Gravissons ensemble encore une fois les marches de la Maison Européenne de la Photographie (MEP). Derrière les murs froids, comme d’épaisses murailles, on  se demande quelles merveilles s’exposent actuellement. De quel souffle s’anime la rue de Fourcy ? Hésitons un instant, entre les vidéos en boucle de Katia Macel, la photographie de rue d’Adrien Lévy-Cariès ou encore celle, très en vue, de Françoise Huguier. Ces derniers temps, un chuchotement nous aurait bien suffit. On aurait aimé être pris par de doux clichés, nous plongeant dans l’oubli, dans la frivolité… Une photographie idéale pour l’été, légère comme le vent. Manque de pot, les photographies de Marie-Paule Nègre insufflent beaucoup plus que cela… Elles nous frappent, de plein fouet même ! On en ressort essoufflé, très fortement marqué.

Ses premiers travaux portent sur l’univers musical, en particulier celui du jazz. Entre 1975 et 1980, elle photographie de nombreux jazzmen, en tournée ou chez eux (voir ci-dessus). Elle en vient naturellement à s’intéresser au milieu du jazz. Celui-ci est né dans un contexte pauvre, parmi les exclus, parmi une frange de la société mis à la marge. Elle s’intéresse autant aux artistes, beaux dans leur art, comme transcendé par leurs mélodies, qu’à ce milieu d’exclus, de pauvres. Ses photographies se reportent peu à peu sur d’autres pans de la Misère, avec un « M ». Son travail se féminise ensuite quelque peu, pour montrer au monde les visages des petites filles du Rajasthan, des femmes exclues du Burkina-Fasso, de toutes ces adolescentes du monde, enfouies dans une misère que seul un sourire efface par moment.

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Puis son travail évolue, sans toutefois dévier de son thème de prédilection. Elle se recentre sur son pays, sur ce qu’appela alors la journaliste Magali Jauffret «  la Misère ordinaire », faite « des nouveaux pauvres »[1]. Cette misère touchée de plein fouet par la fin de l’âge d’or de l’industrie française, subsistant, vivotant même, grâce aux soupes populaires. Et d’un seul coup, d’un écart immense, virevoltant, elle se retrouve plongée dans la jeunesse dorée des rallyes, des courses et des prix, d’un bon goût certain comparé à ces pauvres.

À la lecture de ces lignes, on se dit mollement que cette photographie tout en grand écart, entre abondance de la pauvreté et rareté de la richesse n’est que trop commune. Ah, encore une exposition nous montrant « tout ces pauvres gens », ou bien nous faisant miroiter une vie qu’on ne pourrait vivre. Une sorte de Diane Arbus, nous dit la MEP[2].  Les exemples fusent : insérer ici. Et pourtant, pourtant …

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Et pourtant… On est comme porté par ces photographies. Malgré les sujets sérieux abordés, cette photographie s’avère tout aussi merveilleuse. Plutôt que d’afficher brutalement la misère des uns, ou de sublimer la richesse des autres, plutôt que de prendre parti, l’appareil photographique reste objectif. Il ne prend pas parti, et montre tantôt la douceur d’une vie simple, tantôt la grâce d’un milieu doré . Marie-Paule Nègre choisit de montrer la douceur des moments. Ainsi cette photographie d’une petite fille, jonchée sur une table, nous dominant, toute fière, et croquant dans sa biscotte comme une déesse croquerait une pomme. Il y a autant d’humour que de légereté dans cette photo, et pourtant celle-ci témoigne bien d’une pauvreté commune, celle de la France pauvre. Ah maladroite expression. La joie, les moments simples, où les rires cristallins se mêlent au vapeur des cigarettes consumées. Les peaux grasses, boutonneuses, les duvets naissants, les vêtements qui pendent, sur chaque coin possible, masquant les murs. Tout cela fourmille, ressort avec merveille dans ses photographies. L’amour simple de ces familles touche. Il transpire à grosse goute sa gentillesse, et l’âme s’anime. Derrière la photographie sociale, on trouve bien plus. On découvre un pan humaniste, un autre pan poétique. Merveilles !

Des dizaines d’années après, la photographe retourne dans ces familles qu’elle a côtoyé. À travers ses clichés, on peut constater ce que sont devenues ces familles, ce que notre temps modernes a bien pu leur apporter de vices et de bontés. L’idée paraît évidente, elle est merveilleusement bien réalisée. On y découvrira aussi les photographies de jazzmen, celle des femmes du monde. Tout cela a déjà été évoqué. Tous ces clichés subliment le talent de Marie-Paule Nègre.

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Dayras
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