Avec l’avènement du numérique, les pratiques photographiques ont changé le rapport à l’image. Sans toutefois regretter l’ère de l’argentique, il est un objet étrange et mystérieux propre à cet âge de la photographie. Retour ou redécouverte de la planche-contact.

Pour ceux qui l’ignorent, la planche-contact est un tirage sans agrandissement réunissant l’ensemble des photographies tirées d’une bobine développée. On peut apercevoir certaines de ces planches sur papier photographique dans des expositions ou des galeries, autour d’une collection, le plus souvent en fouillant les armoires d’une archive. Souvent on ne perçoit que le flot des vingt-quatre ou trente-six images et il faut se pencher, presque écraser son nez sur la vitre, sinon se munir d’une loupe grossissante pour fouiller les détails de ces minuscules images.

 

Bruce Gilden - San Marino Festival,

Bruce Gilden – San Marino Festival,

 

 

L’intérêt n’est pas que dans la profusion des images soudainement révélées. La planche-contact montre aussi le choix du photographe : pourquoi cette image sort du lot, pourquoi celle-ci apparaît ratée… En résulte parfois le désaccord effronté du regardeur! Ah mais celle-ci était pourtant mieux… Et celle-là, qu’il est bête de ne l’avoir pas choisie…

En photographie, tout est affaire de choix. On pinaille le goût d’un tel en objectant que la lumière jouait à merveille, on rapporte sa science et ses techniques, on s’insurge que le contraste ne soit pas grandi, qu’on n’ait pu voir le charme mystérieux de cette dame démis pour la froideur enguirlandée d’une mannequin trop grande pour le cadre. Et puis peu à peu les choix des autres s’imposent. La subjectivité s’estompe et meurt.

René Burri - Che Guevarra

René Burri – Che Guevarra

 

La planche-contact nourrit une fascination pour le processus artistique. Elle traduit le moment fatidique où l’artiste va choisir son image, se passer des autres. Cet instant où il se dit «  ça y est, celle-ci fonctionne ! ». Une fraction de seconde suffit. Quand on pense que l’œuvre d’un photographe se joue sur quelques secondes… Combien de minutes dorment dans des pellicules où s’effacent peu à peu des clichés sans lumière ? Seul brille la plus heureuse des secondes, on en oublie son temps.

La planche-contact donne à voir ces autres secondes ; les ratés, les presque-jolis, le trop-tard, l’instant d’avant ou les manqués. Certains tordus aimaient jouer de cela. Cartier-Bresson privait les détraqués en mon genre de la jouissance d’explorer et jetait aux oubliettes ce bataillon d’à-peu-près. D’autres comme l’agence Magnum ont su flatter un public fétichiste par la seule publication d’un livre jouissif ‘Magnum Contact Sheets‘. Mais le graal, c’est toujours cette série de documentaires pensée par William Klein et diffusée par Arte. Contacts.

On y voit le cheminement de chacun, « le journal du photographe » affirme Klein. « Son hésitation, ses ratages, son choix. Il choisit un moment, un cadrage, un autre moment. Il s’acharne, il s’arrête… On voit rarement la planche-contact d’un photographe. On ne voit que la photo choisie, on ne voit pas l’avant et l’après ». La planche-contact, c’est ce cheminement assez simple où oscille l’œuvre partielle d’un artiste. Une image carillonne, magnifique comme le son claire d’un mat sonné par le vent, bousculée par le talent et le hasard, saine et sauve parmi les oubliées.

La planche-contact peut sembler dépassée. Elle a le vernis des années cinquante, témoigne d’époques marquées par l’ancienneté des automobiles. Aujourd’hui, l’ensemble d’une pellicule défile d’un coup de pouce. L’œuvre d’un tel apparaît sur un écran. On se nourrit d’une œuvre, on l’avale. Mais cette sélection drastique que chaque artiste réalisa sur sa planche-contact est peut-être toujours à l’œuvre – sinon à l’origine ? – de notre consommation d’images.

Est-ce davantage notre propension à sélectionner ? à rechercher le meilleur ? À vouloir ce qu’il y a de mieux ? Ici, les préférences esthétiques subjectives de chacun et le dégoût du trop-parfait contrediraient cet embryon de débat. D’autres facteurs tant historiques que culturels peuvent expliquer notre appétit pour l’image. La profusion des ressources quasi-illimitées tout autant que par la dimension sociale des nouvelles pratiques photographiques individuelles en sont deux facteurs non négligeables.

 

Philippe Halsmann - Dali

Philippe Halsmann – Dali

À d’autres ce débat. Pour moi, pour d’autres surtout, la planche-contact consacre le temps. C’est l’attrait majeur de la photographie ; elle est l’art du temps : horizontalement, une photographie se pense comme une fresque. Elle témoigne d’une action passée (l’intention du photographe), d’un instant présent (l’image qui en résulte) et d’un futur possible (le regard d’un autre). Elle paraît plate, pleine d’artifice ou trop plein du réel. On y voit toujours la Mort, le temps qui passe, déjà passé, révolu, annoncé, promis.

La planche-contact consacre l’horloge, les secondes, les minutes et les heures se fixent avec la chimie. Les temps y sont si nombreux qu’on en perd la boussole. Elle est une image où se confondent plusieurs images d’une même scène, dont l’infime variation nous perd dans le tourbillon des fractions. En donnant à voir le choix de l’artiste, elle révèle à la lumière la pensée de celui-ci et inscrit sa démarche dans un continuum éternel. Et se livrant aux plaisirs des frelatés avides, elle lie conversation pour dépoussiérer des œuvres méconnus ou rechignés.

Et l’historienne de l’art Julie Noirot de conclure : la planche-contact est « ce lieu paradoxal du souvenir et de l’oubli, du témoignage fidèle et de la rencontre. La planche-contact se révèle ainsi porteuse d’une mémoire féconde, active et singulière, à la fois complexe et fragile, faite de repentirs et de retours en arrière, que l’utilisation du numérique tend à fragiliser. »

 

Des Races

Sources :

– Barthes R. 1980. La Chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Seuil.

– Noirot J. 2011. De la genèse photographique à la photographie génétique. Temporalités.
http://temporalites.revues.org/1745

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