A sa mort, Charles Baudelaire laissa derrière lui quantité de réflexions, de notes et d’anecdotes, griffonnées à la hâte et empilées en paquets de feuillets sur son large bureau. L’écrivain lègua ainsi, sous forme de poèmes, ou de simples pensées, souvent brutes et acerbes, un héritage brouillon assimilable à un journal intime. On y découvre l’auteur, provocateur et lapidaire, y consignant dans le désordre et avec la plus grande franchise ses passions, ses coups de coeur, de sang, comme ses aversions et ses tristesses.

Selections :

« Un grand livre auquel je rêve depuis deux ans : Mon cœur mis à nu, et où j’entasserai toutes mes colères. Ah ! si jamais celui-là voit le jour, Les confessions de Jean-Jacques paraîtront pâles. Tu vois que je rêve encore

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De la vaporisation et de la centralisation du Moi. Tout est là. D’une certaine jouissance sensuelle dans la société des extravagants.
(Je pense commencer Mon coeur mis à nu n’importe où, n’importe comment, et le continuer au jour le jour, suivant l’inspiration du jour et de la circonstance, pourvu que l’inspiration soit vive).

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Je comprends qu’on déserte une cause pour savoir ce qu’on éprouvera à en servir une autre.
Il serait peut-être doux d’être alternativement victime et bourreau.
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Il y a dans tout changement quelque chose d’infâme et d’agréable à la fois, quelque chose qui tient de l’infidélité et du déménagement. Cela suffit à expliquer la Révolution française.
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Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. En revanche il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger par leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.
Où sont nos amis morts ?
Pourquoi sommes-nous ici ?
Venons-nous de quelque part ?
Qu’est-ce que la liberté ?
Peut-elle s’accorder avec la loi providentielle ?
Le nombre des âmes est-il fini ou infini ?
Et le nombre des terres habitables ?
Etc., etc.

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Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux.
1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies comme des châteaux en Espagne.
1848 ne fut charmant que par l’excès même du ridicule.
Robespierre n’est estimable que parce qu’il a fait quelques belles phrases.

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Politique. – Je n’ai pas de convictions, comme l’entendent les gens de mon siècle, parce que je n’ai pas d’ambition.
Il n’y a pas en moi de base pour une conviction.
Il y a une certaine lâcheté, ou plutôt une certaine mollesse chez les honnêtes gens.
Les brigands seuls sont convaincus, – de quoi ? – Qu’il leur faut réussir. Aussi, ils réussissent.
Pourquoi réussirais-je, puisque je n’ai même pas envie d’essayer ?
On peut fonder des empires glorieux sur le crime, et de nobles religions sur l’imposture.
Cependant j’ai quelques convictions, dans un sens plus élevé, et qui ne peut pas être compris par les gens de mon temps.

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Sentiment de solitude, dès mon enfance. Malgré la famille, et au milieu des camarades, surtout, – sentiment de destinée éternellement solitaire.
Cependant, goût très vif de la vie et du plaisir.

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La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de Belges.
C’est l’individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne.
Il ne peut y avoir de progrès (vrai, c’est-à-dire moral) que dans l’individu et par l’individu lui-même.
Mais le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu’en commun, en bandes. Ainsi les Sociétés belges.
Il y a aussi des gens qui ne peuvent s’amuser qu’en troupe. Le vrai héros s’amuse tout seul.

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Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s’amuser.

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Je m’ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble à Voltaire.
Emerson a oublié Voltaire dans ses Représentants de l’humanité. Il aurait pu faire un joli chapitre intitulé : Voltaire, ou l’anti-poète, le roi des badauds, le prince des superficiels, l’anti-artiste, le prédicateur des concierges, le père Gigogne des rédacteurs du Siècle.

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Etre un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l’unique chose importante

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Qu’est-ce que l’amour ?
Le besoin de sortir de soi.
L’homme est un animal adorateur.
Adorer, c’est se sacrifier et se prostituer. Aussi tout amour est-il prostitution.

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Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. C’est à cette dernière que doivent être rapportées les amours pour les femmes et les conversations intimes avec les animaux, chiens, chats, etc.
Les joies qui dérivent de ces deux amours sont adaptées à la nature de ces deux amours.

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Dans l’amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l’entente cordiale est le résultat d’un malentendu. Ce malentendu, c’est le plaisir. L’homme crie : O mon ange ! La femme roucoule : Maman ! maman ! Et ces deux imbéciles sont persuadés qu’ils pensent de concert. – Le gouffre infranchissable, qui fait l’incommunicabilité, reste infranchi.

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Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?
Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon de l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe, s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total ? Douze ou quatorze lieues de liquide en mouvement suffisent pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à l’homme sur son habitacle transitoire.

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C’est par le loisir que j’ai, en partie, grandi.
A mon grand détriment ; car le loisir, sans fortune, augmente les dettes, les avanies résultant des dettes.
Mais, à mon grand profit, relativement à la sensibilité, à la méditation et à la faculté du dandysme et du dilettantisme.
Les autres hommes de lettres sont, pour la plupart, de vils piocheurs très ignorants.

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Étant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien.
Jouissances que je tirais de ces deux hallucinations.

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Tout enfant, j’ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux.

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Le monde ne marche que par le malentendu.
C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde.
Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.
L’homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.

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Pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût la créer ; c’est-à-dire que, quand tous les individus s’appliqueront à progresser, alors, l’humanité sera en progrès.
Cette hypothèse peut servir à expliquer l’identité des deux idées contradictoires, liberté et fatalité. – Non seulement il y aura, dans le cas de progrès, identité entre la liberté et la fatalité, mais cette identité a toujours existé. Cette identité c’est l’histoire, histoire des nations et des individus.

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Hygiène Projets. – Plus on veut, mieux on veut.
Plus on travaille, mieux on travaille et plus on veut travailler.
Plus on produit, plus on devient fécond.
Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné.
Au moral comme au physique, j’ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l’action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc.
J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

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Hygiène. Conduite. Morale. – Jeanne trois cents, ma mère deux cents, moi trois cents, – huit cents francs par mois. Travailler de six heures du matin, à jeun, à midi. Travailler en aveugle, sans but, comme un fou. Nous verrons le résultat.
Je suppose que j’attache ma destinée à un travail non interrompu de plusieurs heures.
Tout est réparable. Il est encore temps. Qui sait même si des plaisirs nouveaux… ?
Gloire, payement de mes dettes. – Richesse de Jeanne et de ma mère.
Je n’ai pas encore connu le plaisir d’un plan réalisé.
Puissance de l’idée fixe, puissance de l’espérance.
L’habitude d’accomplir le devoir chasse la peur.
Il faut vouloir rêver et savoir rêver. Évocation de l’inspiration. Art magique. Se mettre tout de suite à écrire. Je raisonne trop.
Travail immédiat, même mauvais, vaut mieux que la rêverie.
Une suite de petites volontés fait un gros résultat.
Tout recul de la volonté est une parcelle de substance perdue. Combien donc l’hésitation est prodigue ! Et qu’on juge de l’immensité de l’effort final nécessaire pour réparer tant de pertes !
Je n’ai jusqu’à présent joui de mes souvenirs que tout seul ; il faut en jouir à deux. Faire des jouissances du coeur une passion.
Parce que je comprends une existence glorieuse, je me crois capable de la réaliser. »

Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu, 1887 (à titre posthume)

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