Située à l’extrême sud du continent Sud-Américain, la Terre de Feu est un archipel dont on parle rarement, sauf peut-être lorsque l’on cherche à situer la ville d’Ushuaïa ou le mythique Cap Horn. Pourtant, cet ensemble d’îles qui fût habité pendant près de 12 000 ans par des tribus amérindiennes possède une culture fascinante, dont les témoignages sont aussi rares que précieux. C’est cela qui rend le travail que l’anthropologue et ethnologue allemand Martin Gusinde (1886 – 1969) a consacré à ces tribus, et dont un condensé fût présenté cet été aux Rencontres photographiques d’Arles, si remarquable.

Chercheur, mais aussi prêtre et photographe, Martin Gusinde a mené tout au long de sa vie de nombreuses expéditions en Amérique du sud et en Afrique, dont quatre en Terre de Feu entre 1918 et 1924. Financées par ses propres moyens, ces expéditions seront pour lui l’occasion d’étudier et de s’immerger dans les modes de vie des trois grandes tribus présentes sur l’archipel, les Selk’nam, les Yamana et les Kawésqar. Loin de tout souci missionnaire, Gusinde va effectuer une ethnographie –une étude descriptive- de ces peuples et de leurs coutumes, complétant son travail écrit par près de 1200 photographies, lesquelles constituent un témoignage visuel unique, ainsi qu’un exemple extraordinaire de la force du médium photographique.

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Dans son célèbre ouvrage La chambre claire, le sémiologue Roland Barthes écrivait que la photographie est « une émanation du réel passé : une magie, non un art. » C’est cela qui déstabilise d’abord avec les clichés de Martin Gusinde, tant nous sommes exposés quotidiennement aux photographies publicitaires, lesquelles ont une signification ainsi qu’un objectif défini, à défaut d’être toujours décryptable. Dans l’approche de Gusinde, aucune trace d’artifice ou de recherche stylistique. Ses portraits sont pris de face, à la lumière naturelle, montrant le buste ou le corps entier des femmes et des hommes qu’il photographie. Les rares paysages sont eux aussi composés de manière très classique, avec pour seul souci la lisibilité de l’image, sa qualité de document.
« La voyance du photographe ne consiste pas à « voir » mais à se trouver là », écrit encore Barthes. Lorsque Gusinde rencontre pour la première fois les tribus de la Terre de Feu, celles-ci sont déjà proches de la disparition. Victimes de maladies et de massacres perpétrés par les Européens au XIXe siècle, suivant un scénario tristement récurrent dans l’histoire de la colonisation, ces peuplades de chasseurs-cueilleurs survivent difficilement. Conscient dès lors de l’importance historique et salutaire que revêt son travail ethnographique, Gusinde s’applique à capturer les coutumes et les traditions des tribus, en particulier des Selk’nam, dans leurs moindres détails, allant jusqu’à prendre lui-même part à leur rite initiatique, le Hain.
Ainsi, les nombreux portraits présentés dans l’exposition –ainsi que dans l’ouvrage publié aux éditions Xavier Barral- portent en eux une gravité constante, celle d’être à la fois le témoignage et l’épitaphe d’une culture dont le dernier dépositaire est aujourd’hui décédé il y a plus de 15 ans. Réduits à leur plus simple expression, ils dévoilent le rapport unique que la photographie entretient avec le Temps, de manière à ce que ces images de personnes inconnues puisent leur force dans la distance même qui nous sépare d’elles, vision irréfutable du réel passé.

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La solennité des portraits laisse place au trouble et à l’envoûtement lorsque Gusinde photographie les masques et peintures corporelles employés lors du Hain. Évocateurs des parures de tribus africaines ou océaniennes, les accoutrements rituels des Selk’nam s’en démarquent par leur dépouillement et l’inquiétude qu’ils inspirent. Les hommes nus, le corps recouvert de motifs géométriques d’ocre et de blanc d’os, portent d’imposants masques aux formes austères, de grands cônes ou cylindres souvent dépourvus de tout ornement.

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Ces photographies sont d’autant plus fascinantes que les textes qui les accompagnent nous présentent chacun des esprits que les Selk’nam incarnent lors du Hain, ainsi que leur rôle dans ce rituel pouvant s’étendre sur plusieurs semaines. Pourtant, ces traditions disparues nous restent essentiellement impénétrables, tout comme les clichés qui les documentent ; en contre-pied des images lisses et univoques évoquées tantôt, les photos de Martin Gusinde ne tiennent aucun discours, elles s’offrent en silence. Elles rendent seulement manifeste l’opacité de l’inconnu, produisant dans le même temps un reflet de notre propre rapport à l’Histoire et à la culture.

Restent les paysages qui auront peut-être conservé leur nature, mais surtout les images d’enfants, dans les yeux brillants desquels on croit –sentiment récurrent- reconnaitre une clarté familière et universelle.

Le travail de Gusinde constitue assurément une leçon de photographie saisissante, mais se démarque avant tout par un regard profondément humaniste qui ne laissera personne indifférent.

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Lucien


Martin Gusinde
– L’esprit des hommes de la Terre de Feu
Éditions Xavier Barral
Relié, toilé, 250 x 310 mm, 300 pages
230 photographies N&B
Textes de: Christine Barthe, Dominique LegoupilMarisol Palma BehnkeAnne Chapman.

Comme le note l’éditeur Xavier Barral, « une image se lit aussi par la qualité de son tirage ». Les photographies d’époque étant de format modeste, elles s’adaptent admirablement bien au format Livre, et la lecture de l’ouvrage procurera une expérience comparable à celle de l’exposition des Rencontres d’Arles.

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