Des dizaines d’écrits et de travaux ont été consacrés à Marvin Gaye mais peu ont eu la portée philosophique du documentaire « Marvin Gaye Transit Ostende », consacré à l’exil belge de l’artiste à partir de 1981. Retour sur l’histoire de ce documentaire et la vie de ce musicien exceptionnel.

Marvin Gaye nait à Washington le 2 avril 1939. Bercé par la musique depuis sa naissance, il commence par jouer de la guitare et du piano dans l’église de son père, pasteur. Son père jouera un rôle tristement célèbre, lui qui battait régulièrement son fils en répétant cette maxime sombrement prophétique, « I brought you into this world and I will take you out » . Durant son adolescence, Marvin Gaye intègre différents groupes de musique comme The Funk Brothers. C’est en 1961, qu’il fera une rencontre déterminante en la personne de Berry Gordy, dont il a épousé la sœur quelque temps auparavant. Gordy, le fondateur du légendaire label Motown, le prend sous son aile en lui offrant ses premiers succès dont « Can I get a Witness » ou « Pride and Joy ».

Mais c’est en 1964 avec la sortie de son premier album qu’il atteint les sommets de la célébrité, quatre années avant la sortie de « I Heard to the Grapevine », numéro 1 des charts dans de nombreux pays, qui finira d’installer sa popularité mondiale. Après un second album, l’artiste s’efface de la vie publique, comme il l’explique au journaliste belge Erik Machielsen en 1981 dans une interview pour le magazine Télémoustique :

« J’étais entré dans une période de réflexion profonde, développant une énergie créatrice et tachant de me situer dans le monde où je vivais. C’était la guerre au Vietnam, une époque de pensée, d’organisation, d’observation et de prise de conscience. Mon aspect social a émergé du reste, et je me suis senti obligé de produire What’s going on [en 1981] ».

Et non sans mal, car Berry Gordy voit d’un mauvais œil l’implication politique de ses artistes Motown, première industrie discographique à la popularité planétaire portée par des noirs américains. L’album What’s going on sortira en 1971 et marquera la musique populaire du XXème siècle.

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A l’orée des années 1980, Marvin Gaye s’enfonce dans les problèmes, d’abord avec le fisc américain depuis son divorce extrêmement couteux avec Anna Gordy. Cela lui vaudra également d’entrer en conflit avec Berry Gordy. Il est aussi coutumier des drogues et des filles, et s’exile à Londres où il enchaine les frasques, comme de faire faux bond à la princesse Margaret lors d’un gala de charité. C’est alors qu’entre en jeu Freddy Cousaert, hôtelier dans la petite ville d’Ostende situé sur la côte belge. Passionné de soul, celui a qui a réussi à faire venir Mohamed Ali en Belgique, fait régulièrement des allers-retours à Londres pour se ravitailler chez ses disquaires favoris et fréquenter les clubs. Il explique en 1994 dans le magazine Humo :

« Un jour, le patron du Q à Londres m’a appelé pour m’avertir que Marvin Gaye allait donner un concert le soir de Noël. Je n’en revenais pas, je lui ai demandé s’il pouvait me présenter. Je n’aurais jamais osé rêver que Marvin Gaye serait assis deux semaines plus tard à la table de ma cuisine ».

C’est pourtant ce qu’il va se passer, les deux hommes se liant d’amitié et Marvin demandant à passer quelques jours à Ostende. Il restera plus d’un an et demi en Belgique, porté par la motivation de Cousaert, persuadé dur comme fer que la carrière de l’artiste doit repartir. Il loue un appartement pour Marvin, à deux pas de la pension familiale qu’il tient avec sa femme, et le persuade de se remettre au sport et à une vie saine, loin de ses (nombreux) vieux démons.

En avril 1981, quelques semaines après que Marvin se soit installé à Ostende, il fait la connaissance du réalisateur belge Richard Olivier. Ce dernier après avoir appris la nouvelle de la présence du chanteur dans cette petite ville côtière décide de le rencontrer.
« La première rencontre eu lieu dans un resto sur le vieux port. Il est arrivé en jogging, mais sur lui c’était le plus beau vêtement du monde. Il avait une élégance folle », explique le réalisateur dans La Libre Belgique en 2004. S’en suit un documentaire de 29 minutes qui montre l’artiste dans cet environnement surréaliste, pour ne pas dire hallucinant.

Il est assez fantastique de voir Marvin Gaye, artiste mythique inscrit au panthéon de la musique noire américaine, évoluer dans cette petite ville belge. On le voit manger une bavette, faire du jogging sur la plage et même entonner la Marseillaise dans un café, autant de scènes irréalistes, un peu comme si James Brown avait vécu à Palavas les Flots. La scène où il interprète deux de ses morceaux au piano, « Distant Lover » et « Come Get To This » dans une salle vide est particulièrement magnifique autant qu’elle est précieuse (et disponible ici). Mais c’est surtout les paroles de l’artiste qui font de ce documentaire un chef d’œuvre. Sa voix évidemment, vaut à elle seule le détour, tant elle porte en elle une force immense tout en dévoilant les déchirures de son passé. Et ses dires sont tout aussi importants, Marvin Gaye s’exprimant sur la simplicité de la vie, la musique et d’autres sujets tout aussi philosophiques à une période charnière de son existence.

Le chanteur quittera Ostende un an et demi après s’y être installé, repartant pour les Etats-Unis avec le nouvel album qu’il a composé sur les terres belges, Midnight Love. Sorti en 1982 sur CBS, il rencontrera un succès planétaire, avec des titres tels que « Sexual Healing ». La suite on la connaît malheureusement, Marvin retrouvera ses vieux démons, drogues, paranoïa et conflits interminables avec le paternel. Ce même paternel qui la veille de son quarante cinquième anniversaire, l’assassinera de deux balles dans la poitrine. Marvin Gaye meurt le 1er avril 1984, laissant derrière lui un héritage musical inouï et le souvenir d’un chanteur aussi impliqué que profondément meurtri par un destin tragique. Autant de sensibilités qui s’expriment à travers les dernières images de l’artiste dans ce documentaire si touchant qu’est Marvin Gaye transit Ostende.

Des bribes du documentaire dans un autre documentaire de Richard Olivier, Remember Marvin, sont disponibles en cliquant ici.

En bonus, « The Day We Lost Soul » de Moodymann, dont les premières minutes concentrent différents samples de radio annonçant la mort de Marvin Gaye le 1er avril 1984 :

Alia.

 

Crédits photo Richard Olivier

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