Prix Goncourt 1984, L’Amant est un récit auto-biographique modèle du genre. Entre fiction et réalité, Marguerite Duras met des mots sur ses doutes adolescents, coincée entre l’amour et la vie en colonie.

L’Amant sort en 1984. Le roman n’attend pas le Goncourt à la fin de l’année pour devenir un succès, avec plus de 250.000 exemplaires vendus avant l’obtention dudit prix. Par la suite, les ventes dépasseront les 2.000.000 d’exemplaires, éditions et ré-éditions confondues.

Marguerite Duras a soixante-dix ans quand elle écrit l’Amant. Déjà reconnue pour son œuvre littéraire – Barrage contre le Pacifique, Moderato Cantabile, Hiroshima mon amour – l’écrivain Duras connaît avec le roman auto-biographique un succès d’école, et entre dans la Pléiade des romans fondateurs de la littérature française (Bibliothèque de la Pléiade qu’elle intègrera d’ailleurs à titre posthume en 2011).

L’Amant est l’histoire de Marguerite Duras, qui sans se sommer, met des mots sur son adolescence indochinoise. Née à Saïgon en Cochinchine française, le troisième enfant du couple d’instituteurs y vit ses quinze premières années, avant de rentrer à Paris pour poursuivre des études de droit en 1932. Soixante-dix ans après, elle met des mots sur ses premières expériences sexuelles, sur des interdits qu’elle dépasse et franchit malgré les règles de la société coloniale.

Le passage qui suit est l’après. L’après de la première expérience sexuelle d’une adolescente de quinze ans avec un Chinois de douze ans son ainé. L’après d’une mise sur papier, noir sur blanc, de la première fois de Marguerite Duras. Morceau de bravoure s’il en est – certains disent « prise de pouvoir » – le chapitre est déconcertant.

C’est le soir qui vient maintenant. Il me dit que je me souviendrais toute ma vie de cet après-midi, même lorsque j’aurais oublié jusqu’à son visage, son nom. Je demande si je me souviendrais de la maison. Il me dit : regarde-la bien. Je la regarde. Je dis que c‘est comme partout. Il me dit que c’est ça, oui, comme toujours.

Je revois encore le visage, et je me souviens du nom. Je vois encore les murs blanchis, le store de toile qui donne sur la fournaise, l’autre porte en arcade qui mène à l’autre chambre et à un jardin à ciel ouvert – les plantes sont mortes de chaleur – entouré de balustrades bleues comme la grande villa de Sadec étagée de terrasses qui donne sur le Mékong.

C’est un lieu de détresse, naufragé. Il me demande de lui dire à quoi je pense. Je dis que je pense à ma mère, qu’elle me tuera si elle apprend la vérité. Je vois qu’il fait un effort et puis il le dit, il dit qu’il comprend ce que veut dire ma mère, il dit : ce déshonneur. Il dit que lui ne pourrait pas en supporter l’idée dans le cas du mariage. Je le regarde. Il me regarde à son tour, il s’excuse avec fierté. Il dit : je sui un Chinois. On se sourit. Le lui demande si c’est habtiuel d’êtr triste comme nous sommes. Il dit que c’est parce qu’on a fait l’amour pendant le jour, au moment de la culminance de la chaleur. Il dit : que l’on s’aime ou que l’on ne s’aime pas, c’est toujours terrible. Il dit que cela passera avec la nuit, aussitôt qu’elle arrivera. Je lui dis que ce n’est pas seulement parce que c’était pendant le jour, qu’il se trompe, que je suis dans une tristesse que j’attendais et qui ne vient que de moi. Que toujours j’ai été triste. Que je vois cette tristesse aussi sur les photos où je suis toute petite. Qu’aujourd’hui cette tristesse, tout en la reconnaissant comme étant celle que j’ai toujours eue, je pourrais presque lui donner mon nom tellement elle me ressemble. Aujourd’hui je lui dis que c’est un bien-être cette tristesse, celui d’être enfin tombée dans un malheur que ma mère m’annonce depuis toujours quand elle hurle dans le désert de sa vie. Je lui dis : je ne comprends pas très bien ce qu’elle dit mais je sais que cette chambre est ce que j’attendais. Je parle sans attendre de réponse. Je lui dis que ma mère crie ce qu’elle croit comme les envoyés de Dieu. Elle crie qu’il ne faut rien attendre, jamais, ni d’une quelconque personne, ni d’un quelconque État, ni d’un quelconque Dieu. Il me regarde parler, il ne me quitte pas des yeux, il regarde ma bouche quand je parle, je suis nue, il me caresse il n’écoute peut-être pas, je ne sais pas. Je dis que je ne fais pas du malheur dans lequel je me souviens une question personnelle. Je lui raconte comme si c’était simplement si difficile de manger, de s’habiller, de vivre en somme, rien qu’avec le salaire de ma mère. J’ai de plus en plus de mal à parler. Il dit : comment faisiez-vous ? Je lui dis qu’on était dehors, que la misère avait fait s’écrouler les murs de la famille et qu’on s’était tous retrouvés en dehors de la maison, à faire chacun ce qu’on voulait faire. Dévergondés on était. C’est comme ça que je suis ici avec toi. Il est sur moi, il s’engouffre encore. Nous restons ainsi, cloués, à gémir dans la clameur de la ville encore extérieure. Nous l’entendons encore. Et puis nous ne l’entendons plus.

Photo de couverture : © PHOTO DR

Références : L’Amant, Éditions de Minuit, Paris, 1984, 147 pages.

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