquelle elle n’a pas appartenu. Du point de vue de l’auditeur, l’expérience s’apparente à l’appropriation d’un passé qui lui est étranger (sauf exception, cf lien et commentaire précédents), et à la contemplation mélancolique de celui-ci.

0’47 : Hey.

L’enfance, encore.

Retour vers le futur

Il est vrai toutefois que le dernier album en date du duo, Tomorrow’s Harvest, opère un virage artistique sensible : plus politique, l’album résonne d’avantage comme l’expression d’une inquiétude liée à l’avenir que comme une observation rêveuse du passé. La métaphore de la moisson (à connotation écologiste évidente), étalée sur l’ensemble du disque, est close par Semena Mertvykh, qui se traduit du russe par “graines de mort”.

There will be blood?

Mike Sandison : »We’ve become a lot more nihilistic over the years ».

Mais le mysticisme, bien que cette fois plus teinté de pur pessimisme que de nostalgie, est resté omniprésent : en témoigne le jeu de piste qui a précédé la sortie de l’album, ou la structure même de ce dernier, construit comme un palindrome autour du morceau central, Collapse. Dans une de leurs rares interviews, accordée au Guardian en janvier 2013, Marcus Eoin déclarait : « There’s a lot to play with [the idea of the mystic], for an artist. It affects people even if they don’t consider themselves to be religious. Nobody really wants to accept that we’re just a colony of organisms hurtling through a void on a ball of rock. I’d guess that’s it, that the most rational individual doesn’t really want to have his beliefs completely confirmed.”

Sources :
The Guardian – 06/06/2013

 

Countyj.

 

 

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