Madame Bovary de Gustave Flaubert parut en 1856. Cette oeuvre magistrale raconte la vie passionnée d’Emma Bovary en province. Envieuse d’un mode de vie à la parisienne, mesurant sans cesse l’écart entre ses attentes et son quotidien simple et peu palpitant, Emma a des envies de grandeurs qu’elle ne peut assouvir, sinon par l’adultère. Roman autour de l’ennui, roman de l’envie, Flaubert utilise avec brio l’humour pour appuyer les déceptions de son héroïne. 

 

   Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, et l’appellerait Georges ; et cette idée d’avoir pour un enfant un mâle était comme la revanche en espoir de ravoutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les molesses de la chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents, il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.
– C’est une fille ! dit Charles.
Elle tourna la tête et s’évanouit.

 

La chute de ce court passage est tout autant cruelle que drôle. On peut imaginer le ton bonhomme de Mr. Charles Bovary, réjoui de soi-même. L’événement lui promet une progéniture ; il est trop content de l’avoir engendréeeut. Son exclamation vient rompre avec les espérances d’Emma. Berthe, sa fille, ne sera que l’ombre de ses regrets. Elle eut aimé façonner son fils sur le modèle de l’amant qu’elle n’aura jamais, à l’image d’un Empereur ou d’un conquêrant, d’un Julien Sorel ou d’un Rastignac.

Mais il y a chez Flaubert l’existence d’un double discours. Les souhaits d’Emma sont aussi pretextes à la dénonciation des déséquilibres hommes-femmes au sein d’une société inégale, construite sur des rapports de sexe. La femme de naissance est soumise à un joug , ” empêchée continuellement “. Flaubert constate ce qui peut paraître aujourd’hui comme une banalité. Il ne faisait pas bon de naître femme au XIXe siècle, tant la société reportait sur leur corps des idées préçoncues servant à l’asservir. Dès lors, le discours indirect traduisant la pensée de Bovary  rend aussi l’écho d’une considération de l’auteur : ” elle a contre elle les molesses de la chair avec les dépendances de la loi”. Admirablement construite, elle lie la supposée faiblesse physique des femmes, vestige des idées précieuses, au carcan social qui les enferme dans un rôle maternel.

Aussi la défaillance d’Emma relève d’une amertume double. Son enfant est une fille ; ses espoirs de grandeur – par l’entremise de son fils – s’évaporent. Mais davantage encore, elle et sa fille se retrouveront cantonnnées au rôle maternel qu’Emma adore si peu. Berthe ne connaîtra dans sa vie ni les joies espérées par Emma ni la puissance libératrice réservée aux hommes. Emma défaillit, elle s’écartera Berthe comme apeurée devant son propre reflet. Donner la vie lui a couté ses dernières libertés.

Bout de lecture choisi par Des Races.