Il s’est produit mi-novembre une soirée berlinoise comme peu en existe encore actuellement… Un retour aux sources et une plongée disco au coeur du meilleur club du monde, autrement dit, une vraie bénédiction pour tout amateur de house qui se respecte. Le Berghain et son versant house, le Panorama Bar, accueillait en cette douce nuit de novembre Ibadan Records pour une célébration des vingt ans du label qui restera dans les annales.

Mythique label new-yorkais de house créé en 1995 par Jérome Sydenham, Ibadan est réputé pour ses sorties deep house pointues et souvent proches des sonorités africaines (Ibadan est une ville du Niger où Sydenham a passé les premières années de sa vie). Très proche de Kerri Chandler, les deux compères sont à l’origine de petites perles comme ce morceau See Line Woman de la grande Nina Simone, merveilleusement remixé en 1998 ou encore leur excellent album Saturday, sortie en 2001, dont chaque morceau et un accord parfait entre la classical house new-yorkaise et des sonorités plus acoustiques venues d’ailleurs, des contrées africaines à d’autres beaucoup plus célestes (Rising the Sun et Candela en écoute ici).

ibadan

Et on peut remercier Sydenham car il est l’instigateur de ce line-up de perfection réunissant entre autre, deux pointures musicales inspirant un très grand respect, Messieurs Robert Owens et Nicky Siano.

Aller au Panorama Bar est déjà en soit une aventure extraordinaire, une expérience de plaisir et d’amour comme peu nous en sont données dans notre société actuelle. La fête n’est pas une histoire de mode en Allemagne comme elle peut l’être dans d’autres villes, c’est surtout une histoire de culture et là est toute la différence. Point de prix exorbitants, de hordes de prépubères ou de sentiment de paraître mais une grande simplicité et mixité, des gens de différents âges et classes sociales, le tout dans un respect pour soi même et pour la fête assez impressionnant, surtout pour nous autres, biberonnés à l’esprit parisien. Alors imaginez-vous si en plus on a la chance d’assister à une soirée disco, tel un retour en arrière digne des meilleures nuits du Paradise Garage où la joie et la tolérance étaient les maîtres mots d’une ambiance quasiment introuvable aujourd’hui…

Après un warm-up assuré par le Dj Katsuya Sano, un vétéran de la scène japonaise, jouant une deep house plaisante et entrainante, Robert Owens fait son entrée. Le Monsieur est un mythe de la house de Chicago notamment pour sa participation au groupe Fingers Inc. au côté du producteur Larry Heard et de Ron Wilson, groupe pionnier de deep house auteur du mythique Can you feel it dans lequel est prêché un sermon endiablé sur la house de cette époque et les principes qui en découlent. Enfant, il chantait dans les églises puis rencontra Larry Heard avec qui il commença son aventure musicale qui le mènera ensuite vers des collaborations mythiques comme avec Frankie Knuckles sur le morceau Tears ou à ses propres productions toutes aussi reconnues comme avec Bring down the Walls sorti sur Trax en 1986.

Son passage au Panorama Bar représente bien la quintessence de la scène house originelle de la capitale de l’Illinois, un son planant, parfois groovy, parfois plus acide, teinté d’un mysticisme sexuel et en même temps religieux poussant à la transe et au dépassement de soi. Et ce qui magnifie tout ça, c’est bien sur la voix d’Owens, d’une profondeur incroyable – dans la lignée du gospel – pas forcément extraordinaire, mais d’une religiosité qui colle parfaitement aux paroles de ses morceaux. Il faut le voir se déhancher les yeux fermés en scandant des paroles typiques d’un morceau de house, toujours très symboliques, tel que le jeu sémantique sur le mot house, désormais légendaire, c’est un chanteur autant qu’un Dj qui sait transmettre la chaleur de la house.

Robert+Owens+robert_owens_picRobert Owens

Owens laisse la salle conquise à Nicky Siano qui d’emblée prend le micro et déclare “I was here before Robert”, avec un clin d’oeil amusé à Robert Owens, “I was there in the disco era”. Le décor est planté, l’artiste nous transporte dans le temps, période Studio 54, mythique club new-yorkais dont il était résident avant de lancer The Gallery à 17 ans, club légendaire connu pour être le premier endroit dédié au disco. Le club est inscrit au Panthéon des clubs mythiques de la musique électronique, prémices du Paradise Garage ou du Warehouse qui suivront quelques années plus tard, et véritable écrin de la période disco qui vit notamment débuter Grace Jones ou Loleatta Holloway avec un Nicky Siano souvent en transe aux platines, naviguant sur les mers du disco le plus underground.

Toute la subtilité d’un set disco repose justement dans le choix des morceaux car on peut très facilement tomber dans un excès assez cheesy et se lasser rapidement, la difficulté étant de trouver cette balance entre d’un côté de belles instrus, parfois funky – qui se pourraient se suffire à elles-mêmes – et de l’autre, de belles voix, pas trop sucrées mais en même temps pleinement soul. Inutile de vous dire que Nicky Siano a trouvé cette balance il y a bien longtemps, au coeur de l’underground, dans les dédales du Loft, de The Gallery et de tous les clubs mythiques qu’il a eu la chance de fréquenter dans cet âge d’or du disco et du début de la house. Il le dit lui même, “ne jamais couper les vocales, toujours entendre la dernière note d’un morceau et la première note du suivant. Tout repose sur le respect de l’artiste et de sa création du début à la fin, en essayant de rendre le mélange des musiques doux et moelleux”. Des principes qu’il a parfaitement appliqué lors de son passage au Panorama Bar, enchainant les classiques avec une dextérité dans les transitions que peu d’artistes possèdent quand on en vient au disco, laissant vivre le morceau jusqu’à la dernière petite note comme pour cette version de Stand on the world, remplie de piano qu’il prend le temps d’étaler jusqu’à la dernière seconde. Love Thang, Street Life, Runaway, House Party et bien d’autres encore sont autant de perles qu’il aligne et qui remplissent la salle de joie, d’amour et de bonheur. Car c’est aussi ça le disco, une avalanche de bonne humeur qui transforme le Panorama Bar en un club des années 70’s, tout le monde se sourit, s’enlace, on a bien conscience de vivre un moment rare et précieux. Et la manière dont Nicky Siano bouge, habité par les morceaux qu’il passe et dont il connait chaque moindre parole, vient ajouter de la magie à ce moment unique, il fait penser à un chef d’orchestre, mimant du piano ou de la basse, esquissant des pas de danse, le tout dans un état proche de la transe qui ne le quitte pas tout au long de son set.

nicky-sianoNicky Siano

Nicky Siano termine son set sous un tonnerre d’applaudissements et dans une ambiance un peu irréelle, Robert Owens dansant à côté de lui, Jérome Sydenham riant aux éclats… Décidément cette joie est communicative et on ressent un petit pincement au coeur de se dire que tout ceci va s’arrêter, heureux tout de même d’avoir eu un aperçu d’une époque aujourd’hui terminée.

Alia.

A voir absolument le film Love is the message de Nicky Siano sur The Gallery et toute cette période

Quelques morceaux passés :

Sources :

Photo d’Owens crédit Point Blank’s Magazine Photo de Siano crédit Ital-Corner ; Photo de couverture du Loft de NYC crédit InTheMix

Citation de Nicky Siano de la vidéo du DjoonLegendary Nicky Siano” : “Never cut off the vocals, let me here the last note of that song and the first note of the next song, it was all about respecting the artist from the first to the last note, try to make the blend really smooth”